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Full text of "Angelica Kauffmann"

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KAUFFMANN. 



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nie lUi Cadr.iii, (6. • 



ANGE Lie A 



KAIJFFMANN 



M. Léon de Wailly. 



Il 



PAlilS, 

IMBROISE Dlii'0\T. ÉDITKIÎR 

DKS MlÔMOIRIvS Uli DIAHI.E, V\l\ VHf.nV.l\lC SOll.lk:, 
7, r.UIi VlVIliNMi. 

4 858. 



C ABINtT DE LECTURE. 1 

Librairie ancienne el moaern« 

EDesbois&Fils 

..Rue HuquerieJ O- BORDEAUX 



I. 



Après un grand malheur , on ne demande au 
ciel que de Toubli et du repos. On ne porte pas 
ses regards sur l'avenir. On vit au jour le jour, 
trop heureux d'arriver au soir sans encombre. 
Chaque journée passée est une conquête sur Tad- 
versité. Car Tame craintive ne considère plus les 
divisions du temps que comme autant de chances 
de douleur ; elle sait ce qu'une minute peut enfan- 
ter d'insomnies. 

Dans ces premiers instants de convalescence , 

II. A 



â ANGELICA 

que Ton fait bon marché de tous ses désirs ambi- 
tieux, de toutes les illusions de son inexpérience! 
comme on est devenu philosophe! la gloire, la 
richesse, les mille espérances de Tamour-propre 
ou (le la cupidilé, ne sont qu'un superflu inutile 
au bonheur, des hochets dignes delà frivolité des 
enfants, jeunes ou vieux, que l'infortune na pns 
encore émancipés. 

Mais quand l'orage a cessé de gronder et qu im 
ravon de soleil a bu la pluie qui alourdissait la 
fleur, la plante-homme , comme dit Alfieri , se 
redresse, et reparaissent alors le ciel etTliorizon. 
Le repos obtenu commence à sembler monotone. 
H faut un but à l'existence; avec les besoins clian- 
gent les théories; et un beau jour on se retrouve 
tous ses goûts, toutes ses habitudes, toutes ses exi- 
gences. 

Ce fut 1 histoire d'Angelica. Elle avait offert un 
de ses tableaux en liolocauste à la pudeur : peu(- 
L'ire, dans son découragement, eùt-elle sacrifié de 
môme tous les aulres à sa tranquillité; peul-élre, 
à ce prix, eût-elle renoncé à l'art dont la veille 
elle faisait ses délices. Car ces succès dont elle 
était avide, maintenant elle les redoutait ()resque. 
Pouvait-elle désirer une récompense qui appelait 
I atleiilion sur elle , et quel attrait j)0uvaient avoir 
des lra\aux dont elle n attendait plus de récom- 
pense? 



KAUFFMANN. 3 

Elle resta donc quelque temps sans mettre le 
pied dans son atelier, néglijjeaut même la musique 
et ne s'occupent que d'ouvrages d'aiguille. Elle ne 
voyait presque personne, Zucclii très-souvent et 
de temps à autre les Reynolds , c'était tout. Lady 
M. Vcertvort venait de partir pour le continent. 

Kauffnian qui, pour effacer des souvenirs péni- 
bles, s'était liûtc défaire réparer les dégâts de 
rincendie , poussait, à part lui, de douloureux 
soupirs. L'oisiveté d'Angelica était le symptôme le 
plus manifeste de sou abaltcmenl. Il n'entrait dans 
cet atelier silencieux qu'avec un serrement de 
cœur, comme dans !a chambre d'un mort. Sa fille 
était-elle morte à son art? il (spérait que non, 
grand f)ieu ! mais combien de temps durerait cet 
état léthar^jique? 

Cependant il n'osait pas témoigner de regrets , 
et celle réserve , qui n'était que respectueuse (car 
sa leniiresse paternelle allait jusqu'au respeci), au- 
rait pu passer pour un excellent calcul. On ne sait 
point assez la pernicieuse influence d'un bon avis 
donné trop tôt. Livrée à elle-même, Angelica ne 
tarda pas à éprouver le besoin de retourner à ses 
oeiupalions accoutumées. Ce repos auquel elle avait 
voulu vouer le reste de sa vie ne suffisait déjà 
plus , après quelques semaines , à Tactivité de son 
imagination. Les soirées devenaient plus longues : 
le vieillard s'as.soupissait dau.'^ sa bergère avant 



4 ANGELICA 

Iheiire du couclier. Grelly, sous prétexte de le 
distraire , se mil au clavecin et y attira sa cousine. 
Zucchi, complaisant et dévoué, n'avait pas cessé 
de tenir compagnie fidèle à ses amis, dont il par- 
tageait sincèrement le chagrin; mais ses plus grands 
deuils étaient d'une semaine; huit jours de morne 
silence étaient tout ce qu'il pouvait supporter, et il 
commençait à s'agiter sur son siège. Dès qu'il vit 
Angelica au clavecin , il jugea l'interdit levé et prit 
la part la plus active au petit concert des deux cou- 
sines, accompagnant, gesticulant, chantant toutes 
les parties depuis la basse jusqu'au soprano. A da- 
ter de cet instant, silence, ennui, tristesse, il 
chassa tout du logis. C'était un tel flux de questions, 
de nouvelles , de paradoxes , un tel mouvement 
d'esprit etde corps, qu'il fallait, quoi qu'on en eût, 
écouter, répondre , s'intéresser*, discuter, en un 
mot se laisser distraire. Grâce à lui, de la musique 
à la peinture la transition ne lut ni fort lente, ni 
fort sensihlc, et Kauffmanu eut bientôt la joie 
de voir l'atelier se rouvrir. 

D'ailleurs, la conscience d'Angelica ne lui au- 
rait j)as permis de rester beaucoup plus longtemps 
oisive; elle avait contracté des obligations, com- 
mencé ou accepté des travaux dont il fallait qu'elle 
s'occupât. 

En reprenant ses pinceaux , elle reprit aussi ses 
désirs de gloire, et sentit qu'elle avait besoin de vo- 



KAUFFMANiN. o 

doubler d'eliorts; car, toute volontaire, toute ho- 
norable qu'eut été sa rupture avec le club , elle en 
éprouvait déjà Tinfluence. L'opinion avait prévalu 
dans le monde qu'elle avait détruit son tableau , 
parce qu'il ne justifiait pas une préférence qu'elle 
n'avait due qu'à Tintrigue. Aussi la vogue se reli- 
rait d'elle, et retournait à Reynolds. Les comman- 
des étaient de jour en jour plus rares , moins im- 
portantes; et le peu qu'elle en recevait ne venait 
plus que de la cité, de la province, des traînards 
de la fasliion. 

A la vérité , on lui en avait tant confié dans le 
court espace de sa faveur, qu'elle pouvait vivre 
quelque temps sur le passé ; mais les engagements 
avaient été pris avec le peintre à la mode : élail- 
elle bien en droit de s'en prévaloir? Ce ne fut pas 
l'avis du plus grand nombre qui ne se fit pas scru- 
pule, les uns de retirer leur parole, d'autres de 
remettre en discussion des prix convenus, plu- 
sieurs même de lui laisser les ouvrages terminés. 

Certes, c'étaient des déboires capables de faire 
regretter l'inaction, et Ibumiliation lui arracha 
bien des larmes. Heureusement, elle était alors 
rassasiée d'oisiveté : l'indignation l'eniporta sur le 
découragement. Elle avait fait son devoir, et cette 
réflexion la soutint. 

Ses pertes étaient grandes, sans doute; mais 
elles achevaient de la libérer : maintenant ses 



6 AlNCiJXlCA 

mains étaient aussi nettes que sa conscience. Après 
tout , sa situation était meilleure que lors de son 
arrivée à Londres. Elle y avait fait ses preuves, 
quoiqu'on put dire. Pourquoi désespérer de re- 
monter loyalement à la place d'où elle était loyale- 
ment descendue? 

Les premiers résultats de cette résolution Ten- 
couragèrent à y persévérer. Son talent était trop 
incontestable pour dépendre entièrement de la 
mode, et Tamilié de Reynolds, sans être aussi 
utile que la protection d'un séducteur, servait à 
détruire plus d'une prévention. Ses succès étaient 
modestes , moins retentissants , moins lucratifs ; 
mais, en oubliant le passé, ils pouvaient sembler 
sutûsants. Puis , ce qu'elle avait perdu en satisfac- 
tions d'amour-propre, elle l'avait regagné en sécu- 
rité. 

C'est dans ce repos de lame et dans cette acti- 
vité de l'esprit qu'elle |)assa tout l'biver, et une 
lois son parti pris sur sa décbéance, elle se sentit 
véritablement heureuse, heureuse autant qu'en 
Italie : car si elle ne jouissait plus de ce calme par- 
fait qui i;;nore les orages de la vie, elle éprouvait, 
en revanche, ce bien-être inexj)rimable du nau- 
fragé qui touche le bord. 

Lady M. Veertvorl, (|ue sa santé délicate forçait, 
tous les ans , d'aller chercher dans le midi un cli- 
mat moins luunide, lui avait |)ro|)osé de 1 cmme 



KAUFFMAWJN. 7 

ner à Nice où elle allait passer l'automne etThi- 
ver ; mais quand elle revint , elle félieila sa jeune 
amie de n'avoir point accepté cette offre : car d'inac- 
live et découragée qu'elle l'avait laissée neuf mois 
auparavant , elle la retrouvait laborieuse et sereine, 
ayant mis à profit ce temps précieux qu'elle eût 
perdu en voyage. 

Elle se garda toutefois de lui en faire compli- 
ment, ne voulant point en paraître surprise; et 
pour sonder ses dispositions, sans en avoir l'air, 
elle lui demanda des nouvelles de la société. 

Angelica répondit qu'elle n'y avait point lait sa 
rentrée. Il était ide bonne heuie encore, et d'aila 
leurs , sans avoir de plan bien arrêté, elle ne ca- 
chait pas qu'elle éprouvait une sorte de répu- 
gnance à quitter son intérieur. Elle avait eu si peu 
à se louer d'en être sortie l'année précédente 1 Ne 
serait-il pas plus sage à elle, comme c'était aussi 
plus dans ses goûts , de vivre en famille , avec quel- 
ques amis sûrs qui viendraient dans sa retraite se 
reposer du monde et de ses plaisirs bruyants? 

— Quand vous aurez mes rides et mes infirmi- 
tés, repartit la vieille dame, il sera temps de 
mettre à exécution ce merveilleux projet. Jusque- 
là il faut vous résigner, ma mignonne; le monde 
n'entend pas qu'on lui enlève ses plus beaux orne- 
ments. Si , à votre âge, vous avez tant de philoso- 
phie et d'abnégation , que dira-t-on des vieilles 



8 ANGELICA 

folles qui, comme moi, s'obstinent à faire tache 
sur tous vos minois blancs et roses? Sérieusement, 
ne m^obligez pas à répéter tous les lieux communs 
qu'il m'a fallu vous dire l'an dernier. Il vous est 
arrivé un accident fâcheux ; voire délicatesse l'a 
rendu dix fois pire. Nous n'avons rien dit; nous 
vous avons laissé être noble et désintéressée jusqu'à 
l'extravagance !... Je ne veux pas récriminer; mais 
maintenant assez d'héroïsme. Il faut que votre ma- 
gnanimité, dans l'intérêt même de la morale, ait 
sa récompense , ou du moins ses dédommage- 
ments , sans quoi ce serait à en dégoûter. Si vous 
ne vous montrez pas , on vous croira brûlée avec 
votre tableau. 

— A quoi sert d'être un phénix, dit Gretly eu 
riant, si ce n'est pour renaître de ses cendres? 

— De grâce, ne m'accablez pas, ditAngelica; 
le doute que je vous soumets n'est pas un refus. 

— Oui , mais j ai besoin d'une parole positive , 
reprit lady M. Vcertvort , j'ai lintenlion de donner 
un concert dans une dizaine de jours, puis-je 
compter sur vous? 

Angelica s'emjiressa de se mettre à la disposi- 
tion (lésa chère hôtesse, et lui fit quelques ques- 
tions sur ce concert; mais aux réponses évasives 
de lady Mary, elle vit que l'idée venait d'en êtpe 
improvisée à l'instant même pour la décider à 
venter dans le monde. Elle le dit à la vieille dame, 



KAUFFMANN. 9 

qui n'en voulut pas convenir. Si les apprêts de sa 
soirée n'étaient pas plus avancés, c'est qu elle avait 
voulu, avant tout, s'assurer du consentement de 
la prima donna. 

Le surlendemain, en revenant de chez lady 
M. Veertvort, où elle avait été avec sa cousine et 
Zucclii pour arrêter le programme du concert^ 
Angelica entra dans Bond-Slreet, chez un mar- 
chand de musique. Pendant qu'elle faisait son em- 
plette, Gretly qui regardait dans la rue avec Zuc- 
chi, à travers les vitres de la boutique, crut 
apercevoir de loin Davies, leur ancien laquais. 

— Voyez-vous Davies qui passe? dit-elle bas à 
Zucchi. Sir Francis doit être de retour, car il l'a- 
vait emmené en Suède. 

— Chut! dit Zucchi : peut-être Davies est-il re- 
venu seul; mais, dans tous les cas, il vaut mieux 
n'en pas parler à votre cousine; elle serait capable 
de s'alarmer. 

— ■ Vous avez raison. Elle est si calme : ce serait 
risquer inutilement de troubler son repos. 

Ils convinrent donc de garder le secret; mais 
leur précaution fut inutile. En rentrant au logis, 
on remit une carte de visite à Angelica : c'était 
celle de sir Francis Shelton! 

A la vue de ce nom qui réveillait de funestes sou- 
venirs, elle ne fut pas maîtresse de son émotion, 
et entra pale au parloir. 



JU AiNGELiCA 

— Eh! bien, mes enfants, tlit Kaullniaun , 
avons-nous rédigé un ma{Tnifique programme?... 
Qu'as-tu donc, mon ange? tu es souillante! 

Angelica , pour toute réponse , lui tendit la carte 
du baronnet. 

— Ali! il est revenu! dit levieillard, regardant 
sa Bile d'un air ébahi. 

— Qui, revenu? demanda Zucclii , se doutant 
bien de la vérité, mais voulant provoquer une ex- 
plicatiob. 

— Sir Francis, dit Kauffmann d'un ton pi- 
teux; et il passa à Zucchi la carte qu'il avait gar- 
dée en main. 

— Eh bien ! cher monsieur Kaufl'mann , dit 
Zucchi châtiant doucement Angelica sui- le dos de 
son père, vous avez lair tout stupéfait! est-ce que 
vous avez espéré qu'il ne reviendrait jamais à Lon- 
dres? qu'avons-nous désiré tous? qu'il fût assez 
long-temps absent pour cuver sa colère. Dieu 
merci, elle a eu le temps de s évaporer. Voilà près 
d'un an qu'il a quitté l'Angleterre; soyez sur qu'il 
est bien guéri. 

— Sa démarche même le plouve, dit Gretly, ap- 
puyant le dire de Zucchi. C'est une offre de paix ; 
ne recommençons pas la guerre à force de rancune. 

— Cela ne fait aucun doute , reprit celui-ci ; ce 
dont nous sommes convenus dans le j)remier mo- 
ment est vrai aujourd'hui , à plus forte raison. 



KAUFFMAi>\\. 11 

Silence et oubli , voilà ce qu'il doit désirer, voilà 
notre règle de conduite. Soyons sur nos gardes ; 
mois sans en rien témoigner, il n'y a pour nous de 
danger que ceux que nos craintes provuqueiîaient. 
N'est-il pas vrai, signora , dit-il, en se retour- 
nant vers Angelica qui gardait le silence? 

— Ne m'interrogez pas, répondit-elle. J'ai iionle 
de vous laisser voir ma faiblesse; je me croyais 
guéi'ie, et voilà toutes mes inquiétudes qui re^jais- 
senl. Jamais je n'aurai le courage de chanter chez 
lady Mary : il faut que je m'excuse. 

— Ne fais pas cela, Angelica, dit vivement 
Gretly , tu la désobligerais. 

— Elle sait comme nous ce qui s'est passé, 
ajouta Kauffmann qui se rangeait volontiers du 
côté de la majorité, et elle n'invitera"- pas sir 
Francis. jÉ^ ' 

— Comment pourra-t-elle faire autrement? dit 
Angelica. 

— On peut s'en assurer auprès d'elle, repartit 
Gretly. • 

— Quand bien même, dit Angelica , chanter à 
ce concert, c'est s'attirer d'autres invitations, 
c'est rentrer dans le monde. 

— Sans doute, ditZucchi ; mais c'est ce qu'il 
faut faire, par raison , par prudence. Je conçois 
votre répugnance ; mais ne cériez pas à un premier 
mouvement, attendez (juelques jours. C'est au- 



12 ANGELICA 

joiird'hui lundi , le concert de lady Mary n'aura 
Jieu qu'à la fin de la semaine prochaine; elle aura 
donc tout le temps de vous remplacer; laissez- 
vous celui de la réflexion : vous reviendrez à notre 
avis. 

Angelica ne pensait pas que ces quelques jours 
modifieraient sa façon de voir; mais le délai 
qu'on lui demandait ne porterait point préjudice 
au concert : elle ne voulut point refuser à ses amis 
cette marque de déférence. 

Ils exigèrent donc qu'elle assistât, comme si de 
rien n'élait, à la répétition fixée au vendredi sui- 
vant; le pis qui arriverait, c'estqu'ellesùtun peu 
de musique nouvelle; eh bien! ils en profiteraient 
dans leurs petits concerts de famille. 

Quelques jours se passèrent , et, fidèle à sa pa- 
role, elle se préparait à la répétition du concert; 
mais on ne put la décider à sorlir. C était un ar- 
ticle oublié dans le traité, elle profitait de Tomis- 
sion. Cependant, sir Francis ne donnait plus signe 
de vie. 

— C'est d'un très-bon augure , dit le conseil do 
iamille. C'est un aveu tacite de sa faute. Il attend 
modestement Taulorisation de venir chercher son 
pardon. 

— Venir I dit Angelica , avec une sorte d'effroi 

— Croyez-vous? dit Kauffmann ébranlé? 

— Et sans doute, cher monsieur, s'écria Zuc- 



KAUFFMANN. IS 

chi. Comprenez donc qu'on est accoutumé à voir 
sir Francis chez vous; ne plus l'y recevoir, c'est 
donner crédit à cette malheureuse histoire d'enlè- 
vement, qu'il ne peut pas avouer. Vous voulez l'é- 
viter , lui fermer votre porte , en un mot rompre 
avec lui; mais y pensez-vous? C'est proclamer la 
vérité de l'aventure ; c'est la renouveler en quel- 
que sorte; c'est une seconde fois le faire rosser par 
des valets, traîner dans la boue, jeter en prison. 
Ne vous y trompez pas ; s'il vous envoie sa carte 
de visite, c'est qu'il vous demande un désaveu; 
c'est sa présence chez vous qui doit réfuter tous 
les propos. Il sollicite votre alliance; répondrez- 
vous par un refus? c'est une hostilité qu il par- 
donnera d'autant moins , prenez-y garde , qu'il 
fait les premières avances. 

Angelica baissait la tète, et ses doigts tournaient 
machinalement le rouleau de musique qu'elle ve- 
nait d'acheter. Zucchi prit, ou feignit de prendre 
ce silence pour une adhésion. 

— Allons , dit-il , vous l'avez fait attendre plus 
qu'il n'était prudent et généreux; car ici généro- 
sité, c'est prudence. Si vous m'en croyez, vous lui 
écrirez un mot. 

— Moi, lui écrire! je ne m'y déciderai ja- 
mais ! "^^^ 

— Eh bien ! non. Laissons ce moyen , puisqu'il 
vous déplaît ; mais si votre père rendait la visite? 



H ANGELICA 

Kauffmaun lil un pas en avant. 

— Oh! non, dit Augelica. Laissez-moi quelque 
répit. Je n'ai pas encore [)ris mon parti. 

Le vieillard, convaincu par les raisonnements 
deZucchi, allait insister; celui-ci Tarrêta par un 
signe. Il valait mieux user de ménagements avec 
cette ûme scrupuleuse; on en obtiendrait plus 
avec du temps et des concessions. 

On aj)porta un billet. 

~ C'est de lady Mary, dit Angeliea en l'ou- 
vrant. Si c'était pour m'annoncer qu'elle re- 
nonce à son concert! Hélas, non! elle est obli- 
gée de sortir demain matin, et elle m'écrit que la 
répétition n'aura lieu chez elle qu'à deux heures, 
au lieu de midi. Deux heures, soit ! 

Elle prit la plume pour répondre. 

— Deux heures! dis-tu? demanda Gretly. C'est 
précisément 1 heure de ma leçon d'anglais , et je 
ne pourrai pas sortir. Promets-moi , au moins , 
que je t'entendrai au concert? 

— Je ne promets rien ! dit Angeliea tout en 
écrivant. J'ai bien assez de tenir tous les engage- 
ments que vous nj'avez fait prendre, 

— Soit ! mais fais sans dire. J'y compte si bien , 

«le demain je resterai au logis sans regret , si 
ulefois tu n'as pas besoin de moi. 

— Non , dit Kaulfmann. Je la mènerai chez 
lady Mary, 



KAllKFMANN. 15 

^ Mais , mon père 1 n^avez vous pas , vous- 
même, à deux heures, un rendez-vous chez votre 
banquier ? 

— Oui, mais je ne suis pas obligé d'assister 
à la répétition. Je suis comme Gretly, moi ; j^es- 
père bien t'enlendre au concert. Je te déposerai 
chez lady Mary, et je reviendrai t'y chercher. 

Le lendemain, veis une heure et demie, Ange- 
lica partit avec son père pour Charles-Slreet. Elle 
arriveraitun peu trop tôt :maisKauffmann craignait 
de manquer son rendez-vous dans la riié, et elle 
n'était pas lâchée de trouver lady Mary seule pour 
causer quelques instants avec elle. Le vieillard la 
laissa donc à la porto, aiiisi qu'ils étaient con- 
venus. 

Introduite au salon, elle le trouva vide; la maî- 
tresse de la maison n'était pas encore rentrée. An- 
gelica , en attendant hs chaiitonrs, so mit à re- 
passer les morceaux qu'elle avait anportés. 

Au bout de quelques niinulcs, ayant entendu 
ouvrir la porte que lui cachait la musique du cla- 
vecin, elle se pencha décote, tout en continuant de 
jouer, j)our regarder qui entrait; et qui vit-elle? 
Sir Francis Shellon! 

Elle tretsaillit, et le biuit que firent ses doigts , 
en s'arièlant tout à coup sur les touches, témoi- 
moigna de son saisissement. Ce bruit même ac- 
crut le trouble qu'il trahissait, et elle n'osa plus 



16 ANGELICA 

retirer ses mains, de peur d'éveiller d'autres 
sons. 

Le baronnet s'avança vers le clavecin, et surpris 
de l'y trouver : 

— Miss Rauffmann ! dit-il, et il s'arrêta court, 
dans une altitude respectueuse, comme attendant 
une autorisation pour faire un pas de plus. 

Angelica ne se sentit pas le courage de l'accueil- 
lir avec un dédain hostile. Elle se leva à moitié de 
son siège , et , ayant fait une sorte de demi-révé- 
rence , elle se rassit sans parler. 

Sir Francis encouragé avança de quelques pas , 
mais sans franchir toute la distance , et laissant 
entre eux le clavecin : 

— Me sera-t-il permis, madame, après une 
longue absence, dit-il d'une voix émue, de profi- 
ter de cette rencontre inespérée pour m'informer 
de votre santé? 

— Je vous remercie, monsieur. 

— Monsieur votre père, et miss Gretly?... 

— Ils se portent bien ; je vous suis obligée. 

Jamais sir Francis n'avait laissé voir si peu d'as- 
surance. Cette remarque contribua à dissiper une 
partie de Tembarras qu'éprouvait Angelica. Elle 
leva les yeux. H était vêtu de noir. Sa figure était 
plus grave, son teint plus pale que d'ordinaire. 
Voyant qu'il garcfait le silence, elle crut devoir 
répondre à ses politesses , et reprit : 



KAUFFMANN. 17 

• — Je ne vous demande pas , monsieur, de qui 
vous êtes en deuil ; les gazettes nous ont appris la 
mort de lord Melvil. 

— Hélas! oui, madame; ce n'était pas un 
cousin pour moi , c'était un frère. Sa mort 
m'a été plus sensible que je ne puis dire , 
plus sensible que je n'aurais cru : nous sommes 
ainsi faits que la perte seule donne leur prix réel 
aux choses. Mon Dieu ! à côté de ce cercueil qui 
s'ouvre, que la vie prend un aspect sérieux!... 
Avez-vous jamais assisté à ce douloureux spec- 
tacle , miss Kauffmann ? 

— Oui, monsieur ; il y a huit ans, ma mère est 
morte dans mes bras ! 

— 11 y a huit ans, vous n'étiez qu'une enfant 
alors, et à cet âge les impressions s'effacent promp- 
ment. 

— Monsieur, c'était ma mère ! 

— Pardon!... D'ailleurs c'était vous, c'est-à- 
dire un cœur tendre, un esprit précoce. Mais, 
moi , quoique bien plus âgé , je ne m'étais jamais 
trouvé au chevet d'un mourant ; et pendant les 
longues nuits que j'ai passées à veiller ce pauvre 
Melvil, j'ai fait plus de réflexions utiles, j'ai acquis 
plus d'expérience que dans tout le cours de ma 
vie. Nous ne croyons qu'au témoignage direct de 
nos sens. Ces scrupules d'une conscience sans re- 
proches qu'il me fallait rassurer, ces exhortations 

II. 2 



18 ANGELICA 

paternelles que me faisait uu homme plus jeuue 
que moi, mais dont la sagesse avait vieilli aussi 
vite que son corps , ce détachement des biens du 
monde , ce soulagement, ce courage, puisés dans 
les secours de la religion, m'ont fait faire un re- 
tour sur moi-même, et j'ai senti le besoin de vivre 
en paix avec ma conscience. N'attribuez qu'à celle 
pensée, miss Kauffmann, la liberté que j'ai |)rise 
de m'écrire à voire porte. 

Le ton de Slielton était grave et pénélré, et le 
sérieux de ses vêtements ajoutait à l'effet de ses pa- 
roles. 11 venait de réveiller dans le cœur d'Angelica 
le souvenir d'une perte que le temps n'en avait 
point chassée; la tristesse même de cette conversa- 
lion établissait entre elle et lui une sympathie d'é*- 
molioiis toute favorable au succès du vœu qu'il ex- 
primait; mais l'absolution ne pouvait être donnée 
que conditioniiellement, et sous de certaines réser- 
ves. Si le temps avait déjà beaucoup l'ait, comme 
elle se plaisait à le croire, il fallait le laisser ache- 
ver son ouvrage. 

Sir Francis comprit qu'il ne pouvait rec()n(|ué- 
rir qu'à la longue la conhance de miss Kaufiinann ; 
mais il la pria de le mettre à même de lui prou- 
ver qu'il n'en était pas indigne, qu'il était guéri 
d'une passion extravagante puisqu'elle était sans 
espoir, et revenu à des idées meilleures. 

Angelica ré|)ondit que, du jour où elle n» .^o- 



KAUFFMANIN. 49 

rail convaincue , le passé n'aurait pas existe ■ mais 
jusque-là il ne pouvait raisonnablement exiger 
qu'elle fît les avances d'une spéculation dont rien 
encore ne lui garantissait les résultats. 

Shelton répliqua qu'il ne pouvait que se sou- 
mettre aux volontés de miss Kauffmann : il était 
satisfait de Tespoir que le temps, qui avait fait 
succéder dans son cœur une amitié respectueuse 
aux emportements de l'amour , pourrait un jour 
renouer leurs anciennes relations. Toutefois, dans 
Tintérêt commun , ne vaudrait-il pas mieux que 
celle déliancesi concevable n'eût rien d'ostensible? 
H se renfermerait scrupuleusement dans les limi- 
tes qu'elle aurait tracées; mais une réserve com- 
plète ne donnerait-elle pas lieu à plus d'une in- 
terprétation? 

Aïigelica n'avait rien à opposer à un argument 
dont déjà Zucchi lui avait fait comprendre la jus- 
tesse, et, faute de réponse, elle allait être obligée 
à cette concession, lorsque plusieurs des chanteurs 
entrèrent. Elle fut bien aise de cette interruption. 
Quoique son silence valût à peu près un acquiesce- 
ment, il lui sembla qu'elle en avait moins la res- 
ponsabilité. 

— Lady Mary ne revient pas, ditSliellon : aurez- 
vous la bonté, miss Kauffmann, de lui témoigner 
mes regrets? 

— Elle ne peut tarder, je suppose, répondit Aur 



âO ANGELIGA 

jjelicn : elle nous a donné rendez-vous, et me ro- 
procliera de ne nous avoir point retenu. 

— Vous éles trop bonne ; j'aurais désiré de la 
rencontrer, ne Payant point encore vue depuis 
mon retour; mais on m'attend chez moi. 

Soit que le fait fût vrai , soit que le baronnet 
n'eût pas pris à la lettre les instances d'Angelica 
devant des étrangers, il se retira discrètement. 

Les cbanteursétaient tous venus, et lady M. Veert- 
vort ne paraissait pas; on se mit à repéter en Tat- 
lendant, et bien on fit : car la répétition était 
terminée , et Kauffmann était revenu chercher 
sa fille, lorsque la maîtresse de la maison arriva 
enfin. 

Après des excuses sur son inexactitude, et quel- 
ques détails sur ce qu'on avait fait en son absence : 
— Que m'a t-on dit en bas? demanda-t-elle à Ange- 
lica? sir Francis est venu? 

— Oui , il vous a attendue près d'une demi- 
heure, 

— Vous l'avez vu, ma belle? 

— C'est moi qui lui ai fait les honneurs de votre 
salon. 

— Connnent, sir Francis Shelton? lu Tas vu? 
dit Kauffmann interdit. 

— Oui, mon père, dilAngelica. 

Comme elle voyait que le vieillard cherchait h 
rooneillir ses idées, et que la curiosité allait siiccé- 



KAUFFMANN. 21 

der à l'étonnement, elle résista au désir qu'avait 
ladyM. Veertvort delà garder plus longtemps. 

Celle-ci quoique plus prudente, et incapable 
d'interroger Angelica devant lémoius , se mou- 
rait d^envie d'avoir le récit de l'entrevue ; et , 
faute de mieux , en la reconduisant , elle lui de- 
manda à voix basse , si elle n'en était point mé- 
contente. 

— Non , dit Angelica , la remerciant par un 
serrement de main qui lui fut rendu avec usure, 
en signe de félicitation et d'encouragement. 

Chemin faisant , Kauffmann se dédommagea , 
et Angelica satisfit amplement sa curiosité. 

Le bonhomme devint triomphant. Il était tout 
iier de sa sagacité , et s'attribua à lui seul le mé- 
rite de Topinion du conseil de famille. Il l'avait 
bien prévu ! on pouvait s'en rapporter à son expé^^ 
rience!... enfin il n'épargna à sa fille aucune de ces 
admonestations de morale tardive qui semble- 
raient devoir dégoûter à jamais d'avoir tort. 

Précisément Zucchi dînait ce jour-là à Golden- 
Square , et le vieillard brûlait de lui annoncer 
cette bonne nouvelle ainsi qu'à Gretly : aussi, tout 
en sermonnant Angelica, la mena-t-il d'un pas 
qu'elle essaya en vain de modérer. 

Quand ils arrivèrent chez eux , Zucchi était déjà 
venu : le comité était donc au grand complet; et 
Rauffmanu , à qui sa tille laissa ce plaisir, ayant 



-22 ANGE Lie A RAUFIMANN. 

rapporté ce qui venait de se passer, chacun se fé- 
licita de Tentrevuc. Il ne fallait pas s^en faire une 
telle épouvante. 

Mais lorsque Zucclii et Gretly apprirent qu'An- 
gelica n'avait point autorisé le baronnet à revenir 
chez elle, la joie fut un peu suspendue, et ils dés- 
approuvèrent formellement cet acte de méfiance. 
Angelica se hâta de les rassurer et de se justi- 
fier. Si elle Tavait prié d'attendre encore, c'est 
qu'elle avait été assez contente de lui , pour être 
sure qu'il ne s'irriterait point de ce refus, ou plu- 
tôt de ce délai. 

— Soit , dit Zucchi, qui connaissait le tact d' An- 
gelica; mais croyez-moi, signora , après ce qui 
est arrivé , et du caractère dont nous le con- 
naissons , ne comptez pas sur son indifférence. 
C'est un ennemi , ou un ami que vous allez vous 
faire. Vous avez encore le choix ; mais ne tardez 
pas davantage. 

— Allons, la paix, la paix! dit Gretly. Que de 
motifs de pardon ! c'est un amoureux malli'aité , 
c'est un orgueilleux humilié. 

— Et discret, se dit à elle-mèine Angelica. 



IL 



C'était un grand événement, pour les habitués 
de la maison Kauffmann, que cette rencontre d'An- 
gelica et de sir Francis Shelton. Depuis neuf mois 
et plus les conjectures avaient le champ libre, et les 
deux caractères compliquaient tellement la ques- 
tion, chacun à sa manière, que le pour et le contre 
pouvaient se soutenir également. A défaut donc 
du tendre intérêt qu'inspirait la jeune artiste, la 
curiosité seule aurait donné de Timportanceà une 
entrevue qui promettait la solution du problème. 



24 ANGELICA 

Aussi, clans l'après-dînée, lady M. Yeertvort, quoi- 
que rassurée le malin sur Tensemble, accourut à 
Golden-Square pour s'informer des détails. 

Elle fut charmée de ce qu'elle apprit, charmée 
plus queZucchi, plus que les Kauffmann eux-mê- 
mes ; car ce qu'elle savait le moins supporter, c'é- 
tait Tincertilude , et, depuis près d'un an qu'ils 
étaient sous cette menace, c'était à en mourir. Une 
conclusion, telle qu'elle, eût été déjà un soulage- 
ment ; celle-ci , toute paisible , toute heureuse , 
devait satisfaire les plus exigeants. 

Angelica , en la remerciant, lui fit observer 
que ce quelle appelait une conclusion n'élait tout 
au plus qu'un acheminement ; mais lady M. Veert- 
vort n'en voulut pas convenir. Sortie du doute , il 
n'était pas facile de l'y faire rentrer. 

— Tout est fini, bien fini , répondit-elle; mais 
je ne m'étonne pas de vous entendre dire le con- 
traire : personne , excepté moi , n'aime les dénoù- 
menls. 

— Même les dénoùments heureux, lady Mary? 
demanda Angelica. 

— Même les dénoùments heureux , ma char- 
mante. Si l'homme tient à ses aises, il tient encore 
plus à ses habitudes. Quand il s'est installé dans 
une idée, qu'il s'y est acoquiné, il lui coûte de se 
déranger. Au bout d'un certain temps, il s'engour- 
dit et s'endort dans son malheur. 



KAUFFMAINiS. 25 

— C'est un bien mauvais lit pourtant ! 

— Oui, quand on y entre; mais ensuite lors- 
qu'on y a fait son trou , que la place est chaude et 
que l'assoupissement nous gagne , nous ne vou- 
drions pas le quitter pour un meilleur. 

— C'est peut-être parce qu'on n'aime pas les 
dénoùments qu'on a peur de la mort , reprit 
Gretly. 

— Je ne dis pas non ; mais sans aller si loin, 
ayez une affaire, la plus simple du monde, elle du- 
rera une éternité; aussi je les évite comme la peste. 
Faire des affaires, c'est pécher des carpes à la li- 
gne : il faut très-peu d'adresse et beaucoup de pa- 
tience. Il ne s'agit que de savoir perdre du temps, 
de fatiguer, de noyer sa proie avant de la tirer de 
l'eau; mais, ma foi! votre servante, puisqu'il y 
faut tant de façons ! adieu le poisson et la ligne I 

— Voilà qui m'explique une chose que je n'a- 
vais pas comprise jusqu'à présent, dit Angelica. 

— Qu'est-ce donc , ma mignonne ? 

— Quand je suis arrivée à Londres, reprit An- 
gelica en s'adressant à Zucchi , lady Mary eut la 
bonté de me commander un tableau d'histoire 
pour occuper mon désœuvrement. 

— Pour avoir un beau tableau, ma chère. 

— Soit, dit Angelica lui serrant la main. Devi- 
nez quel sujet lady Mary m'a indiqué?... Alexan- 
dre coupant le nœud Gordien. 



26 ANGLLICA 

-— Sans doute, quand je veux défaire un nœud, 
je me fais mal aux nerfs et je me casse les ongles. 
Pour moi , c'est le plus beau trait de toute l'his- 
toire ancienne. 

L'expéditive vieille dame disait la vérité en riant. 
Les tempéraments phlegmaliques la mettaient au 
supplice. Aux gens à langue épaisse , elle jetait 
les mots à la bouche ; aux conteurs diffus, elle en- 
levait la parole, et, prévoyant ce qu'ils allaient 
dire, terminait en une phrase leur narration. De 
tous les poètes tragiques, c'était Alfîeri qu'elle pré- 
férait. On a souvent comparé la vie à un voyage : 
pour elle , c'était une course de chevaux. Parler, 
marcher, manger , elle faisait tout vite. Si agir 
c'est vivre , elle vivait le double d'un autre. Ce 
n'est pas qu'elle agît sans réflexion , mais elle 
était prompte à réfléchir; la pensée et 1 action 
étaient presque simultanées chez elle. C'était 
une improvisatrice en son genre ; elle n'impro- 
visait ni des odes ni des tragédies, elle impro- 
visait des actions , toute sa conduite ; et les résul- 
tats n'en étaient pas plus mauvais, bien différente 
en cela de ses confrères, les poètes improvisateurs. 

— Quoi qu'il en soit, dit-elle à Angelica, puis- 
qu'il est à peu près convenu que sir Francis n'est 
pas un ogre, vous me permettrez, n'est-ce pas, de 
l'inviter à mon concert. 

— Si vous me consultez, chère lady , et que vous 



KAUFFiMAMN. 27 

puissiez vous dispenser de l'avoir, je le préfére- 
rais, répondit Angelica avec Thésilalion d'une per- 
sonne qui prévoit le mauvais effet de ses paroles. 
En effet, chacun se récria, lady Mary exceptée, 
qui , plus intéressée dans la question , reprit 
d'un ton plus conciliant : 

— Je ne vois pas trop , ma toute belle , com- 
ment je pourrai m'en dispenser sans inconve- 
nance. 

— Vous en êtes le meilleur, le seul juge, chère 
lady, et s'il s'agissait d'un rout ou d'un bal , je 
n'aurais pas eu l'indiscrétion de vous exprimer ce 
vœu timide; mais il s'agit d'un concert, d'un con- 
cert où je dois figurer. La présence de sir Francis, 
si elle ne doit plus m'inspirer d'inquiétude, peut 
réveiller en moi des souvenirs pénibles ; la voix 
est un organe si capricieux ! je ne répondrais pas 
que ces souvenirs n'eussent sur la mienne aucune 
influence, et, dans l'intérêt de votre soirée... 

— Tout se passera le mieux du monde... Vous 
savez que votre caractère est de vous alarmer. Il 
en sera du concert comme de l'entrevue dont l'i- 
dée vous effrayait bien autrement. 

— Je le désire, je l'espère; mais j'ai cru devoir 
vous soumettre ce scrupule. Maintenant que ma 
responsabilité est à couvert , je ferai de mou 
mieux. Si je ne m'en tire pas à mon honneur, ne 
me maudissez pas trop. 



28 ANGELIGA 

Quoique sa soirée ne fût qu'un prétexte pour 
décider Augelica à rentrer dans le monde , lady 
M. Veertvort avait son amour-propre de maîtresse 
de maison. Les inquiétudes de sa cantatrice ne 
laissèrent pas de lui revenir à Tesprit. Comme 
un médecin dans une contagion, elle se sentit quel- 
ques atteintes du mal qu'elle avait voulu guérir. 
Si cette craintive petite créature allait mal chanter! 
quel désagrément pour toutes deux! 

D'un autre côté , sir Francis était trop fin pour 
qu'il fût aisé de lui donner le change , trop peu 
débonnaire pour ne pas tenir compte d'un manque 
d'égards, à présent surtout qu'une position un 
peu fausse devait l'avoir rendu plus susceptible. 

Ces réflexions l'occupèrent pendant tout le tra- 
jet de Golden-Square à Charles-Slreet. C'était beau- 
coup pour elle; aussi se voyant devant sa porte , 
sans avoir trouvé aucun expédient, elle prit son 
parti en brave, et, se résignant pour Angelica 
comme pour elle-même , elle décida qu'elle invi- 
terait le baronnet. La nécessité de payer de sa per- 
sonne devant toute une assemblée donnerait à la 
peureuse un courage qu'elle ne se supposait pas. 

Ce point réglé tant bien que mal , elle n'y pensa 
])lus , et n'en dormit pas une minute plus tard qu'à 
l'ordinaire. Dans son humeur résolue, elle regar- 
dait si bien Kinvilation comme faite , qu elle ou- 



KAUFFMANN. 29 

l)lia de l'envoyer le lendemain malin , avant d'aller 
à la promenade. 

Le temps était beau ; c'était un de ces jours de 
soleil , si rares encore au commencement du mois 
d'avril, jours isolés qui sont comme les sentinelles 
perdues du printemps. Elle se fît conduire en car- 
rosse à Hyde-Park , et, ayant mis pied à terre à la 
porte deTyburn-Roadj elle gagna Kensington-Gar- 
den à travers le parc. 

A une trentaine de pas du jardin , elle aperçut 
un élégant phaéton arrêté devant la porte. 11 était 
attelé de deux chevaux gris de fer, à tous crins, 
qui attendaient immobiles, jambes écartées et 
jarrets tendus. 

— Yoilà deux magnifiques bêtes, se dit la vieille 
dame , qui se connaissait assez bien en chevaux ! 
quel en est l'heureux possesseur? 

Elle reporta ses yeux sur le phaéton , et y vit un 
jeune homme en demi-deuil. Son apparence était 
délicate, son maintien modeste et candide. Elle 
ne lui donna pas plus de dix-huit ans; mais comme 
il était blond et très-blanc de teint , peut-être était- 
il un peu moins jeune. 11 causait avec un cavalier 
vêtu de deuil aussi et dont elle ne voyait que le 
dos. 

— Quel est donc ce petit blondin? se demandâ- 
t-elle. 11 a fort bonne mine et ne dépare point son 
équipage. 



30 , ANGELICA 

Elle n^était plus qu'à sepl ou liuit pas , lorsque 
les deux inconnus se séparèrent. Le phaélon partit 
au grand trot, et, dans le cavalier qui venait de se 
retourner, elle reconnut sir Francis Slielton. 

— Eli bonjour, chère ladyMary! sécria-l-il, 
arrêtant court son cheval qu'il veoait de lancer. 
Que je suis donc aise de vous rencontrer enfin! 
miss Kaulfniann vous a-t-e!le dit que j'ai été vous 
voir? 

— Oui, moucher baronnet , et j'ai bien rejjretlé 
(le vous avoir manqué. Quand me dédonima|jerez- 
vous? 

— J'allais chez vous de ce pas... Mais il paraît 
que vous n'y êtes jamais. 

— Mon médecin m'a recommandé l'exeroicc. 
et toutes les fois que le temps le permet, je viens 
faire ici de longues promenades; j'aime beaucou|) 
Kensington-Garden. 

— Voulez-vous y recevoir ma visite , et me per- 
niettre d'en faire le tour avec vous? 

— Je n'osais pas vous le proposer; mais j'ac- 
cepte bien volontiers. 

Shelton ayant n)is pied à terre , ils entrèrent 
dans le jardin. 

— Savez-vous , dit lady M. 'Veerlvort, qu'il y a 
un siècle que nous ne nous sommes vus? 

— Voilà près d'un an , et nous avons été bien 



KAliFFMANN. 31 

loin \mx de Taulre, N'éliez-vous pas sur le con- 
tinent? 

— Oui , à Nice. 

— Et moi, en Suède. Vous avez su la perte que 
j'ai faite? 

— Mon Dieu , oui ! ce pauvre lord Melvil ! J'ai 
bien pris part à votre chatTrin!... mais vous êtes 
encore en deuil ; esl-ce qu'il n'y a pas au moins six 
mois que vous l'avez perdu ? 

— Si fait; mais comme liérilier 

— Je comprends... Dites-moi, ce jeune homme 
avec qui vous causiez tout à Tiieure, est-ce que ce 
serait un de vos parents? 

— Non ; pourquoi? 

— C'est que je vous voyais tous les deux en 
deuil. 

— Ce n'est pas pour la même cause. 

— Est-ce qu'il est Anglais? 
— Non, il est Suéilois. 

— Ah! il est Suédois! Vous aurez fait sa con- 
naissance là-bas, je suppose. 

— Précisément, et de la manière la plus étrange. 

— En vérité!., contez-moi donc cela : je ne 
serais pas femme si je n'aimais pas les récits. 

— Volontiers, mais do quel genre les aimez-voui»? 
celui-ci n'est pas gai , je vous en préviens. 

— Tant mieux, vous savez, cher baronnet, 



52 ANGELÎCA 

que nous aimons toutes à pleurer, et pourvu qu'à 
la fin tout s'arrange à la satisfaction générale.... 

— Mais je ne vous le pron^ets pas. 

— Allez toujours : votre jeune ami n'est-il pas le 
héros de l'aventure? 

-Oui. 

— Eh bien î il m'a séduit de prime d'abord (à 
mon âge je puis vous en faire la confidence), et 
je suis bien décidée à ne m'intéresser qu'à lui. 
Or, comme je viens de le voir sain et sauf, et frais 
comme une rose, je suis sûre que vous ne me le 
tuerez pas au dénoùment; et, ma foi! je vous aban- 
donne les autres personnages. 

— S'il en est ainsi , je commence. 

La curiosité rapprocha lady M. Veertvort de 
Shelton qui reprit : 

— Je venais de rendre les derniers devoirs à 
mon pauvre cousin, et je revenais d'Askersund... 

— (lomment! lord Melvil n'était donc pas à 
Stockholm? 

— Non , il était en voyage. Comme la plupart 
des poitrinaires, il se faisait illusion sur son élat, 
et, sa négociation terminée , il parcourait le pays 
avant de le quitter. Mais à Askersund, près du lac 
AVellern, il s'aperçut qu'il lui était impossible d'al- 
ler plus loin et c'est là qu'il est mort. 

— Je ne savais pas cela. 

— Je revenais donc fort Irislo comme vous peu- 



KAUFFMANN. 55 

sez et fort peu récréé par les distractions de la 
route.... Vous n'avez jamais été en Suède, lady 
Mary? 

— Jamais. 

— N'y allez pas. C'est un abominable pays. 

— Soyez tranquille : ma poitrine n'est guère 
meilleure que celle de votre cousin, et je n'ai pas 
envie d'y laisser mes os comme lui. Quand je quitte 
Londres, c'est pour me rapprocher du soleil. 

— Et bien vous faites; ce qui ne veut pas dire 
que je croie à votre maladie... 

— Oh ! sans doute : il n'y a que la mort qu'on 
ne nie pas... Mais pardon, je vous interromps. 
Vous disiez que la Suède... 

— Estbien lugubre avec ses interminables forêts 
de sapins , surtout quand on a le cœur navré. 
.Jamais Thiver n'avait été si prématuré , au dire 
des habitants, honteux peut-être de leur pays. 
Nous n'étions qu'aux premiers jours d'octobre et 
déjà tout était enseveli sous la neige. J'avais couru 
toute une journée , blotti dans mon traîneau, 
le nez dans ma fourrure, et fermant les yeux pour 
ne pas voir ce que je connais au naonde de plus 
attristant , des corbeaux sur de la neige, lorsque 
j'arrivai au relaid'Hofra. Le Chivcrgoor (le maître 
de la poste), me conseilla de ne pas aller plus 
loin : le temps qui était fort mauvais s'annonçait 
pire encore ; il se faisait lard , nous courrions 

TI. 3 



34 ANGELIGA 

risque de nous perdre et de tomber dans quelque 
mine de fer abandonnée. L'auberge était mau- 
vaise; je soupçonnais l'avis d'être intéressé. J'hé- 
sitais pourtant, lorsqu'il ajouta qu'il avait déjà 
donné le même conseil à des voyageurs qui n'en 
avaient point tenu compte et qu'il ne répondait 
pas d'eux. Cet exemple me décida, et je passai 
outre. 

— Quelle imprudence ! 

— C'en était une, je l'avoue, et je ne fus pas plus 
tôt en chemin que je m'en aperçus. Les sinistres 
prédictions de l'hôtelier commençaient à se réali- 
ser. Une neige épaisse obscurcissait les airs , et 
une aigre rafale, qui nous la poussait au visage , 
aveuglait le postillon et ses chevaux. 

Lady M. Veertvort croisa sur sa poitrine son 
mantelet de taffetas noir. 

— Nous avancions si péniblenKMil que la nuit no 
tarda pas à nous surprendre, et il fallut ralentir en- 
core le pas. 11 y avait plus d'une heure que nous 
nous traînions de la sorte, l'œil aux aguets, et fort 
éveillés, je vous assure , quand nos chevaux s'arrê- 
tèrent court... Elions-nousau bord de (luclqueabî- 
me? le postillon descendit pour s'en assurer et s'é- 
cria qu il y avait par terre un cadavre. 

— Un cadavre ! - 

— Rassurez-vous : il ne méritait pas tout à fait 
ce nom; il respirait encore. \\'\ou n'annonçait (|u'il 



KAllFFMANN. r,?i 

fût blessé; sans doute le froid l^avait saisi. Com- 
ment se trouvait-il là , seul , à pied , à cette heure 
et par ce temps, c'est ce qu'il n'était pas en état 
de nous apprendre. Mon domestique avait du 
brandevin, nous lui en fîmes boire pour le réchauf- 
fer. Je Tenveloppai de fourrures , je le fis placer 
à côté de moi , dans le traîneau ; et nous conti- 
nuâmes notre périlleux voyage jusqu'à 15odarne 
où j'arrivai enfin sain et sauf, 

— Et plus heureux que sage. 

— Eu entrant, mon premier soin fut d'inslal- 
ler le moribond auprès d'un grand feu. 

— Mais diles-moi donc qui c'était. 

-- Un enfant de vingt ans, aussi paie, aussi dé- 
fait que vous venez de le voir frais et rose. 

— Quoi , ce jeune homme ! . . . 

— Lui-même; mais vous me gâtez toute ma 
narration ; je voulais suspendre l'intérêt. 

— Votre histoire n'a pas besoin de ces artifices. 
Excusez ma curiosité. 

—La mienne, je vous proteste, n'était pas moin- 
dre alors. L'idée me vint que ce devait être un 
des voyageurs dont on m'avait parlé à Hofra , et 
je n'en doutai plus , lorsque je sus qu'ils n'avaient 
pas paru à Bodarne. Vraisemblablement leur voi- 
ture avait versé, nous n'en avions rencontré qu'un, 
et les autres étaient gisants sur la neige. La cha- 
leur du foyer, les frictions, les cordiaux, rien ne 



56 ANGELICA 

pnrvenait encore à réveiller de son évanouisse- 
ment la seule personne qui pût nous donner cette 
précieuse explication . Je fis visiter ses poches : nous 
y trouvâmes un portefeuille, et dedans un passe- 
port. 

— Au nom de qui? 

— Du comte de Horn , voyageant avec son fils 
et un valet de chambre. Le fils, nous Tavions 
sauvé ; mais le comte , mais le valet de chambre, 
mais le postillon , qu'étaienl-ils devenus? 11 n'y 
avait qu'un parti à prendre , c'était de retourner 
immédiatement sur nos pas. A force d'argent et 
d'instances , je parvins à mettre en réquisition tout 
ce qu'il y avait de traîneaux , d'hommes , de che- 
vaux , de butons ferrés , de cordes et de lantcr/jes 
dans la maison , et laissant le malade aux soins du 
chivcrgoor, nous nous mîmes en route pour notre 
expédition. 

— Et quel en fut le résultat? 

— Nous retrouvâmes des débris du Iraîneou et 
deux cadavres. 

— Miséricorde ! 

— Ceux du comte et du postillon. 

— Et le troisième? 

— Nous passâmes la nuit à le chercher; mais 
ce fut peine perdue. Les paysans s'accordèrent à 
dire que les loups lavaient emporté. Je promis 
injc récompense si on le.rctrouvait et je revins, le 



KAUFFMANN. 57 

cœur fort serré, à la cliiverkous , où j'avais laissé 
le jeune comte. J'espérais, du moins, le trouver 
mieux et préparé à l'affreuse nouvelle que j'ap- 
portais; mais savez-vous ce que le maître de poste, 
qui s'était chargé de le garder, avait fait en nous 
attendant? 

— Quoi donc ? 

— Il s'était mis à boire, pour prendre patience; 
à force de boire , il s'était attendri sur le sort de 
son malade, et avait entrepris de le tirer de la lé- 
thargie où il restait plongé. Puisque le froid l'a- 
vait pénétré , ce pauvre enfant , on ne pouvait trop 
le réchauffer intérieurement. Boire seul , d'ail- 
leurs , est ennuyeux même pour un ivrogne. Aussi, 
à chaque rasade qu'il se versait, il lui relevait la 
tête, lui entr'ouvrait la bouche et lui en adminis- 
trait autant, en lui disant : Allons, mon gentil- 
homme , encore un coup pour fondre la neige! 
C'est dans cette posture que nous le surprîmes. 

— L'odieux homme! il dut être bien penaud? 

— Pas du tout : il était enchanté de sa prouesse 
et soutenait l'avoir guéri. Il avait raison, du reste ; 
mais il lui avait donné une autre maladie en 
échange. Heureusement, celle-ci me parut moins 
sérieuse. La neige avait cessé ; je pensai que le 
grand air , le mouvement du voyage vaudraient 
mieux pour le malade, que l'odeur nauséabonde 
de l'auberge, et je savais que nous trouverions des 



5s a.\gJ':lica 

médecins à Mariestad. Je fis doue constater le dé- 
cès du comte de Horn ; et, muni d'une copie de cet 
acte qui pouvnit être utile au jeune comte , je me 
remis en route avec lui. Ce que j'avais espéré ar- 
riva. Au bout d'une heure environ , il reprit con- 
naissance ; j'eus la triste obliîjalion de l'instruire 
de la vérité. C'est alors qu'il me raconta son his- 
toire... Mais, nous avons achevé le tour du jardin, 
et je crains d'avoir abusé de votre patience. 

— Au contraire , faisons encore un tour, je vous 
en prie. Je ne saurais vous dire combien votre 
récit m'a émue. 

— Remettez-vous. Actuellement l'horizon s'é- 
claircit. 

— Ah ! tant mieux ! 

— Le passeport ne m'avait pas induit en erreur. 
C'était bien le comte de Horn qui avait péri. Le 
comte avait deux fils entre lescpiels il était loin de 
partager également son affection. L*aîné vivait avec 
lui à Stockholm, et il lui réservait tout son bien. 
Quant au cadet, il l'avait relégué dans une terre, 
l)rès du lac Wettern. 

— Mon protégé est 1 aine , j'espère? 

— Non pas, il est le cadet. 

— Mais, c'est indigne! Passe pour le patri- 
moine , puisqu'il n'est (pie le cadet; mais le haïr, 
mais Tcxiler! et pour quelle raison? 

— La comtesse élail morte en couciics, et le 



KALFFMAjNA. 50 

comte, qui était anioureux fou de sa femme, n'a- 
vait jamais pu se résoudre à revenir dans cette 
terre où il l'avait perdue, ni à voir l'enfant qui 
était la cause innocente de ce malheur. Le petit 
orphelin fut donc confié aux soins d'une nourri- 
ce, sous la surveillance d\m vieux prêtre qui , 
plus tard , se chargea de son éducation. 

— L'amour du comte pour sa femme me rac- 
commode un peu avec lui ; mais vous me promet- 
tiez mieux pour mon protégé. 

— Un peu de patience. Il y a un an , son frère 
aîné lui a rendu le service de mourir; et, en dé- 
pit de ses répugnances , le comte a bien été obligé, 
pour soutenir son nom , de tirer d'exil le seul fils 
qui lui restât. 

— A la bonne heure ! 

— Et comme Frédéric. , . 

— C'est Frédéric qu'il s'appelle : tant mieux , 
c'est un nom que j'aime. 

— Comme , dis-je , Frédéric , tout instruit qu'il 
eût été par son vieux gouverneur, manquait né- 
cessairement de cette partie de l'éducation qui ne 
s'acquiert que dans la pratique du monde, le 
comte prit le parti de l'aller chercher, et de voya- 
ger avec lui en Europe , jusqu'à ce qu'il le jugeât 
en état de paraître avantageusement à la cour de 
Suède. 



40 ANGELICA 

— Et c'est au moment où il s'était mis en route 
pour réaliser ce plan... 

— Qu'il a perdu la vie par l'accident que je 
vous ai raconté. 

— De sorte que voilà maître Frédéric qui hé- 
rite de toute la fortune... Et il a continué la route 
avec vous?... 

— Le pauvre enfant était souffrant ; son cerveau 
ébranlé n'était pas en état de s'occuper d'affaires. 
Je lui proposai de venir passer quelque temps 
avec moi dans une de mes terres ; nous enverrions 
à Stockholm un agent chargé de représenter ses 
intérêts. Il accepta. Nous étions tous les deux tristes, 
tous les deux en deuil. Je ne voulais pas rentrer de 
quelque temps dans le monde, et c'était une 
agréable compagnie dans ma solitude. En vivant 
ensemble, nous nous sommes attachés Tun à l'autre. 
C'est ainsi qu'au lieu de semaines, des mois se 
sont écoulés, et lorsque j'ai dû revenir à Londres, 
il a désiré d'y passer la saison avant de retourner 
en Suède. 

— D'après le peu (pic j\ii vu et tout ce que vous 
me dites, je ne doute pas qu'il ne réussisse très- 
bien ici. 

— 11 n'élève pas si haut ses prétentions, je sup- 
pose : il est fort emprunté; c'est une leçon qu'il 
vient prendre. 



KAUFFMAiNN. 41 

— Eir tous cas , il ne peut être en meilleures 
mains pour être bien lancé. 

— Détestables , au contraire , chère lady. Je 
suis accablé des affaires de ma succession. Les 
propriétés de ce pauvre Mel vil sont si disséminées 
que , tout ce printemps , je serai par monts et par 
vaux. Demain encore, il faut que je parte pour le 
Devonshire. 

— Vous partez ! dit la vieille dame à qui ce mot 
rendit la mémoire. Comment I je ne vous aurai 
pas à mon concert. 

— Hélas! non. Mais, si vous voulez me dé- 
dommager , invitez le héros de notre histoire. Ce 
sera une bonne œuvre. 

— Et un vrai plaisir pour moi. 

— Je vous en remercie ; je n'ai encore pu le 
présenter nulle part , et je vais partir avec un peu 
moins de remords. 

— Mais va-t-il déjà dans le monde? Il n'y a pas 
un an qu'il a perdu son père!. 

— Il est vrai ; mais il l'a à peine connu; il est 
en pays étranger, et c'est pour son instruction 
plus que pour son plaisir qu'il y va. 

— ïrès-bien ! vous pardonnez cette remarque ; 
elle ne doit vous prouver qu'une chose, c'est l'in- 
térêt qu'il m'inspire à l'avance. 

La conversation les avait ramenés à la porte du 
parc; lady M. Veertvort s'arrêta. 



42 ANGEL1CA 

— Mon cher baronnet , je ne veux pas abuser 
plus longtemps de votre complaisance. Voici vo- 
tre beau cheval qui s'impatiente : je vous rends 
votre liberté. J^ai bien peur d'avoir été indis- 
crète. 

— Je ne pouvais pas mieux employer mon 
temps, dit Shelton en prenant congé d'elle ; mais 
gardez-moi, chère lady, le secret sur cette aven- 
ture. Notre jeune comte est si timide , si farouche, 
que si son histoire courait, et qu'il devînt un 
sujet de curiosité, cela Tembarrasserait mortelle- 
ment. 

— Je vous promets de résister à la tentation... 
Mais où faut-il que j'envoie mon invitation ; vous 
ne me donnez pas son adresse. 

— Pardon : Great-Jermyn street ; il occupe la 
maison de ce pauvre Melvil. 

— Très-bien. Il aura mon billet ce soir. Adieu l 
Lady M. Veertvort regarda sir Francis monter 

à cheval; mais lorsqu'il se fut éloigné, au lieu de 
rentrer dans le jardin, elle alla reprendre son 
carrosse et se fit conduire à Golden-Square. 

— Eh bien! ma belle, soyez contente, soyez 
tranquille, dit-elle en entrant dans râtelier d'An- 
gelica. Si vous ne ciiantcz pas samedi comme un 
rossignol, comme de coutume, vous serez sans 
excuse. Car je vous annonce que sir Francis ne 
viendra |)as au concert. 



KALFFMAINN. 15 

— Ah! merci, dit Angelica. Comment avez vous 
fait? 

— Que ne ferait-on pas pour vous plaire, si- 
gnora?... Sérieusement, ce n'est pas moi qu'il 
faut remercier, mon cœur, c'est lui-même. Tout 
s'est arrangé le mieux du monde. U part demain 
pour le Devonshire où ses affaires de succession 
l'appellent, le pauvre homme! 

— Oh ! c'est parfait ! 

— Dès que je Tai su, vite je lui ai parlé de tous 
mes regrets! c'est un péché que j'ai sur la con- 
science ; mais, il vous en revient la moitié. 

— Vous l'avez donc vu? 

— Je le quitte à l'instant : voilà une heure que 
nous nous promenons dans Kensington-Garden. 

— Et que dit-il? 

— Ma foi, franchement, il n'a pas été question 
de vous : il m'a raconté une aventure des plus 
intéressantes qui lui est arrivée en Suède , et nous 
n'avons pas causé d'antre chose tout le temps. 

— N'allez pas croire que je le regrette... et 
cette histoire intéressante, est-ce que vous ne me 
la direz pas? 

— Impossible: il m'a fait promettre le secret. 

— Du mystère?... voici qui devient piquant. 
Vous allez faire des jaloux : d'où vient qu'il vous 
en a fait la confidence? 

— Eh! ehl... nous sonnnes Irès-bieu enscm- 



44 ANGELICA 

ble... mais je ne veux pas me faire valoir: c'est 
parce que je venais de rencontrer le héros de l'a- 
venture. 

— Le héros I c'est donc un roman? 

— Oui, ma mignonne, et des plus touchants... 
Tenez, malgré sa défense, il faut que je vous le 
conte. 

— Prenez garde, ladyMary, voilà encore un 
péché dont vous allez vouloir que je prenne sur 
moi la moitié. 

— Non, non , celui-ci, je m'en charge. L'a- 
venture fait honneur au baronnet, et vous avez 
tant de préventions contre lui, que je ne dois per- 
dre aucune occasion de les combattre. D'ailleurs 
vous êtes discrète. 

— Et curieuse, n'est-ce pas? 

— Nous sommes toutes filles d'Eve; mais l'his- 
toire, cette fois, en vaut la peine, et franchenient 
la langue me démange. Ecoutez donc, dans Tiu- 
térêt même du secret. Car si je ne vous la conte 
pas, je suis capable de la dire à la première bavarde 
que je rencontrerai . 

— Vous levez mes scrupules. 

— Vous n'êtes pas pressée, n'est-ce pas? car 
mon récit sera un peu long. 

— Alors permettez-moi de reprendre mes pin- 
ceaux. Je n'en serai pas moins attentive, je vous 
le promets. 



KAUFFMANN. 45 

— Bien volontiers : mais vous ne peindrez pas 
longtemps, je vous le garantis. 

Cette prédiction trouva la jeune artiste un peu 
incrédule; maisladyM.Veerlvort contait fort bien, 
l'histoire en elle-même était attendrissante , et 
rémotion de la vieille dame ajoutait beaucoup 
à Teffet de la narration. Angelica ne tarda pas à 
oublier sa palette, et à plusieurs reprises ses yeux 
s'emplirent de larmes. 

— Pauvre jeune homme!... et vous l'avez vu, 
chère lady? 

— Oui, ma belle : il est charmant, et heureu- 
sement plus digne aujourd'hui d'envie que de 
pitié. Au surplus, vous le verrez samedi. J'ai pro- 
mis de lui envoyer une invitation. 

— J'en suis bien aise! quand je lis un roman 
dont les personnages m'intéressent, j'ai toujours 
un regret, c'est de ne pas les voir en chair et en 
os. Je voudrais les rencontrer dans la rue, causer 
avec eux. Ce devrait être un privilège du génie, 
d'animer ses créations, de leur conférer un droit 
dévie réelle; ce serait la sanction des chefs-d'œu- 
vre, la restitution des emprunts faits à la nature. 
C'est un rêve bien extravagant, n'est-ce pas? mais 
vous venez de le réaliser. Pourvu que la réalité ne 
me désenchante pas! ce serait dommage! 

— Je ne le crois pas... du moins, si j'en juge 
d'après moi. 



m AAGEUCA KAl]FF!\TANN. 

— Mais vous , vous Taviez vu avant de savoir 
son aventure. 

— Il est vrai, mais ayez, ma belle artiste, un 
peu de confiance dans la nature : ses œuvres ont 
bien leur mérite aussi... Sliellon lui-même, con- 
venez qu il a du bon. 

— 11 a les défauts et les qualités de Torf^ueil. 

— Plus que cela, ma chère, vous êtes injuste. 
Le fond est excellent, chez lui. Vous ne le con- 
jiaissez pas. Un amoureux est un homme ivre : 
pour juger ce qu'il est, il faut le voir a jeun. 



m 



F.a visite de lady M. Veerlvort avait rendu Ange- 
lica toute légère, toute joyeuse. L'émotion du récit 
s\Hiiit bientôt effacée et il ne lui restait que la sa- 
lisfaclioii de Tabsence du baronnet. Angelica était 
pieuse et raisonnable ; mais elle nV-lait ni une 
dévote ni un philosophe ; elle avait tous les goûts 
de son âge, et, sensible aux succès du monde, 
elle ne se privait pas sans rejjiet dos occasions d'en 
obtenir. Délivrée d'une préoccupation importune, 
elle ne songea plus qu'au plaisir que lui pro- 



u 



48 ANGELICA 

mettait , après une si longue retraite , la soirée de 
sa vieille amie. 

Ayant donc reconduit lady M. Veertvort, elle re- 
vint vers son chevalet en dansant , et se mit à chan- 
ter con espressione celte parodie improvisée d'un 
des airs du programme : 

O bonheur 1 que viens- je d'entendre? 
Quoi ! Tinhumain , si j'eu crois my lady, 
Ne viendra point au concert samedi! 

Jusqu'alors elle ne s'était préparée à ce concert 
qu'avec nonchalance ; mais à présent toute ir- 
résolution avait cessé : elle se mit à étudier con- 
sciencieusement , et les applaudissements du petit 
aréopage de Golden-Square furent le prélude du 
triomphe qui Taltendait dans Charles-Street. 

Entre les nombreuses tribulations auxquelles la 
vanité expose un maître de maison, Tinexactitude 
des prime donne dans les concerts n'est ni une des 
moindres ni une des plus rares. Lady M. Veertvort 
prévint tous ses exécutants qu'elle avait les nerfs 
irritables, et les pria d'être ponctuels. /Vngelica se 
j)romitd'ètrela première au rendez-vous. ^laisson 
coiHeur, qui était un Français fort en vogue, la 
fit attendre, et le salon était à moitié plein, lors- 
qu'elle y entra avec sa cousine et son père. 

— Arrivez donc, ma belle, arrivez donc! lui 
cria la vieille dame. 



KAUFFiVIANN. *ÎJ 

— Suis-je beaucoup en retard? demanda Auge- 
lica, après avoir expliqué ce qui l'avait retenue. 

— Non , rassurez-vous , nous sommes loin 
d'être au complet ; mais on ne vous a jamais assez 
tôt, et un imprésario craint toujours quelque indis- 
position subite. 

Tout en parlant, lady M. Veertvortla conduisait 
à un fauteuil placé à peu de distance du clavecin. 

— Eh bieni dit Angelica , est-il ici? 

— Qui? sir Francis? 

— Non, je sais bien que vous êtes incapable 
de me tromper. 

— Ab ! je comprends, notre béros, n'est-ce pas? 
non, pas encore. 

— Vous n'oublierez pas de me le montrer? 

— Je ferai plus, je vous Tamènerai... Mais 
voici votre accompagnateur qui vous demande. 

Angelica s'approcba du clavecin : l'accompagna- 
teur désirait de préciser une dernière fois les mou- 
vements avec elle, et l'attention qu'elle y mit l'em- 
pêcha d'entendre annoncer le comte de Horn. 

C'était le début du jeune étranger, et dans ce 
salon où il entrait seul, il ne connaissait personne, 
pas môme la maîtresse du logis. Il n'en fallait pas 
tant pour l'intimider. Il se présenta avec un em- 
barras visible, mais qui n'était pas dénué de grâce. 
Lady M. Veertvort s'empressa d'aller au-devant de 
lui , tout en faisant à part elle cette remarque; et 
ir. A 



fîO AiNGliLICA 

l'ayant amené dans un coin du salon où ils étaient 
moins en vue, elle le fît asseoir à côté d'elle, et lui 
parla de leur ami commun, sir Francis Shelton, 
avec ce ton de franche bonhomie qui est si propre 
à mettre les gens à leur aise. 

Le jeune de Horn , dont l'émotion se trahissait 
à sa rougeur, au son voilé de sa voix, à la brièveté 
de ses réponses , laissa deviner plus qu'il nVxpri- 
ma sa reconnaissance des attentions dont il était 
l'objet, et son profond dévouement pour sir Fran- 
cis. Sa modestie allait jusqu'à l'humililé , et lady 
M. Veertvort, déjà favorablement prévenue , s'ou- 
bliait dans cet intéressant téte-à-tête ; mais il sur- 
vint d'autres personiiesqu'il lui fallut aller recevoir. 
Ainsi qu'elle, le comte s'était levé de son siège, 
et il resta quelque temps debout à la même place , 
I comme s'il eût craint, par le moindre mouve- 

! ment, d'appeler sur lui les regards. Enfin, gêné de 

cette immobilité qui pouvait avoir le même incon- 
' vénient, il tourna lentement autour du fauteuil 

qu'il avait occupé et gagna l'embrasure d'une 
croisée, où il se tint, osant à peine lever les yeux 
à la dérobée et ayant Tair de seiinuyer profondé- 
ment, 
w C'est dans cette attitude que lady M. Veerlvorl 

} le retrouva. 

I — Je suis contrariée, nioiibicur le comte, luidil- 

1 elle en passant, (juc sir Fj-ancis no soit pas ici : il 



KAIIFFMAINN. M 

m'aurait aidée à vous faire les honneurs de mon 
salon. Au moins, aimez-vous la musique? 

— Oui, my lady. 

— Ah ! tant mieux! Encore un peu de patience: 
nous ne larderons pas , j'espère , à vous en faire 
entendre de bonne. 

Le jeune deHorn s'inclina pour toute réponse. 
Lady Mary avait deviné à moitié ; il soupirait après 
le concert , mais c'était pour lui servir de conte- 
nance. 

— Au fait, se dit-elle en le quittant, c'est fort 
ennuyeux pour ce pauvre jeune homme de ne 
connaître ame qui vive. Qui pourrais-je bien lui 
donner pour le distraire? miss Kauffmann est 
occupée avec ses musiciens... Eh! voici mon af- 
faire! s'écria-t-elle en voyant entrer mistress et 
miss Ramsden. Un héritier! un étranger! quelle 
bonne fortune pour elles ! 

Après les révérences et les premiers compli- 
ments , lady M. Veertvort demanda à mistress 
Ramsden la permission de lui présenter le comte 
deHorn. 

Les rapports des deux dames étaient ceux-ci : 
l'une avait été plus d'une fois en butte aux sar- 
casmes de l'autre et elle le savait : au demeurant, 
les meilleures amies du monde. 

Mistress Ramsden était plus accoutumée à cou- 
rir après les présentations qu'à les voir venir à elle. 



52 ANGELIGA 

Elle ne fut pas fûcliée de trouver cette occasion de 
se réhabiliter. 

— Qu'est-ce que c'est que le comte de Horn? 
demanda-t-elle d'un ton dédaigneux. 

— G'est un Suédois, un ami de sir Francis 
Shelton. 

— Est-ce que nous ne le verrons pas ce soir , le 
baronnet? 

— Non , il n'est pas à Londres. 

— Ah ! dit mistress Ramsden en faisant la 
moue. 

La politesse eût voulu qu'elle ramenât l'entre- 
tien sur la présentation proposée , et lady M. Veert- 
vort s'y attendait ; mais mistress Ramsden ne 
reprit la parole que pour lui adresser un compli- 
ment sur sa toilette. 

— Je crois qu'on veut se faire valoir, se dit lady 
M. Veertvort, mais je sais le moyen de faire re- 
venir le naturel au galop. Le comte de Horn , re- 
prit-elle, est ce jeune homme blond que vous voyez 
là bas debout contre la fenêtre. 

— Je vois , dit mistress Ramsden , jetant de 
côté un coup d'œil indolent par -dessus Tépaule. 
En deuil? 

— Oui , de son père. 

— Ah! de son père!... pauvre jeune homme! 
dit mistress Ramsden , s intéressant à un mal- 
heur qui supposait un héiitn||o. 



KàUFFMANN. o5 

— C'est ime famille vraiment malheureuse ! re 
prit lady M. Veertvort; sa mère est morte en 
couches de lui, et dans la même année il vient de 
perdre son père et le seul frère qu'il eût. 

— Alors il hérite de toute la fortune? 

— Qui , dit-on , est considérable. 

— Vous rappelez? 

— Le comte de Horn... vous le présenterai-je? 

— De votre main , qui ne serait le bien- venu? 

— Vous êtes trop aimable. 

Tandis que lady M. Veertvort , riant sous cape , 
allait chercher le jeune de Horn et le préparait à 
Tentrevue qu'elle venait de lui ménager , mistress 
Ramsden avait rappelé sa fille qui n'avait point 
assisté à leur conversation. 

— Piegardez donc, Jemima, lui dit-elle, ce 
jeunehommeblond, celui qu'aborde lady M. Veert- 
vort ! comment le trouvez-vous? 

— Pas mal; mais il est bien jeune , dit la naïve 
Jemima. 

— Pas du tout, repartit brusquement la mère. 
11 vous paraît très-jeune parce qu'il est très-blond ; 
mais c'est un garçon de vingt-cinq ans au moins. 
C'est un Suédois, et on est très-tardif dans le 
Nord. Je ne serais pas étonnée quand il en aurait 
trente. 

— Vous croyez, maman? 

— Oui, ma tille: il vient d'hériter d une grande 



5i AiNGELICA 

fortune et il est d'une excellente famille; c'est le 
comte de Horn , un ami du baronnet. 

A cette énumération que le retour de lady M. 
Veertvort forçait d'accélérer, la confiante Jemima 
fut pleinement convaincue ; le comte de Horn avait 
trente ans, s'il n'avait pas davantage. i\Iais le nom 
du baronnet lui rappelait de trop délicieux souve- 
nirs pour passer inaperçu , même dans une si in- 
téressante circonstance , et elle se iiâta de profiter 
de la minute qui lui restait pour s'informer si sir 
Francis n'allait pas venir. 

— Que vous êtes frivole! lui dit sa mère avec 
une humeur qui se perdit soudain dans le plus 
{jracieux des sourires. 

— Le comte de Horn , mistress Ramsden. 

L'intelli>jente Jemima sentit sa faute ; aucun ab- 
sent, même Shelton, pouvait-il valoir un étran- 
ger, jeune, riche et présent? Elle s'empressa de 
la réparer do son mieux ; et lady M. Veertvort , en 
les quittant, vit qu'elle n'avait plus à se niettre en 
j)eine de soii protéjjé. La mère et la fille étaient à 
I envi si parlantes, si prévenantes, si encoura- 
geantes, que l'adolescent ne tarda pas à justifier 
par un j)eu plus d assurance l'Aije raisonnable 
qu'elles voulaient bien lui attribuer; et les accords 
qui donnaient le si^jnal du concert lui arracliè- 
rent un soupir, car il fallut céder sa place à deux 
Nieillcs ludies cmpaiuuhérs , se séparer de la plus 



KAUFFMANN. 55 

affable des mères, de la plus séduisante, hélas! de 
toutes les filles. 

Le jeune de Horn s'éiait retiré en maudis- 
sant de toute son ame les chanteurs qui interrom- 
paient son attrayante causerie, etfortmal disposé, 
croyait-il , à les écouler ; mais il se trompait. Les 
grands yeux bleus de miss Jemima , qui avaient 
provoqué cette malédiction , l'avaient préparé aux 
tendres impressions de la mélodie. 

La musique n'avait pas fait partie de son éduca- 
tion ; mais de tous les arts , c'est celui qui exige le 
moins d'études pour s'y plaire, sinon pour s'y con- 
naître. Il y a cette différence entre elle et la pein- 
ture, qu'il faut ouvrir les yeux pour voir, tandis 
que l'oreille n'est jamais fermée. La musique est 
un plaisir insinuant et fluide qui entre par tous 
les pores. 

Le jeune homme ne tarda pas à livrer son cœur 
aux séductions de cette nouvelle magicienne. Elle 
parlait d'amour, et avec une voix si douce! ce 
n'était point une rivale de l'adorable Anglaise , 
mais une amie complaisante, un truchement dis- 
cret, comme un blanc messager volant de l'un à 
l'autre ! L'enivrement avait fait place à une volupté 
plus vague, à une sorte de doux rêve où miss 
Ramsden apparaissait encore, mais moins dis- 
tincte. La mélodie se répandait conmie un encens 
où s'enfonçait par degrés I image adorée do la 



56 ANGELICA 

déesse. Bientôt même celle image y disparut tout 
entière, et quand la vapeur se dissipa, une autre 
divinité était sur le piédestal. 

Une jeune fille était debout au clavecin. L'ado- 
lescent novice, dont tous les sens venaient de s'é- 
veiller à la fois à tant d'impressions inconnues, 
ébloui, fasciné, emporté dans ce tourbillon lumi- 
neux , ne pouvait pas tout à coup redescendre sur 
la terre. 11 avait vu, dans le château où il venait 
de passer Thiver avec Shelton , un grand tableau 
où les muses étaientreprésentées dans un costume 
tout moderne , et son imagination échauffée ani- 
ma la création du peintre. 

C'était bien une fdle du midi 1 C'étaient leur pro- 
fil pur, leurs sourcils et leurs grands cils noirs , 
l'éclat doré de leur teint! Entre tous ces visages 
lardés, le sien seul gardait la pâleur de Tinspira- 
ration : c'était bien une des neuf sœurs! Mais ce 
ïi'était point une des muses altîères. A sa taille 
moyenne et délicate, à la mollesse de ses longs 
regards bleus , aux roses qui se jouaient dans ses 
cheveux poudrés, à cette robe de satin dont les 
reflets semblaient d'argent comme sa voix , à sa 
voix surtout, l'enthousiaste écolier reconnut la 
musc de la musique. Elle avait fini de chanter , 
qu'il restait encore suspendu aux lèvres mélo- 
dieuses de renchanteresse. 

La première moitié du concert était achevée. 



KAUFFMANN. 57 

L'éloge d'Angelica volait de bouche en bouche. 
Deux élégants se rencontrèrent au milieu du salon. 

— Comme elle est jolie ce soir! 

— Ravissante I quelle voix délicieuse! et quelle 
âme! 

— Avec un pareil talent , comment perd-elle 
son temps à peindre? 

— C'est ce que je disais tout à l'heure ; la mu- 
sique est sa vraie vocation. 

— Sans aucun doute : son mérite comme chan- 
teuse est incontestable. 

•— Et sans concurrence. Au lieu qu'en pein- 
ture, Reynolds.... 

— Et tant d'autres.... mais que voulez-vous? 
il est si rare qu'on se rende justice ! 

— On fait fi de ses qualités, et on s'en attribue 
qu'on n'a pas. 

— Oui , et de la sorte on s'éparpille , et on n'ar- 
rive à rien. 

— Elle n'a donc pas un ami capable de lui don- 
ner un conseil?... Allons lui faire nos compli- 
ments. 

Tout le salon était en mouvement : hommes et 
femmes confondus se croisaient, se cherchaient , 
s'abordaient. Seul, de Horn était immobile, les 
yeux fixés sur Angelica; on eût dit qu'ill'écoutait 
encore. 

— Eh bien? monsieur le comte, lui dit lady 



58 ANGE Lie A 

M.Veerlvort qui, ravie du succès de sa jeuue amie, 
allait partout recueillant et provoquant même au 
besoin les suffrages, comment trouvez-vous miss 
Kauffmann ? 

De Horn n'avait pas vu venir à lui la vieille 
dame : il tressaillit, comme éveillé en sursaut. 

— N'est-il pas vrai qu'elle est charmante? 

— Charmante ! 

— Miss Kauffmann est des amies du baronnet, 
reprit-elle sans se décourager. Vous serait-il agréa- 
ble défaire sa connaissance? 

— Oh ! oui ! . . . . et il s'arrêta court. 
Son empressement fit sourire lady Mary. 

— Allons, pensa-t-el!e, voici qu'il s'humanise : 
les Ramsden l'ont un peu dégourdi , et nous en 
ferons quelque chose. Mais les commencements 
sont rudes!... Attendez-moi ici, reprit-elle : j'ai 
un ordre à donner , et je reviens vous prendre 
à l'instant. 

Le comte s'inclina. 

Ce court entretien avait donné le temps aux 
Ramsden d'achever chacune un sorbet à la pistache. 

— Qu'est devenu le comte! demanda la mère 
à sa fille. Regardez donc, Jemima. 

— Le voici, maman, dit celle-ci qui s'était le- 
Tée, et avait promené de tout côté deux grands 
yeux habitués à dépister leur |)roio. Le voyt'Z-vous 
là-bas, à droite, près du trumeau? 



KAUFFMANN. 59 

Mistress Ramsden lui fit signe avec son éventail 
de venir les trouver. 

Entre l'invitation de mistress Ramsden et la 
promesse faite à lady M. Veeitvort , onti'e miss 
Jeminia et miss Kaulfmann , le jeune étran<jer se 
trouva fort embarrassé. Comment éviter de com- 
mettre une impolitesse? Pendant quil délibérait, 
l'éventail de la mère devenait plus actif; plus im- 
périeux ; les grands yeux de la fille semblaient 
lui adresser de tentlres reproches : il courut au 
plus pressé, au plus attrayant peut-être. Ce n'était 
pas, toutefois, pour y rester : il offrirait son ex- 
cuse , et serait à sa place avant le retour de lady 
M. Veertvort. 

Il se glissa donc entre les groupes le plus dis- 
crètement possible, tout en préparant son explica- 
tion; mais à peine arrivé, mislress Ramsden le 
prit par la main, le fit asseoir entre elle et sa fille, 
et ce lut de droite et de gauche un tel feu croisé 
d'amabilités, qu'il ne trouva pas un intervalle pour 
placer sa phrase, et bientôt même une si agréable 
distraction lui fit oublier l'engagement qu'il avait 
pris. 

Lady M. Veertvort, après avoir donné ses or- 
dres, était revenue auprès d'Angelica. 

— Ma chère amie , lui dit-elle en lui prenant 
affectueusement les mains , je ne vous remercie 
pas, je ne vous félicite pas, je ne vous répète pas 



60 ANGELICA 

un seul des compliments que j'ai reçus pour vous : 
vous devez en élre accablée.... Je viens vous par- 
ler d'autre chose. Je viens vous dire que je vais 
vous le présenter. 

— Le héros? 

— Lui-même. 

— 11 est donc ici enfin. 

— Oui, oui : il vous a ciilendue, il est ravi de 
vous. 

— Vous m'aviez promis de m'épargner les com- 
pliments? 

— Oui, mais j'en excepte les siens : car il n'o- 
sera jamais vous les faire lui-même. 

A ces mots , lady M. Veertvort, traversant les 
groupes qui s'ouvraient pour lui faire passage, alla 
droit à la place où elle avait laissé le comte de Horn. 
Il n'y était plus. C'était pourtant bien là qu'elle 
l'avait quitté. Où était-il allé, cet immobile per- 
sonnage? Elle chercha aux alentours , mais sans 
succès. Elle porta ses regards plus loin, parmi tous 
ces hommes qui se tenaient debout, et ne le dé- 
couvrit pas davantage. 

— 11 a peut-être eu peur de la présentation , se 
dit-elle. Ce serait pousser un peu loin la timidité ; 
mais il faut bien que cela soit, car je ne le vois 
nulle part. 

Tout en faisant ces réllexious, elle était retournée 
auprès d'Angclica. 



KAUFFMANN. 61 

— Seule, lady Mary? 

— Oui, ma belle I je n'y conçois rien : jeTavais 
prévenu que j'allais vous le présenter , et je lui 
avais dit de m'attendre.... 

-Eh bien? 

— Eh bien ! je ne le retrouve plus. Il a disparu. 

— Tout est mystérieux et romanesque en ce 
jeune homme , répondit Angelica en riant. Mais 
là, vraiment, lady Mary, êtes-vous bien sûre qu'il 
existe, que ce ne soit pas une de ces visions dont 
nous parlions l'autre jour? 

— H ne s'agit pas de vision, folle que vous êtes ! 
Quoique je ressemble assez à une vieille tour en 
ruines, je ne suis pas encore hantée par les reve- 
nants. C'est tout simplement un joli petit sauvage, 
bien réel; et bien réelle aussi est sa timidité : vous 
verrez qu'il aura eu peur de vous. 

— Je ne dis pas non , les esprits ne sont pas 
exempts de peur. Il aura pris ma voix pour le chant 
du coq, et vite il sera rentré dans son roman. 
Vous le trouverez sur un rayon de votre biblio- 
thèque, y 

— Vous riez ; mais ne plaisantez plus, croyez- 
moi : car je sens que je vais me mettre en colère.... 
je tenais à vous le faire voir. 

— Consolez-vous , vous l'évoquerez un autre 
jour. 

L'entr'acle avait duré assez longtemps : on 



on ANGKLIGA 

vint proposer à lady M. Veerlvoil de commencer 
la seconde partie du concert. Elle s'éloigna d'An- 
[jelica en la menaçant du doigt pour toute réponse. 
Sur son ordre, Taccompognateur avait repris sa 
])Iace au clavecin : chacun se remit à la sieimc, et, 
deux chanteurs s'étant levés, le silence se rétablit. 

Pendant ce duo, lady M. Veertvort, qui prome- 
nait incessamment de tous cotés le coup d'œil vigi- 
lant du maître, aperçut son jeune Suédois debout 
dans une encoignure, emprisonné entre le fauteuil 
de mistress Ramsden et celui de miss Jemima. 
Elles avaient trouvé cette combinaison pour le 
garder auprès d'elles pendant le reste du concert. 
Il était courbé en deux, le menton dans son jabot. 
La mère à gauche , la fille à droite , chacune 
avait pris possession d une oreille. Mistress ilams- 
deu, la mam au collet de son habit, le maintenait 
au niveau des deux bouches, et l'aigrette de son 
vaste turban cramoisi coiffait Tes trois tètes. 

— Voilà le mot de Ténigme! se dit lady Mary 
Veertvort. Sotte que je suis , d'aller chercher mon 
fugilif ailleurs 1 11 était clair qu'elles l'avaient ac- 
caparé, (^es créiilures-là mourront dans Timpéni- 
tence finale. Conmic elles l'ont cerné! Pour leur 
échapper, il faudrait qu'il perçut le nmr! Mais il 
ji'a pas Tair malheureux de son esclavage. Le 
jouvenceau s'apprivoise de plus en plus. Au fait, 
il est à bonne école... Mais, en vérité, ce n'est 



KAlllFMANN 6r> 

pas la peine de venir à un concert pour y prêter 
celte attention. 

En effet , les trois babillards n'en avaient pas 
entendu une note. Les plus beaux morceaux, ré- 
servés pour la dernière partie, se succédaient, et 
les applaudissements seuls, qui en accueillaient 
la fin , avaient le privilège de leur faire relever un 
instant la tête; puis les chucbottements recom- 
mençaient de plus belle. Le pied de lady Mary 
Veertvort s'agita sur le parquet. 

— De vrais oiseaux ! autant de cervelle , et ja- 
cassant comme eux sous le bruit ! . . . Cette sotte de 
femme qui me tourmentait pour que je fisse jouer 
ce soir une sonate à sa fille!... Un si merveilleux 
talent!... Elle sent si bien la musique 1... Il n'y a 
qu'à voir comme elle l'écoute! Qu'elle apprenne 
donc à la comprendre avant d'en faire ! 

Enfin Angelica reparut au clavecin. 

— Il faut espérer, se dit la vieille dame, qu'ils 
voudront bien faire une exception en sa faveur cl 
lui prêter leurs oreilles de corne. 

Son attente fut déçue : pas une des trois têtes no 
se détourna , pas une voix ne s'interrompit. 

— Ceci est trop fort! se dil-elle en froissant son 
éventail. Que ces femmes n'aient ni goûtniame, 
qu'elles ne vivent que pour minauder, pour caque- 
ter , libre à elles; mais qu'elles affectent cbez moi 
de faire fi de ce que tout le monde admire, c'est 



m ANGELIGA 

une impertinence dont je mesouvien^ïrai en temps 
et lieu. Avec cela qu'elles ont tant esprit ! C'est 
un si charmant régal que leur ce ersation!... 
Comment ne voient-elles pas qu"; n'y a qu'un 
petit niais qui puisse perdre son temps à les écou- 
ter, lorsque miss Kauffmann chante? 

En cet instant, un éclat de rire mal étouffé, qui 
partit de ce groupe maudit , vint mettre le comble 
à Texaspération de lady M. Veertvort. Elle se re- 
dressa sur son siège , et lança aux Iroi coupables 
un regard foudroyant, qu'heureusemt pour eux 
ils n'eurent pas l'imprudence d'affron . Ce rire 
mit fin à leur conversation , mais non as au res- 
sentiment de la maîtresse de la maison. Elle ne se 
laissa point désarmer par les applaudissements 
qu'ils donnèrent tous trois à la fin de l'air de bra- 
voure d'Angelica , et elle fit le serment de ne ja- 
mais plus inviter les Ramsden à ses concerts. 

La soirée était achevée. Chacun quitta sa place , 
les groupes se reformèrent , et les Ramsden ac- 
costées laissèrent le jeune de Horn à lui-même. 

— Enfin, se dit lady Mary Veertvort , elles lui 
permettent de venir s'excuser; c'est fort heureux ! 

Mais il passa près d'elle sans l'aborder. 

— Que signifie cela? Je ne suis pas exigeante , 
et je conçois qu'il manque d'usage ; mais , en vé- 
rité, il est de ces politesses qui ne s'apprennent 



KAUFFMAPnN. 65 

e simple bon sens doit l'avertir qu'il a 

^à réparer. 

^jeux à recevoir vinrent la distraire , et 
/^Ççrevit le coupable à quelques pas d'elle, 
b j^ humeur avait eu le temps de se cal- 

lî. 
est unenfaat timide, pensa-t-elle : il faut 
nir les voies. 

5 cette bonne intention , elle s'approcha de 

lais l'enfant timide , au lieu de répondre à 

yance, baissa la tète, tourna doucement sur 

•As , et prit une direction opposée. 

,,,i^il honteux et la croyait-il offensée? Était- 

felque complot des deux coquettes contre An- 

Que m'importe! je ne suis pas chargée de 

ication de ce petit bonhomme. Et si ce sont les 

isden qui, par jalousie de miss Kauffmann, le 

ssent à cette impolitesse, c'est bien en pure 

i,e. Elle ne tient pas plus à cette conquête, j'en 

> caution , qu'à celle de Shelton ! Tout ce que 

eur souhaite, c'est de la conserver mieux que 

jtre. 

La foule s'était écoulée peu ù peu. Les Kauff- 

inn , restés les derniers, souhaitèrent à leur 

ur le bonsoir à la maîtresse de la maison. 

— Eh bien ! chère lady, demanda de nouveau 

ngolica à lady Mary qui avait suivi l"s deux rou- 
ir, ji 



m ANGr>LICA KAIJFI MANN. 

sines dans la pièce où elles s'enveloppaient de leu" 
manteaux , votre Suédois? ' 

— Un Suédois! ma chère? Dites un IroquQ 
Je vous avais promis de vous Tamener ; mai? 
aurait fallu le prendre de force ! 

Elle la mit au fait en peu de mots. 

— Encore si je l'avais vu 1 dit Angelica ; ma 
je ne peux pas vous cacher que tous mes dou 
me reviennent. Voyons, franchement, lady M* 
avant que nous ne partions, existe-t-il , ou 
non? 

— Je ne réponds pas à une question parei 
entêtée ! Demandez à votre cousine. 

— . L'as-tu vu , Gretly? 

— Qui? 

— Un petit jeune homme hlond, dit lady 
M. Veerlvort, d'une jolie figure, qui n\n parlé 
qu'aux Ramsden! 11 est impossible que vous ne 
l'ayez pas vu , ma chère ! 

— Moi? dit Gretly gardant fort bien son sérieux. 
J'ai vu toutes les figures du salon , mais pas une 
semblable à ce portrait. 

— Allez-vous-en ! alloz-vous-cn ! Vous me ren- 
driez folle, dit la vieille dame; et, les prenant par 
les épaules, elle les mit amicalement à la |)(>rle. 



IV. 

SCS i 



C'était rentrer dans le monde que de chanter 
au concert de lady M. Veerlvort : Angelica Pavait 
prévu. Mais il en était du monde comme de Shel- 
lon : de loin , l'un et Tautre étaient un objet d'in- 
quiétude; en les revoyant de près, elle avait été 
toute surprise de les trouver si peu redoutables. 
Le succès qu'elle venait d'obtenir était fait pour 
Tencourager : c'était comme un dédommajjement 
que la musique lui offrait des injustices de la pein- 
ture. Ces plaisirs, d'ailleurs, assez attrayants par 



68 ANGELÎGA 

eux-mêmes, enlrelenaient et étendaient ses rela- 
tions. Le matin donc à son chevalet, et le soir 
dans les salons, comme Tannée précédente, elle 
avait repris, par raison, un train de vie assez con- 
forme à ses goûts. 

La saison s'annonçait d'une manière brillante. 
Au mois de septembre dernier, le duc d'iork était 
mort à Monaco, d'une fièvre maligne. Le prince 
de Monaco, qui avait prodigué ses soins à Tauguste 
malade, venait d'arriver en Angleterre, et le roi 
s'efforçait d'acquitter, par son accueil , la dette 
que lui avait léguée son frère. La ville de Londres 
voulut s'associer à la Reconnaissance de son sou- 
verain , et un bal magnifique se préparait à Man- 
sion-House. 

Les deux cousines éprouvèrent le désir d'y al- 
ler ; mais Angelica n'élait pas connue du lord 
maire, et on s'arrachait les invitations. 

— Il faut nous faire une raison^ miss Gretly, 
dit Angelica à sa cousine. 

— Ah! dit Gretly , si sir Francis était ici... 

— Voilà une réflexion qui m'ôte tout rejjret. 

— Oui, oui, tu fais la fière, parce que tu sais 
qu'il est absent. 

Angelica avait quelques emplettes à faire chez 
son marchand de couleurs; elle sortit avec son 
père, [lorsqu'elle rentra dans son atelier, elle 



KAUFFMANiN. 69 

trouva sa cousine qui dansait toute seule tlovaut 
une glace. 

— Veux-tu bien, lui dit-elle, ne pas nie faire 
de poussière ici. C'est pour te consoler que lu 
danses? 

— Dis pour me préparer, repartit Greily en 
lui montrant de loin les invitations. 

— Quoi ! nous sommes invitées ! 

— Oui. 

— Oh, quel bonheur! et à qui le devons-nous? 
— Je ne sais pas...; mais prends bien garde! si 

par malheur c'était sir Francis!... 

— Non, non, il n'est pas à Londres. J'aime 
bien mieux croire que c'est une galanterie du lord 
maire, et que je la dois à mon propre mérite, à 
ma réputation. 

— Fort bien : je vois, ma chère, que tu es en- 
core plus orgueilleuse que poltronne. 

— Taisez-vous, ingrate, sans votre phénomène 
de cousine, vous n'iriez pas au bal. 

Le bal devait avoir lieu le lendemain; Kaull- 
mann, qui avait encore à la main sa canne et son 
chapeau, offrit d'aller retenir une voiture. 

— C'est inutile, mon oncle, dit Gretly. Le lord 
maire sait trop ce qu'il doit à la princesse pour ne 
pas lui envoyer son carrosse. 

Kauffmann s'était arrêté; il descendit l'escalier 
en grommelant. 



70 AAGELICA. 

— Du moins, continua la railleuse fille, sir 
Francis n'y aurait pas manqué. 

— Allons, dit Angelica, comme ni sir Francis, 
ni le lord maire, je suppose, ne se chargeront de 
nous fournir notre toilette, montons : nous n'avons 
pas trop de temps pour y aviser, et tu n'en seras 
pas moins libre de donner carrière à ta mauvaise 
langue. 

Ayant pris sa cousine par la jailie, elles mon- 
tèrent en courant dans leur chambre à coucher. 
Quand Kauffmann revint , son marché conclu , 
il trouva les deux jeunes filles qui délibéraient gra- 
vement, accroupies sur un monceau de chiffons. 

Le lendemain , lady M. Veertvort, qui était in- 
vitée, se laissa arracher par ses jeunes amies la 
promesse de venir à Mansion-House. Elle leur 
proposa môme de les y mener : mais ayant loué 
un carrosse elles remercièrent, et il fut convenu 
que Ton se lejoindrait au bal, 

Ces soi'les de fêles semi-publiques dégénèrent 
presque toujours en cohue : Kauffmann conseilla 
do partir de bonne heure, afin de pouvoir aisé- 
ment se renconirer. On se le promit de part et 
d'autre; mais trop de gens avaient eu la même 
prudence que le vieillard, et le désordre des car- 
rosses était tel que le peintre et les deux jeunes 
filleb n'arrivèrent à dobtinalion <|u'uprè8 un siècle 



KAUFFMANN. 71 

d'attente, et trouvèrent les abords des salons encore 
plus encombrés que la rue. 

— Ce sera du bonheur si nous rejoignons, lady 
Mary, dit Gretly. 

— La foule s'engorge près de la porte, dit An- 
geliea. Suivons le torrent. 

Les Anglais aiment tant leurs aises qu'ils les 
prennent même dans la foule. Les deux jeunes 
étrangères, entourées de tous ces partisans du 
comfort, sans autre prolecteur qu'un petit vieillard 
débile, reconnurent bientôt qu'elles avaient trop 
présumé de leurs forces. Elles venaient d'être re- 
jetées, hors du flot des arrivants, dans une étroite 
encoignure. 

— Voilà une déplorable manœuvre, mon oncle, 
dit Gretly; mais ne nous tenons pas pour battus. 

— N'en faisons pas une question d'amour-pro- 
pre, dit Angelica : rien ne nous presse; attendons, 
par égard pour notre toilette. 

Cette considération ne pouvait manquer de 
faire impression sur Gretly : elle avait à peine lait 
vœu de patience qu'elle aperçut àTautre extrémité 
du salon lady M. Veertvort qui avait l'air de les 
chercher. 

— Lançons mon oncle à sa poursuite, proposa 
Gretly; il ne craint pas de se chiffonner. 

— Tu as raison, dit Angelica. Au moins elle 



72 ANGE Lie A 

saura où nous sommes ; peut-être même nous en- 
verra-t-elle du renfort. 

Angelica n'avait pas achevé , que le docile KaulT- 
mann , comme un plongeur intrépide , disparut 
dans le torrent écumeux de toutes ces tètes pou- 
drées; mais les deux cousines eurent beau le cher- 
cher des yeux , il ne revint pas à la surface , et lady 
M. Veertvort , qui ne les avait pas aperçues, s'é- 
loignait. 

— C'est une mauvaise idée que nous avons eue, 
dit Angelica. Mon père ne retrouvera plus lady 
Mary, et Dieu veuille qu'il puisse nous rejoindre. 

— Rien de plus aisé , puisque nous ne chan- 
geons pas de place. Regarde, d'ailleurs; Taftluen- 
ce diminue , et le passage redevient libre. 

En effet, elles étaient désemprisonnées ; mais 
Angelica, quoique fatiguée, n'osait pas s'éloigner 
pour aller s'asseoir. L'atlenle se prolongea , et leur 
consciencieux messager s'obstinait dans ses vaines 
recherches. 

— Si personne ne vient à notre secours, dit 
Angelica , nous passerons toute la nuit sur nos 
pieds. 

— Ah ! dit Gretly , si sir Francis était ici !... 

Elle n'eut |)as plutôt exprimé ce vœu ironique, 
qu elle poussa une exclamation de surprise : il 
venait d être exaucé. 



KAUFFMANN. 75 

-— Que faites-vous donc là, mesdames? leur 
demanda Shelton. 

— Mon père nous a quittées pour chercher lady 
Mary, et nous l'attendons. 

, — Depuis près d'une heure , ajouta Gretly. 

— Mais vous êtes mal ici; pourquoi ne pas vous 
asseoir? 

Angelica expliqua qu'elle craignait de n'être 
plus retrouvée par son père, si elle s'écartait. Sir 
Francis se chargea de lui ramener, non-seulement 
Kauffmann , mais encore lady Mary ; et Angelica 
se laissa conduire, avec sa cousine , vers un siège 
dont elle avait de plus en plus besoin. 

Il n'y avait pas deux minutes que le baronnet 
les avait installées dans un endroit commode , 
lorsque Kauffmann revint à elles , honteux comme 
un chasseur qui rentre son carnier vide. 

— Je ne comprends pas, dit-il, ce qu'est de- 
venue lady Mary. J'ai parcouru tous les salons, et 
je n'ai rencontré que sir Francis qui m'a dit que 
vous me demandiez. 11 s'est chargé de l'amener ; 
mais c'est une peine bien inutile qu'il se donne; je 
parie bien qu'elle n'est plus au bal. 

— Ne pariez pas, mon oncle, car la voici. 

C'était elle en effet , accompagnée de lord Spen- 
cer; elle avait aperçu les Kauffmann : elle re- 
mercia son vieux cavalier , et prit place à côté 
d'Angelica. 



74 ArSGKLICA 

— Je comiueiiij'ais à désespérer de vous , mes- 
demoiselles. Allez-vous encore accuser voire coif- 
feur? 

Angelica lui expliqua Tembarras où elles s'é- 
laient trouvées. 

— Et où nous serions encore sans le baronnet, 
ajouta Gretly. Il a dû vous le dire. 

— Je ne Tai pas vu. 11 est donc ici ? 

— Oui , et il vous cherche , dit Angelica. 

— Il faudrait le prévenir que vous êtes avec 
nous , dit Gretly. 

— Comment 1 le prévenir? dit lady M. Veerl- 
vort; vous voulez donc passer la soirée à vous 
chercher les uns les autres? Laissez-le se prome- 
ner de droite et de gauche; quand il sera las de 
courir après moi , il reviendra. Depuis quand 
donc, miss (Irelly , éles-vous devenue si compa- 
tissante? IN'étes-vous donc plus rennemie du ba- 
ronnet ? 

— Pas ce soir; et, s'il veut me faire danser, 
je pourrais bien faire la paix avec lui. 

— Ocœur intéressé! dit Angelica. 

— Pas assez, ma chère, cependant, pour aller 
sur les brisées , et me mettre en concurrence avec 
toi. 

— Que la conscience se rassure; je ne compte 
pas danser ce soir. 



KAUFFMAiNN. 75 

— Et pourquoi cela? demanda vivement lady 
Mary. 

— Parce que je ne suis pas à mon aise. 

— A merveille! s'écria la vieille dame, qui prit 
cette indisposition pour une défaite ; vous voilà 
encore avec vos éternels scrupules ! 

— En vérité, ajouta Gretly, tu n'es pas raison- 
nable ! 

— Vous me soupçonnez à tort; j'ai la migrai- 
ne , et voilà tout. 

— Sincèrement? dit lady Mary. 

— Sincèrement. 

— A la bonne heure ! 

— Quoi ! vous vous en réjouissez? 

— Oui , ma belle. Maladie pour maladie , j aime 
mieux vous voir dix migraines , que vos inquiétu- 
des de Tan passé; car, si vous n'en êtes pas gué- 
rie , c'est que l'affection est devenue chronique , 
et je vous déclare incurable. 

Lady M. Veertvort avait le verbe assez haut, 
et Shelton , qui revenait, entendit les derniers 
mots de sa réponse. 

— Il me semble que vous parliez médecine , 
mesdames? 

— Oui, j'ai la migraine, et lady Mary, qui est 
un peu docteur , me donnait une consullalion. 

' — Vous êtes souffrante ! Et quel remède vous 
prescrivait-on? 



7() ANGE Lie A 

— De ne pas danser. 

— Si c'était votre désir, vous avez bien fait de 
vous adresser à un médecin de votre sexe ; car il 
n'en est pas un du nôtre qui aurait eu le courage 
devons donner ici une telle ordonnance. 

— Les danseuses ne manquent pas. 

— J'espère, dit Shelton sans insister, que miss 
Grelly voudra bien acquitter la dette de la famille. 

— Tout ce que je puis vous dire, répondit 
Gretly , c'est que je ne me suis jamais mieux por- 
tée. 

— Voilà au moins une bonne parole, et j'aurai 
bientôt le plaisir de vous la rappeler. 

— Depuis quand ctes-vous de retour , sir Fran- 
cis? demanda lady M. Veertvort. 

— Depuis ce matin. 

— Il y a lonfjtemps que vous êtes absent. 

— Depuis le jour où j'ai eu Dionneur de vous 
rencontrer au parc. A propos, je ne vous ai pas 
encore remerciée de l'invitation que vous avez bien 
voulu envoyer au comte de Horn. 

A ce nom, lady M. Veertvort et Angelica échan- 
gèrent un sourire. 

— Qu'est-ce donc? 

Lady Mary lui raconta les efforts qu'elle avait 
faits pour présenter le jeune Suédois à missKauff- 
mann , et conmient ils avaient été déjoués [nw 
l'inllucnce victorieuse des Ramsden. 



KAUFFMANN. 77 

Sliehon, à ce récit, ne put retenir un mouve- 
ment d'humeur. Conservait-il un reste de préten- 
tions sur miss Jemima! c'était un choix étrange! 
mais les hommes étaient si capricieux ! 

Sir Francis interrompit les réflexions des deux 
dames, en les priant d'excuser un écolier timide. 
Lady Mary était prévenue qu'il avait grand besoin 
d'indulgence. 

— Il est vrai, dit celle-ci, et vous ne m'aviez 
pas trompée j car j'ai rarement vu une timidité 
pareille. 

— N'est-ce pas? reprit Shelton ; c'est un cruel 
défaut, et qui paralyse les meilleures natures. 

— Ceux de nos défauts qui, comme la timidité, 
ne font de tort qu'à nous-mêmes, dit Angelica, de- 
vraient avoir un autre nom , et on n'a pas grand 
mérite à se montrer indulgent pour eux. 

— Surtout pour celui-ci , ajouta lady M. Veert- 
vort; c'est un défaut si rare aujourd'hui chez les 
jeunes gens l... Le comte deHorn est-il ici ce soir? 

— Je ne le pense pas. 

— Doit-il venir? 

— Je l'ai fait inviter; mais je ne l'ai pas vu de- 
puis mon retour. 

— Entends-tu, ma chère? c'est au baronnet 
que nous devons notre invitation , dit Grelly à l'o- 
reille gauche de sa cousine. 

— La preuve me semble peu concluante. 



78 ANGKLICA 

— C'est ce soir , ma belle , que vous verrez 
noire iiiNibible! dillacly Mary à Toreille droite. 

— Qu il se LAle donc d'arriver, sedit Angelica; 
car je me sens de plus en plus souffrante. 

L'orchestre ayant annoncé le commencement 
des danses, Slielton et Kauffmann , qui jusqu'a- 
lors étaient restés debout devant les trois dames, 
se placèrent derrière elles. Le duc de Cumberland 
ouvrit le bal avec la femme du loid maire, et 
Slielton, fidèle à son rôle d'homme utile, servit de 
cicérone, dési^^nant successivement toutes les per- 
sonnes de distinction qui passaient devant eux. 

— Le baronnet est un Jiomme charmant, dit 
Grelly bas à sa cousine : il sait tout, il peuttout, 
il est prêt à tout, et il vn me faire danser. Décidé- 
ment la paix est faite. 

Mais Gretly perdait tous ses frais d'enjouement : 
Anjjelica se sentait défaillir et s'efforçait en vain 
de faire bonne contenance. Slielton fut le premier 
à s'en apercevoir. 

— Votre indisposition augmente, lui dit-iL 

— Oui , je crois que la chaleur me fait ma!. 

— Voici la danse qui finit, venez respirer uii 
meilleur air. 

Lady ]\L Veertvort avait sur elle un flacon d'eau 
de la reine de Hon[]rle , elle le donna à Anjjolica, 
et ils passèrent tous dans une pièce plus fraîche. 



KADFIMANIN. 79 

— Comment allez-vous? lui demanda sir Fran- 
cis , dans Tembrasure d'une croisée. 

— J'ai peur de me trouver mal. 

— Alors je ne vous conseille pas de rentrer dans 
celte loule. 

— Je serais déjà partie , si ce n'était la crainte 
de troubler le plaisir de ma cousine. 

— Confiez-la aux soins de lady Mary : je vais 
arranger cela avec elle. 

— Vous m'obligerez. 

Shelton s'élant retiré , Kauffmann et Gretly 
prirent sa place auprès de la malade , et , pendant 
qu ils causaient avec elle, le baronnet dit deux 
mots à l'oreille de la vieille dame. 

— Cela va sans dire, répondit celle-ci à haute 
voix , en se rapprochant de la fenêtre. N'est-ce pas, 
ma chère, vous voulez bien rester avec moi? 

— Comment? dit Gretly. 

— C'est que ma migraine me force de partir, 
dit Angelica. 

— Eh bien , partons î 

— C'est [)récisément ce que je ne veux pas. 
Reste avec lady Mary : mon père ne danse pas, lui: 
il me reconduira. 

— Non, non, partons vite! merci, lady Mary! 
merci, sir Francis! je n'ai plus envie de danser. 

Tout en parlant elle entraînait sa cousine vers 
la porte, et cédait si évidemment à une impulsion 



g 



«0 ANGELICA 

de son cœur qu'il ne vint à l'idée de personne 
d'insister davantage. Shelton et lady M. Veertvort 
rentrèrent donc seuls au bal , faisant à l'envi Té- 
logede celte excellente fille. ^^ 

11 y avait déjà longtemps que les Kauffmann ^^ 
étaient partis, et que Shelton s'était séparé de lady ^^ 
M. Veertvort, lorsqu'enfin il vit entrer le comte 
de Horn, flanqué des deux Ramsden , mère et fille. 
Habitué à leur laisser faire les premiers pas, il 
s'attendait à les voir accourir à sa rencontre avec 
un cri de joie. Plus il les avait délaissées, plus 
elles devaient être avides de sa présence ; mais il ne 
remarquait pas qu'elles avaient sous la main une 
consolation et une vengeance. Elles détournèrent 
les yeux, pincèrent les lèvres, sans écouter leur 
cavalier naïf qui leur annonçait sir Francis. 

— Oli loh! se dit Shelton ; de la fierté? de la 
rancune? — — 

Cette réflexion en fit un modèle de bonhomie: 
il les aborda avec Tempressement, le sourire gra- 
cieux, et le cri de joie qu'elles lui avaient refusés. 

Les deux dames s'étaient armées de résolution ; 
mais de si aimables avances les prirent au dé- 
pourvu. Shelton-Lodge leur revint à l'esprit, et 
elles ne purent s'empêcher de répondre aux pre- 
miers compliments du baronnet parles reproches 
les plus doux. 

Que ilevenail-il donc, depuis un an qu'on ne 

n 

a 



KAUFFMANN. 81 

l'avaitvu?. .. Ellescommençaientà faireun examen 
de conscience, et à se demander de quoi elles s'é- 
taient rendues coupables, pour être privées si long- 
temps de son agréable présence. 

Shelton s'excusa sur son voyage en Suède, sur la 
mort de son cousin, dont il ne faisait que de 
quitter le deuil, sur ses affaires de succession, 
qui le forçaient à des courses continuelles : ce ma- 
tin, il était arrivé du Devonshire. Enfin , comme 
c'est l'habitude des gens riches , il trouva le 
moyen d'apitoyer leur pauvreté sur les moindres 
ennuis de son opulence , et la rancune des Rams- 
den ne put tenir contre de si bonnes raisons. 

Aussi lorsque , las de se faire plaindre , il dai- 
gna remarquer qu'elles venaient bien tard, il n'en 
fallut pas davantage pour que le jeune Suédois 
perdît considérablement de son mérite à leurs 
yeux. 

— Nous ne nous attendions pas à la bonne for- 
lune de vous rencontrer, répondit mislress Rams- 
den. 

Miss Jeniima appuya le dire de sa mère d'uiï 
regard insinuant et aussitôt voilé, qui ne pénétré, 
que dans le cœur du novice étranger. 

— Tout a ses compensations , dit Shelton à miss 
Jemima : si vous arrivez tard , au moins vous 
n'aurez pas encore pris d'engagement, et je puis 

11. |6 



82 ANGliLICA 

espérer que vous voudrez bien danser avec moi 
la première conlre-danse. 

— Certainement... Bien volontiers!... dit Je- 
mima d'un air embarrassé; mais le comte qui 
nous a amenées m'a prié... 

Elles^arrôta court : sa mère venait de lui lancer 
un coup d'œil fulminant. Malheureusement 
l'aveu était fait , et le jeune de Ilorn, encouragée , 
se hasarda à faire valoir ses droits; mais d'un 
motShelton le mit hors de combat : 

— Y pensez-vous, mon cher comte? vous êtes 
encore en deuil , et il ne serait pas convenable de 
danser : n'est-il pas vrai, mistress Ramsdcn? 

— Assurément! c'est déjà beaucoup que de 
venir au bal. 

— Oh ! au bal, dit Shelton d'un Ion plein de to- 
lérance , vers la fin d'un deuil, et comme élranjjer, 
passe encore ; mais danser, impossible ! 

Comme il parlait, les préludes de l'orchcslre 
annoncèrent que la contre-danse allait commencer : 
riieureuse Jemima tendit sa jolie main au baron- 
net, et le jeune de îlorn resta téte-à-lèle avec 
mistress Ramsdcn. 

— Savez-vous bien, sir Francis, que c'est un 
péché que vous me faites commettre ! dit miss Je- 
mima , abaissant ses reijards sur son sein , pour y 
redresser la plus droite de toutes les roses. Je mon- 
que do parole nu petit comte. 



^AlIFFMANK. 83 

— Le péché, miss Jemiina , était d'accepter son 
invitation. Le petit comte oublie facilement les 
convenances , et votre bouche devrait lui rendre 
la mémoire que lui font perdre vos beaux yeux. 

— Quelle idée! repartit miss Jemima, souriant 
d'aise. 

— Je sais ce que je dis , et , puisque nous en 
sommes sur ce sujet, il faut que je vous fasse une 
prière. 

— A moi! et laquelle? 

— Vous avez fait au comte de Horn le plus ai- 
mable accueil. 

— N'est-il pas de vos amis? 

— C'est pour cette raison que je vous supplie de 
le ménager... Un jour. ou l'autre, il va retourner 
dans son pays, et il serait inhospitalier de lui dé- 
rober son cœur... Contentez-vous de nous prendre 
pour victimes. 

Sir Francis, en parlant, lui avait serré tendre- 
ment les doigts ; miss Jemima ne douta point qu'il 
ne fut jaloux du petit comte; dans la joie de sa 
découverte, elle ne songea pas à retirer sa main. 
Ses espérances refleurissaient : obéissant à l'or- 
chestre, elle déploya en dansant toutes ses grâces, 
et provoqua dans l'assemblée plusieurs murmures 
d'approbation. 

Mistress Ramsdeu , qui surveillait de loin tous 
les mouvements de sa fille , était dans le jravisse- 



84 ANGELICA 

ment; elle s'agitait sur sa banquette, et faillit un 
instant s'oublier jusqu'à applaudir. Quant au jeune 
de Horn, il aiaudissait, en soupirant, son deuil et 
quelque peu aussi le baronnet, et il hâtait de ses 
vœux la fin de la contre-danse. 

Hélas î il ne se doutait pas qu'il était la victime 
offerte en sacrifice sur les autels de la paix. Miss 
Jemima ramenait à sa mère le baronnet reconquis. 
Il s'agissait bien, vraiment, du petit étranger! 

Shelton fut le seul qui parut enfin se douter de 
Texistence du jeune comte. 11 est vrai que ce fut 
pour Téloigner. 

— Avez-vousété faire votre cour à lady M. Veert- 
vort? lui demanda-t-il. 

— Est-ce qu'elle est ici? répondit de Horn rou- 
gissant à ce nom. 

— Sans doute , elle m'a même demandé de vos 
nouvelles. 11 faut aller lui rendre vos devoirs; ces 
dames voudront bien vous permettre de les quit- 
ter : je reste auprès d'elles. 

L'autorisation fut accordée avec empressement, 
si elle ne fut pas reçue avec reconnaissance ; et le 
pauvre enfant partit, bien à contre-cœur, partagé 
entre le regret de quitter la jeune miss et la crainte 
d'aborder la vieille dame. 

Ce renvoi du comte de Horn parut décisif aux 
Ramsden; c'était le dernier sceau qu'apposait sir 
Francis sur le traité d'alliance, et jamais on ne 



KAUFFMANN. 80 

sut plus de gré à personne d'avoir éliminé sou ri- 
val. 

— C'est un enfant, dit mistress Ramsden en le 
voyant s'éloigner ; quel âge peut-il avoir? 

— Vingt et un ans. 

— Pas davantage! 

• La même pensée vint à Tesprit de la mère et 
de la fille ; — En serons-nous réduites à revenir 
dans la voiture de ce petit étranger? 

Malgré l'effusion d'une réconciliation , Sliel- 
ton n'était pas d'avis de danser une seconde con- 
tre-danse, encore moins de tenir compagnie à mis- 
tress Ramsden. Miss Jemima venait, en déses- 
poir de cause , d'accepter un autre cavalier : il 
avisa lady M. Veertvort : 

— Où allez-vous donc si vite, lady Mary? 

— Je m'en vais. 

— Déjà ! dit mistress Ilamsden. 

— Ah! pardon , je ne vous voyais pas , mes- 
dames... Ma belle, vous avez dansé à ravir; il n'est 
bruit que de vous dans l'assemblée. J'ai entendu 
le duc de Glocester vous nommer au prince de 
Monaco. 

— Asseyez-vous donc un peu , d i t mistress Ra ms- 
den rouge de bonheur, nous ne nous sommes pas 
vues de la soirée. 



SG AiNGKI.lCA 

Slielton s'empressa de céder sa place à lady 
M. Veertvort. 

— Lady Mary, lui demanda-t-il , qu'avez-vous 
fait du comte de Horn ? 

— Je Tai vu , il s'est avancé vers moi ; mais tout à 
coup, il a fait volte-face, et il court encore. 

— Il nous a quittés pour aller vous présenter 
ses hommages. Il se sera intimidé ; je vais vous Ta- 
meuer. 

— Non, laissez-le, à quoi bon le contrarier? 
nous ne sommes pas nécessaires au bonheur Tua 
de Tautre. 

— Le fait est qu'il est bien jeune , dit mistress 
Ramsden d'un ton dédaigneux. 

— l'^t moi trop vieille pour faire son éducation, 
laissa ccbapper lady M. Veertvort. 

Mistress Ramsden comprit l'allusion , et se dis- 
posait à y répondre , loi'squVIIc vit Shelton qui 
s esquivait. 

— Vous nous quittez? lui dit-elle ne songeant 
plus à autre chose. 

— Je vais voir ce (juo devient le comte; il est 
capable de ne pas iej)araîtrc de la soirée. 

— Un seul mol ! ... si par hasard on ne le revoyait 
pas, est-ce (|uc nous pourrions coiiq)ter sur vous 
pour nous ramener? 

— Absurément, et daiib tous les cas : le comte 



de Horn vous a conduites ici , et il ferait trop de 
jaloux si vous ne partagiez pas vos faveurs. 

Tranquillisée sur ce point, mistress Ranisdeu 
le laissa partir, mais elle s'en repentit plus d'une 
fois , car près de deux heures s'écoulèrent avant 
qu'il ne reparût. 

Enfin il avait trouvé le comte ; mais lady 
M. Veertvort s'en était allée depuis longtemps. 

— Quand vous voudrez partir, mesdames, nous 
sommes à vos ordres, dit le baronnet. 

Miss Jemima , qui avait refusé plus d'une con- 
tre-danse dans l'espoir de l'avoir encore pour 
cavalier , s'attendait à une tout autre invita- 
tion ; faute de mieux , celle-ci fut acceptée avec 
empressement. Mais le comte , devançant sir 
Francis , offrit sa main avec une promptitude 
qui mit en défaut la vigilance maternelle; miss 
Jemima n'osa pas le refuser, et mistress Ramsden, 
furieuse , passa devant avec le baronnet. 

Heureusement ce fut le carrosse de Shelton qui se 
trouva devant la porte. Mistress Ramsden , enchan- 
tée, s'y précipita , et de Horn eut le regret de voir 
miss Jemima en faire autant. 

Mistress Ramsden n'y fut pas plus tôt assise, 
qu'elle poussa un cri d'angoisse. Le carrosse 
n'était qu'à deux places. 

— C'est un vis-à-vis, sir Francis ! s'écria-t-elle . 
le corps à moitié penché en dehors. 



88 ANGELICA KAUFFMANN. 

— Comment marauds! cria Shelton à ses la- 
quais. Vous m'avez amené un vis-à-vis? Où avez- 
vousla tête? Comment voulez-vous que je recon- 
duise quelqu'un, avec un vis-à-vis? 

Les laquais se regardèrent en silence: Shelton 
les avait habitués à se taire, lorsqu'ils ne le coni- 
prenaient pas. 

— Descendons, dit miss Jemima à sa mère. 

— Ma voiture est à quatre places, s'empressa de 
dire le comte. 

— Il est trop tard , répartit vivement Shelton 
en renfonçant mistress Ramsden dans le carrosse, 
nous encombrons la porte. 

— Et vous? dit miss Jemima en lui tendant sa 
jolie main par la portière. 

— Le comte me ramènera dans sa berline. 

— Quand vous verra-t-on? s'écrièrent les deux 
dames que le carrosse emportait. 

Elles étaient déjà si loin que le baronnet jugea 
inutile de répondre. Il monta dans la berline du 
comte de Horn, et tandis que son vis-à-vis emme- 
nait les Ramsden déconcertées, nos deux rivaux , 
de leur côté, prirent ensemble la roule de St-Ja- 
mos'Square. 



V. 



Pendant les premiers tours de roue, le comte 
et le baronnet gardèrent le silence. Ce futSbellon 
qui le rompit. 

— N'est-ce pas que miss Ramsden est une ra- 
vissante créature? 

L'interpellation était inattendue : deHorn tour- 
na la tète pour en lire le sens sur les traits de Shel- 
lon ; mais les lanternes du carrosse n'envoyaient 
qu'une clarté douteuse , et il prit le parti de répon- 



<«> AAGtLICA 

dre conforménienl à sa pensée : miss llainsdeii lui 
paraissait fort jolie. 

— Et fort aimable , n'est-il pas vrai? 

Le comte , maljjré ses griefs récents contre elle, 
le reconnut aussi : miss Ramsden était fort ai- 
mable. 

— Convenez , ajouta Sbelton , que vous m'en 
voulez un peu de vous avoir empêché de la rame- 
ner. 

— Je ne dis pas cela. 

— Non , mais vous le pensez. 
De Horn ne répondit rien. 

— Et avouez-moi , ne fut-ce que par voire si- 
lence qui me suffît, avouez-moi que vous n'êtes 
pas extrêmement fâché que l'imprévoyance de mes 
gens m ait privé, à mon tour, du plaisir de 1 ac- 
compagner. 

11 n'exigeait qu'un aveu tacite : il l'obtint. 

— Voyons , puisque nous sommes en veine de 
sincérité, que pensez-vous de ma conduite, ce soir? 
Vous n'en avez pas été dupe, n est-ce pas? Si j'ai parlé 
de votre deuil , c'était pour vous empêcher de dan- 
ser avec miss Uamsden? C'était pour vous éloigner 
d'elle, que je vous ai engagé à chercher lady Mary? 

Sir Francis s'était arrêté et semblait attendre 
une réponse. Mais le jeune bommo , trop loyal 
pour nier la vérité, trop timide pour la confirmer, 
se rappela la permission qu'il avait reçue de ne 



KACFFMANA. i)i 

point ouvrir la bouche; et bénissant l'obscurité qui 
le cachait , il ne donna pas signe de vie. 

— Eh bien ! mon cher , vous avez deviné , re- 
prit Shelton. Votre deuil et lady Mary n'étaient 
que des prétextes. Ceux-là nn'auraient manqué', 
que j'en aurais trouvé d'autres. Mon but était de 
vous supplanter. 

Cet aveu brutal arracha un soupir à deHorn; mais 
aussitôt une réflexion lui vint à Tesprit. L'arrojjanle 
franchise de son rival ne pouvait s'expliquer que 
par des droits antérieurs sur la jolie Anglaise. Les 
rôles venaient de changer : de Horn , sans le sa- 
voir, était l'envahisseur, et Shelton seul avait à 
se plaindre. Les Ramsden n'avaient pas manqué 
défaire au jeune étranger, comme à tout le monde, 
un pompeux récit de leur royauté de Shelton-Lodge. 
Il n'en avait point tiré de conséquence ; mais 
actuellement sa conjecture et ce souvenir s'éclair- 
cissaienl l'un par l'autre. Qui sait si le baronnet 
n'était pas dans l'intention d'épouser miss Jemi- 
ma? Le bon et scrupuleux jeune homme se de- 
manda s'il ne l'avait point compromise, si sou 
bienfaiteur ne devait pas le croire ingrat. Le meil- 
leur moyen de réparer le tort qu'il avait [)u faire 
à miss Ramsden , c'était de se disculper lui-même, 
et il l'entreprit : dans ses relations avec elle, il ne 
pensait pas avoir dépassé les bornes de celte ga- 
lanlerie que le monde autorise. 



92 ANGKLICA 

De Horn disait beaucoup plus vrai qu'il ne pen- 
sait. 

— Diantre! dit Shelton. Comme votre con- 
science court au-devant des reproches! 

— Au moins , dit le comte ému du peu de 
succès de son demi-mensonge, rendez-moi la jus- 
tice de croire que si j'avais pu supposer vos vues 
sur miss Ramsden... 

11 pensait faire un acte liéroïque de modes- 
tie et de dévouement : il fut interrompu par un 
éclat de rire. Sûr de la victoire , le baronnet , appa- 
remment, ne voulait pas lui avoir lobligation de 
sa retraite. De llorn, tout humble qu'il était, se 
sentit piqué du refus j et reprenant son offrande, 
il se souvint avec une certaine satisfaction que son 
invincible adversaire avait eu aussi ce soir son dés- 
appointement. 

— Je n'ai pas la présomption , reprit-il , de me 
croire dangereux le moins du monde; mtiis je vous 
ai entendu dire qu'il n'est pas de petits amis ; st ce 
soir, par exemple, si j'avais pu prévoir votre désir, 
je vous aurais laissé la berline , et je serais revenu 
seul dans votre vis-à-vis. 

11 se crut vengé : un nouvel éclat de rire acheva 
de le déconcerter. 

— Je me serais bien gardé d'accepter l'échange, 
dit Shelton. Quand j'ai offert mon carrosse aux 
Ramtjdcn , je savais que c'était un vis-à-vis : car 



KAUFFMANN. 93 

j'élais venu dedans, et je ne l'avais pas renvoyé. 
Mais je tenais à les faire partir seules et je voulais 
revenir avec vous. 

Celte explication laissa le comte fort incrédule : 
c'était une défaite suggérée par l'orgueil. 

— J'ai besoin de vous parler avant mon départ, 
reprit Shelton , d'un ton plus sérieux. 

— Vous partez? dit de Horn , satisfait de la nou- 
velle. 

— Oui, pour le Nortliumberland , demain, 
dans la nuit , et je crains bien de n'avoir pas le 
temps de vous voir d'ici-là. Ecoutez-moi donc, 
Frédéric ; mais , écoutez-moi comme un ami , et 
non pas comme un rival; car, en dépit de vos sup- 
positions et des apparences, je n'ai sur miss Rams- 
den aucune prétention d'aucune espèce. 

Cette déclaration confondit toutes les idées du 
comte. Plût à Dieu que Shelton dît vrai ! son accent 
le faisait croire; mais comment concilier ses ac- 
tions avec ses paroles? 

— «iCe soir, sachez-le bien , Frédéric , j'ai joué 
un rôle , poursuivit Shelton d'un ton affectueux , 
et cela dans votre intérêt , mon ami : je ne veux 
pas que vous soyez la dupe de celte coquette. 

A ce mot injurieux et de mauvais présage , de 
Horn tressaillit. C'était retrouver la jolie blonde 
pour la reperdre aussitôt. Shelton s'aperçut de ce 
mouvement , et reprit : 



«4 ANGEIJCA 

— Le mol est dur, Frédéric; mais il est vrai, 
mais il est utile à dire. Les llamsdcn sont de fran- 
ches coquettes ; et je dis les Ilamsdeii , car la mère 
ne Test pas moins que la fdle , quoique ce ne soit 
pas pour son propre compte. Uappelez-Tous votre 
première entrevue au concert de lady M. Veertvort. 
.le n'y étais pas : mais je gage qu elles se sont je- 
tées à voire tète. 

— Quand elles auraient fait quelques frais pour 
un pauvre étranger qui n'avait, dans ce salon , per- 
sonne à qui parler, seraient-elles donc si blâmables, 
et eu tous cas , serait-ce à moi de leur en faire un 
crime? 

— Mais, moi, je ne suis pas un pauvre étran- 
ger, et je ne manque pas de gens à qui parler. D'où 
vient que ces âmes charitables vous ont abandonné 
pour moi? 

La réponse était difficile, niais on ne s'arrache 
pas du cœur une si profonde illusion , sans y gar- 
der quelque blessure secrète, et le jeune homme 
répliqua avec un peu de dépit, que toutes les pré- 
férences qu'obliendrait sur lui sir Francis lui pa- 
raîtraient toujours fort naturelles. 

— Sans doute; lorsque nous aurons affaire, 
comme ici, à deux fennnes qui spéculent, à une 
fdle de trente uns qui ne |)oursuit qu'un but, qui 
ne respire que pour une idée , le mariage. Quel 
était votre mérite à ses yeux? c'est le nom que 



KAUFFMAISN. 95 

vous porlez , c'est le Irain que vous menez , c'est 
votre jeunesse qui vous livre sans défense à ses 
embûches , c'est votre inexpérience de Londres 
qui vous laisse ignorer la déconsidération où elle 
est tombée. Si elle vient de vous sacrifier à moi , 
c'est qu'elle me sait plus riche , c'est que ma for- 
lune est plus avérée, c'est (pie mon âge est mieux 
assorti au sien ; mais une préférence , dans le sens 
que vous entendez, elle en est incapable. Demain 
elle me lâcherait à mon tour pour une espérance 
plus brillante ou plus certaine. Il n'y a rien là, 
mon cher, de bien flatteur pour aucun de nous. 
Le jeune comte poussa un nouveau soupir. 

— Songez donc, poursuivit Shelton , que voilà 
quinze ans que j'assiste aux manœuvres de ces 
deux femmes; que depuis quinze ans je les vois, 
commedeux araignées, recommencer tous les soirs 
la toile que le balai a emportée tous les matins! 

De Horn perdait ses illusions une à une ; mais 
sa raison était plus convaincue que son cœur : 
cette comparaison dénigrante lui surprit une 
exclamation. 

— Mais je vais trop loin peut-être, dit Sheltoii. 
En seriez-vous amoureux? assez pour commellre 
la plus grande, la plus irréparable de toutes les 
folies , pour l'épouser? 

De llorn se hâta de prolester qu'il u'élait point 
amoureux. 



f)(; ANGELTCA 

— Voyez! dit le baronnet, consultez-voiis ! que 
ce ne soient pas les difficultés qui vous effraient : 
je me charge de les lever. Demain , désabusée sur 
mon compte, elle se rejettera sur vous, et comme 
la concurrence est rare, le mariage aura lieu quand 
vous voudrez. 

De Horn blessé des railleries deShelton, et las 
d'être traité en enfant, s'arma de tout son courage; 
et d'un ton aussi dégagé qu'il put , il répondit que 
missRamsden lui plaisait assez; mais que jamais 
l'idée de se marier avec qui que ce fût ne lui était 
venue en tète. 

— A merveille I voilà parler, dit Shelton. Je ne 
suis point un pédogague maussade, et votre vieil 
abbé est resté en Suède. Si vous pouvez avoir 
miss Jemima pour maîtresse, rien de mieux. C'est 
une jolie fille, très-propre à ce rôle; et quant aux 
scrupules, n'en ayez point : tant que vous vous 
adresserez de la sorte, vous ne risquez point de 
passer pour un séducteur. 

De Horn se sentit tout à l'aise, et il commença 
à prendre goût au sermon. 

— Mais je n'y vois qu'une objection, reprit 
Shelton : c'est que vous ne réussirez pas. De plus 
roués que vous y ont échoué. 

— Je ne m'attendais pas , je l'avoue , à vous en- 
tendre faire l'éloge de sa vertu , repartit le comte 
désappointé. 



KAUFFMAINN. 97 

— Sa vertu ? il s'agit bien de cela ! si elle n^avait 
pas d'autre défense, ce ne serait rien; mais elle 
est défendue par son intérêt : elle veut se marier, 
vous dis-je , et voilà ce qui la rend inexpugnable. 
On fera Taimable avec vous , ou vous laissera 
prendre toutes sortes de petits droits; mais c'est 
une fille froide, dont la coquetterie a tué, non 
seulement le cœur, mais les sens. Toutes vos assi 
duités, tous vos soins, toutes vos espérances, 
viendront se briser au même écueil ; et eslimez- 
vous trop heureux , si le découragement vous ga- 
gne avant d'être séduit vous - môme au point de 
l'épouser, ou avant d'être devenu la victime de 
quelque guet-apens maternel, et contraint, de 
par nos lois, à la plus exorbitante des réparations. 

— Est-il possible? s'écria de Horn effrayé. 

— Très-possible, et voilà pourquoi je viens de 
me dévouer ce soir à leurs séductions et à votre 
ressentiment. 

Le jeune étranger serra la main qui le retenait 
au bord de l'abîme. 

— Oh ! ce n'est pas là un grand acte de courage, 
reprit Shelton avec un sourire. En m'exposant à 
ce double danger, je savais bien le moyen de m'y 
soustraire. J'ai déjà réussi, si je ne me trompe, 
à apaiser votre courroux ; quant à mes galan- 
teries, c'est un dérivatif que je supprimerai, dès 
que je serai sûr d'avoir guéri mon malade. 

II. 7 



98 ANGELICA 

Le malade était en pleine convalescence. Il avait 
cessé de suspecter le désintéressement de son mé- 
decin ; il n'en avait jamais mis Tbabileté en 
doute; la consultation si^rnalait un grand danger; 
le régime, qui se bornait à une seule exception , 
était facile à suivre. Comment ne pas rendre toute 
sa confiance à un docteur si capable, si dévoué, si 
indulgent? et n'est-ce pas la foi qui sauve? La 
crainte du ridicule porta le dernier coup à ses 
velléités amoureuses; il en vint jusqu'à s'excuser 
de ses assiduités auprès des Ilamsden, et rappela 
à Sliellon que, lui absent, il ne connaissait per- 
sonne à Londres qu'elles et lady M. Veertvorl. 

— Comment? dit Sbelton. Lady Mary ne vous 
a présenté qu'aux Ramsden ! 

Cette question menaçait le comte d'une nou- 
velle explication qui avait son coté pénible; mais 
il devait éviter les Ilamsden, mais il était brouillé, 
ou à peu près, avec lady M. Veertvort, mais Sbel- 
ton allait encore s'absenter : de Horn allait donc 
tomber dans un isolement complet. Mieux valait- 
il avouer une faute qui s'apprendrait d'ailleurs. 
Le baronnet ne compterait plus, comme il sem- 
blait faire, sur la vieille dame pour le lancer, et 
probablement il lui fournirait, avant de partir, 
quebjuc dédommagement de la perle des Uams- 
dcn. 



KAUFFMANN. m 

Puis, la crainte de la solitude n'était pas le seul 
motif de sa résignation. 

Dans un tête-à-tête de six mois à la campagne, 
pendant Tliiver, sir Francis avait eu le temps de 
causer avec lui ; et quel sujet de conversation plus 
piquant , plus fécond , que Londres où tous deux 
devaient aller ensemble au printemps? Le jeune 
Suédois avait à cœur de compléter son éducation, 
et Sheltou , par désœuvrement ou par amitié, 
était devenu son précepteur. De ses leçons , les 
moins utiles n'étaient pas ces entretiens de chaque 
jour, au coin du feu, dans lesquels le baronnet 
l'initiait à la connaissance de la société où il de- 
vait l'introduire, lui donnant, sur les usages et 
sur les personnes, tous les renseignements qui 
pouvaient supj)léer à son inexpérience du monde. 

Notre campagnard écoutait et questionnait son 
hôte avec la curiosité d'un enfant qui n'a rien vu 
encore, et celui-ci, encouragé sans doute par l'at- 
tention de son auditeur, répondait à tout avec 
une patience vraiment paternelle. De tous ces 
détails, ceux sur les personnes intéressaient le 
plus vivement le jeune étranger. Alors les ques- 
tions devenaient intarissables, et parmi les gens 
dont le nom était connu ou la rencontre probable, 
il en était bien peu dont Shelton ne lui eût tracé, 
complété, recommencé vingt fois le portrait, avec 



100 ANGEUCA 

celle justesse d'appréeialion que nul ne possédait 
à un plus iiaut degré. 

Grâce à ces portraits, dessinés de main de maî- 
tre, deHorn, avant d'arriver à Londres, connais- 
sait les originaux. Depuis six mois, il vivait en 
quelque sorte avec eux; il les voyait nuit et jour, 
dans ses songes comme dans ses rêveries ; et sur 
la foi du maître, il avait ses dédains et ses préfé- 
rences. 

Entre tous ces portraits , i! en était un que, mal- 
gré plus d'un motif secret d'animosilé , le baronnet 
avait peint des couleurs les plus séduisantes , celui 
d'Angelica Kuuffmann. 11 est rare qu'une bien- 
veillance vague ne survive pas dans notre cœur 
aux emportements de l'amour, comme une douce 
cbaleur que garde le foyer après que le feu est 
éteint. Était-ce le ressouvenir des tendres senti- 
ments qu'elle lui avait inspirés? Était-ce pure gé- 
nérosité, ou crainte d'avoir l'air piqiié contre elle? 
ou l'amour propre de Tapprécialcur qui ne veut 
pas être pris en défaut? ou le scrupule du juge 
partial à force d'impartialité? Quoi qu'il en soit, le 
portrait était d'une fidélité flatteuse ; et il n'est 
pas étonnant que, de tous, ce fût celui sur lequel 
le jeune élève arrélAt le plus volontiers ses yeux. 

Frédéric n'était point d'une nature tardive ; 
mais élevé entre sa nourrice et un vieil abbé, tenu 
dans réioignement de tout ce qui pouvait donner 



KAUFFMANIN. 101 

réveil à ses sens , son intelligence seule avait pu 
être précoce. Emancipé par la mort de son père , 
il avait passé subitement de la dépendance d'un 
écolier à la libre disposition de lui-même , d'une 
vie tout agreste en Suède au luxe d'un château 
anglais , d'un manque presque total d'argent à une 
dépense digne de son rang actuel. Ce changement 
inespéré de situation , des lectures bien différentes 
de celles que lui permettait son pieux instituteur, 
et les discours un peu libres de Slielton qui ne 
respectait pas assez l'innocence de son pupille, 
échauffèrent rimagination du jeune homme. 
Elle fermenta d'autant plus que la campagne isolée 
où il passait l'hiver n'offrait encore aucun aliment 
à ses désirs. Londres lui apparaissait donc comme 
un lieu de délices, où la vie allait enfin lui dévoi- 
ler ses mystères enchantés ; et parmi tous les 
habitants de ce paradis terrestre, peuplé par les 
récils de Shelton , nul n'attirait plus ce cœur 
novice que la jolie brune aux yeux bleus, l'artiste 
aux belles mains, l'artiste aux lèvres de miel. 

Quel que fut le mérite de la réalité, il était à 
craindre qu'elle ne pût soutenir des préventions si 
favorables; mais la confiance de l'élève dans son 
maître n'admettait guère l'examen. D'ailleurs ce 
fut à son début dans le monde, à travers les pres- 
tiges d'une fêle , qu'il vit pour la première fois 
Angelica. Sa toilette, 1 inspiration du chant, 



102 ANGELICA 

reiiivremenl du succès, rehaussaient réclal de sa 
beauté, et il ne fallut rien moins que la concur- 
rence activedes Ramsden pour le distraire de cède 
contemplation attrayante. Encore sa distraction 
n'était-elle pas de Toubli; et dès que l'expulsion de 
missJemima eut laissé la place vacante, Angeiica 
revint en prendre possession. 

Surmontant donc sa mauvaise lionte, etcourant 
les risques de Taveu, dans Tespérancedu bénéfice : 
— Lady Mary Veerivort , dit-il avec hésitation , 
m'avait proposé de me présenter à miss An^jelica 
Kaulfmann. 

Shelton ne répondit à cette insinuation que par 
un énorme bâillement. 

— Je commence à tomber de sommeil , dit-il 
en se détirant; pardon, vous disiez... 

DeHorn répéta sa phrase avec plus d'embarras. 

— Eh bien î dit Shelton , voilà un meilleur 
choix. Vous savez ce que j'en pense. Les Kaufl- 
mann sont de braves gens , avec qui vous serez 
tout de suite à l'aise. 

— Mais, reprit le comte, la présentation n'a 
pas eu lieu. 

— Pourquoi cela y 

— J'ai bien peur que ce ne soit ma faute , ré- 
pondit de Horn d'une voix altérée. 

Il raconta comment les Ramsden lui avaient 
fait mancjuer de parole à lady M. Veerivort ; et , 



KAUFFiMANIN. 105 

qu'une fois libre , le sentiment de son tort l'avait 
empêché de le réparer. 

— 11 n'y a pas là de quoi se pendre, dit Shel- 
ton avec un nouveau bâillement. Je conçois qu'un 
jour de début vous n'ayez pas été maître de votre 
timidité... Mais depuis ? 

— Depuis , je n'ai pas osé lui faire visite. Je 
me suis borné à lui envoyer ma carte , et je ne 
l'ai revue que ce soir au bal. 

— Et là , vous l'avez abordée? 

— Je vous avais quitté dans cette intention ; 
et, l'ayant aperçue, je me suis avancé pour 
la saluer. Au même instant, elle a été accostée , 
et j'ai cru devoir attendre qu'elle fût seule; mais 
lorsque je me suis approché de nouveau , il m'a 
semblé qu'elle me tournait le dos , et je n'ai pas 
eu le courage d'aller plus loin. 

— Vous avez eu tort, mon cher. La société des 
Kauffmann vous sera utile; ils reçoivent bonne 
compagnie ; vous y rencontrerez des artistes de 
mérite. Un homme de qualité ne doit être étran- 
ger à rien de ce qui élève les idées , et leur fré- 
quentation vous donnera , j'espère , le goût des 
arts. 

— Je désire vivement que cette maison me soit 
ouverte; mais, je vous l'avoue, je n'oserai jamais 
redemander à lady Mary Veertvort de m'y intro- 
duire. 



104 ANGELIGA 

— Pourquoi donc? Une faute n'est rien : tout 
le monde en commet , et le savoir-vivre se recon- 
naît surtout à la manière dont on les répare. 

La timidité se raisonne mal , et de Horn pré- 
férait infiniment que sir Francis voulût bien se 
charger de la présentation. 11 Tespéra d'autant 
plus que ce soir-là le baronnet était tout indul- 
gence ; mais il eut beau répéter qu'il n'oserait ja- 
mais s'adresser à lady Mary, le baronnet ne s'of- 
frit pas : peut-être son indulgence ne venait-elle 
que de son envie de dormir. De Horn, voulant 
en avoir le cœur net, jugea prudent de ne point 
le laisser s'assoupir tout à fait. 

— Si vous aviez un moment disponible demain, 
voudriez-vous?... 

H paraît que Shclton conmiençait déjà à som- 
meiller, car, à la voix du comte, il poussa nue 
sorte d'exclamation comme un homme qui s'é- 
veille, et, au lieu de répondre à la demande quM 
interrompait , il dit d'une voix engourdie : 

— Il y a une autre maison d'artiste , bien meil- 
leure encore , c'est celle de Reynolds; il voit plus 
de monde , plus de savants. 

Le jeune honime fit la grimace. 

— Chez lesKauflmaiin, il y a deux jeunes lilles, 
fort jolies toutes deux; et la conversation y est né- 
cessairement plus frivole que chez Reynolds , où 
il n'y a de femme que sa sœur, qui approche de 



KAUFFMANN. 105 

la quarantaine : aussi les entretiens chez lui sont 
plus graves , plus substantiels. 

— Mais y trouverai-je la même bonhomie? 

— La même ; ce sont aussi d'excellentes gens. 

— Ne pensez-vous pas que je ferais mieux de 
commencer d'une manière moins ambitieuse? 

— Mon Dieu non I 

Ce n'était pas le compte du jeune homme ; il fit 
un nouvel effort , et reprit : 

— Toutes réflexions faites, sir Francis, si cela 
vous est égal, j'aimerais mieux aller d'abord chez 
miss Kauffmann ; je lui ai été annoncé , et elle doit 
me trouver impoli... 

— Soit, ditShelton... Vous avez peut-être rai- 
son. 

Pour cette fois , vraisemblablement, le baron- 
net allait se proposer ; maisdeHorn, voyant qu'il 
perdait son temps à l'attendre, comprit qu'il fal- 
lait demander pour obtenir; et, reprenant la pa- 
role : 

•— Sir Francis, lui dit-il, vous seriez bien ai- 
mable de me mener chez miss Kauffmann demain 
avant votre départ. 

Shelton se mit à ronfler. 

— Allons ! voilà qu'il dort! se dit le comte im- 
patienté. 11 faut pourtant que j'aie sa parole ce 
soir, car Dieu sait si demain je pourrai le re- 
joindre ! 



i06 ANGELIC.V KAIFFMANN. 

Cependant il n'osait pastroubler le sommeil du 
baronnet , et le dormeur ne paraissait pas disposé 
à s'éveiller de lui-même. En regardant à la por- 
tière , il s'aperçut qu'ils entraient dans St.-James'- 
Square. C'était le moment ou jamais de s'expli- 
quer. Elevant donc la voix , il répéta sa phrase : 

— Voulez-vous , sir Francis, me mener demain 
chez miss Kauffmann? Je vous demande pardon 
de vous réveiller; mais nous voici arrivés. 

En effet, le carrosse venait de s'arrêter; et, 
tandis qu'un des laquais. frappait à la porte, un 
autre ouvrait la voiture. 

— Nous voici arrivés! s'écria Shelton. Ah! tant 
mieux ! car je n'en puis plus. Honsoir ! 

Et sautant hors de la berline , il entra dans sa 
maison , dont la porte se referma sur lui. 



VI. 



Le lendemain, après son déjeuner , de Horn 
n'eut rien de plus pressé que de se rendre chez 
sir Francis , afin de réparer Téchec de la veille, et 
d'obtenir enfin une réponse à sa demande; mais, 
tout matinal qu'il fût, le baronnet l'avait été da- 
vantage : il était sorti. 

Où était-il allé? Quand rentrerait-il? Le por- 
tier l'ignorait. Sir Francis était parti sans rien 
dire. 

l^e comte sortait de Sheltoii-Uouse fort contra- 



108 ANGE Lie A 

rié, lorsque, sur le trottoir, il se trouva nez à nez 
avec un gros homme d'une cinquanle d'années, 
à figure plate et marquée de pelile vérole, qui 
s'arréla court en Tapercevant. 

Ce n'était pas la première fois que le jeune Sué- 
dois se trouvait en face de ces gros yeux ronds à 
fleur de tête , de ces sourcils étonnés de cliat- 
buant. La veille, au bal du lord maire, ce même 
bomme l'avait examiné avec une attention d'au- 
tant plus gênante, que de Horn était, de son côté, 
en observation , attendant un moment favorable 
pour aborder lady M. Veertvort. Pendant près 
d'une beure l'inconnu avait rôdé autour de lui, 
et avait eu l'air de le désigner à toutes les per- 
sonnes qu'il rencontrait. Ce inanége avait fini par 
devenir insupportable au comte, et il avait profité 
d'une distraction de son argus pour lui éebap- 
per. 

Par quelle fatalité le retrouvait-il de nouveau? 
Etait-ce hasard ou bien espionnage? Tous deux 
avaient continué leur route en sens contraire. Au 
bout de quelques pas, de lïorn regarda en arrière 
pour sassurer si ou ne le suivait point ; l'inconnu 
marchait d'un pied irrésolu , et en retournant la 
tête. Bientôt même il s'arrêta de nouveau , porta 
la main à son front, dans l'altitude d'un bonnne 
qui se consulte, et rebroussa chemin. 

Timide con)nie était de Horn, il n'eu fallait pas 



KAUFFMANN. 109 

tant pour l'inquiéter. Mais si Ton réfléchit qu'il se 
trouvait pour la première fois de sa vie dans un 
pays étranger, abandonné à lui-même; qu'il ré- 
clamait par un agent, à Stockholm où il était in- 
connu, un héritage que des collatéraux avaient in- 
térêt à contester , et qu'il avait à craindre d'être 
entouré par ses adversaires de pièges et de dan- 
gers ; si l'on tient compte de sa position , de son 
caractère, d'une imagination prompte à s'exalter, 
d'une inexpérience qui grossissait à ses yeux tous 
les objets, on s'expliquera peut-être les alarmes du 
jeune étranger. Il sentit un frisson lui courir par le 
corps. S'il avait été à un détour de rue , il est pos- 
sible qu'il eût pris sa course , de manière à faire 
perdre sa trace; mais n'étant pas hors de vue, la 
crainte d'être soupçonné de ce désir secret ralen- 
tit, au contraire, son pas; et l'œil droit devant lui 
et les coudes serrés , il s'apprêta de son mieux à 
recevoir l'ennemi. 

Il avait été dépassé par plusieurs personnes , et 
celle qui l'inquiétait n'arrivait pas. Il risqua un 
coup d'œilàla dérobée par-dessus l'épaule; le gros 
homme avait disparu. Cependant il était bien re- 
venu vers lui ! De Horn était sûr de ne s'être point 
trompé. Plus intrigué que jamais, au lieu de pour- 
suivre sa route par York-Street , il traversa la 
chaussée, et se mit à l'affût derrière l'angle de 
la grille du jardin. 



no ANGELICA 

Après quelques instants d'inutile observation, il 
allait abandonner ce poste, lorsqu'il vit son homme 
sortir d'une maison. Cette maison, n'était-ce pas 
celle de sir Francis? Evidemment, c'était de l'es- 
pionnage. H recula pour se mieux cacher, mais pas 
assez pour être hors d'état d'observer; le gros 
homme tourna à droite, et reprit sa première di- 
rection. 

Curieux de savoir ce que cet effronté avait osé 
demander à Shellon-House , de Horn , sous pré- 
texte d'une commission qu'il avait oublié de don- 
ner pour le baronnet, y retourna précipitam- 
ment. 

— Lorsque sir Francis sera rentré , dit-il au 
portier, vous m'obligerez de me le faire savoir. 
On me trouvera chez moi... Quel est donc ce 
gros homme qui vient de sortir d'ici? ajouta-t-il 
du ton le plus indifférent qu'il put prendre. Je me 
rappelle sa figure : mais son nom m'a échappé. 

— C'est singulier'... 11 a dit justement la mémo 
chose en demandant le nom de monsieur le 
comte ! 

— Mon nom ? et vous le lui avez dit? 

— Je n'ai pas cru mal faire, monsieur le comte. 

— Je ne dis pas... Ft est-ce tout ce qu'il a de 
mandé? 

— Non , monsieur le comte : il a demandé si 



KAliFFMANN. 111 

cette maison n'était pas celle de sir Francis ; j'ai ré- 
pondu que oui , et il a paru bien aise de l'ap- 
prendre. 

— Ah ! il a paru bien aise î ! 

— Gomme j'ai pensé qu'il voulait parler à sir 
Francis, je lui ai dit que monsieur n'était pas chez 
lui ; mais que s'il voulait bien laisser son nom... 

— L'a-t-il laissé?.. 

— ïl a dit que ce n'était pas la peine. 

— Il n'avait garde, pensa de Horn. 

11 s'en revint assez inquiet chez lui, attendre le 
message de Shellon. 

S'il avait désiré de voir le baronnet, il avait 
maintenant deux raisons pour une. A trois heures, 
voyant qu'il ne recevait aucun avis de Shelton- 
House, il s'y rendit. Sir Francis y était revenu; 
mais il n'avait pris que le temps de monter à che- 
val, pour aller dîner à la campagne. 

Le comte rentra chez lui fort maussade. Ce n'é- 
tait pas assez de rester seul , h Londres , sans con- 
naître âme qui vive ; ce n'était pas assez de n'avoir 
pu réussir à se faire présenter à missKauffmann : 
il fallait encore avoir des espions à ses trousses ! 
Il prit le parti de rester au logis , dîna sans appétit, 
et ouvrit un volume de Toni Jones j)our oublier 
sa mauvaise humeur; mais tout l'intérêt de sa 
lecture ne put tiiompher de ses préoccupations. 
La jolie miss Kauffmann, et surtout le gros 



il2 ANGELICA 

liomme à face ténébreuse , jouèrent obstinément 
lesprincipauxi oies dansl'ouvragequ^ilcroyait lire. 

Toutefois, son imagination Tégarait. Il avait 
tort , du moins à moitié , et ses craintes n'étaient 
point aussi justifiées que ses désirs. L'objet de son 
inquiétude n'était rien moins qu'un espion : c'était 
un gentilhomme fort honorable, le colonel Ligo- 
nier. 

Le colonel Ligonier avait vendu son régiment 
depuis nombre d'années. Mais, quoique retiré du 
service , ce n'était point un oisif. 

A y regarder de près , les oisifs sont fort rares : 
chaque homme, indépendamment ou à défaut 
d'une profession, reçoit de son caractère une fonc- 
tion dans la société. Cette fonction gratuite et vo- 
lontaire est celle dont il s'acquitte avec le plus de 
zèle. Celle-là , il ne s'en démet pas. L'emploi du 
colonel Ligonier était de connaître tout le monde : 
Tout le monde, c'est-à-dire quiconque avait un 
nom et des armes; connaître, c'est-à-dire être en 
droit de saluer, ou simplement pouvoir mettre le 
nom sur la figure. Car, de former des liaisons , 
il n'en avait guère le temps. Une assemblée pour 
lui, c'était un régiment à passer en revue, et dont, 
comme Annibal , il savait le nom de chaque sol- 
dat. Bonjour, bonsoir, comment cela va-t-il? ses 
conversations allaient rarement au-delà; et pour 
l'arrêter, il fallait une rencontre précieuse, une 



KAUFFMANN. Hf, 

rareté, telle qu'un nouveau débarqué de quelque 
pays perdu, un de ces roitelets de l'Inde ou de 
rAfrique , qui débutent à la cour, et finissent à 
la foire. 

On ne devait pas venir de beaucoup moins loin 
pour lui être inconnu. La manie des collections 
n'a pas de bornes. Les Ligonier étaient originaires 
du Languedoc : c'était une famille protestante qui 
avait quitté la France pour 1 Angleterre , lors de 
la révocation de Tédit de Nantes; et les gens qui 
aiment à remonter au principe des choses au- 
raient peut-être trouvé, dans l'origine étrangère 
du colonel , la cause première de son ardeur à se 
répandre. PlusAnglaisque pas une famille saxonne, 
il avait le fanatisme d'un converti; et il ne tarda 
pas à épuiser le personnel des trois royaumes. 

Il n'est pas d'étude isolée, et les alliances étran- 
gères compliquaient celle-ci. L'Almanach de Go- 
tha et les autres nobiliaires d'Europe étaient un 
commentaire indispensable du peerage. Les poches 
pleines de lettres d'introduction, le colonel se mit 
à courir le monde entier. Conmie il était d'une 
activité infatigable, qu'il avait l'abord insinuant et 
familier, au bout de plusieurs années il eut la satis- 
faction de se dire que, dans quelque pays qu'il fût, 
il ne pouvait plus marcher par les rues que le cha- 
peau à la main. 

De retour à Londres, comme tout voyageur 
II. s 



iU ANGELICA 

après une expétlilion scientifique, il se mit à clas- 
ser ses collections. Il planta chez lui toute une fo- 
rêt d'arbres généalogiques , enlumina toutes ses 
vitres : le jour ne lui arrivait plus que frelaté de 
gueules, de sable, ou de sinople. Dès qu'il déter- 
rait quelque nouveau blason , tout aussitôt il le 
faisait peindre ou graver, sur un panneau, sur une 
pièce d'argenterie , sur le manche d'un couteau. 

Malheureusement le colonel avait une mémoire 
ingrate, et à force de voya}>er, de voir de nouvelles 
figures et d'apprendre de nouveaux noms, sa tête 
devint un chaos. C'était une confusion difficile à 
cacher; mais il était passablement hâbleur; il avait 
l'adresse que donne une longue habitude; et de 
même qu'on remplit par du faux rayons les vides 
d'une bibliothèque, il suppléait aux infidélités de 
sa mémoire en se souvenant de ce qu'il n'avait 
jamais vu. 

Plusieurs jours avant le bal du lord maire, le 
colonel avait rencontré à St- James Park, le 
comte de Horn, dont l'équipage élégant avait at- 
tiré son attention. Quel était ce jeune homme? Il 
avait questionné quelques promeneurs. Il avait su 
d'eux que l'inconnu venait souvent au parc à che- 
val ou en carrosse, mais toujours seul : les rensei- 
gnements n'avaient point été au-dehV Ligonier se 
mit en (|uôte. Depuis ce moment, il allait interro- 
geant de droite et de gauche, mais sans succès. 



KAUFFMANN. 1i5 

N'était-ce pas hien étrange? L'Age du jeune homme 
excusait le colonel de ne le point connaître. Mais 
que personne n'en sût davantage, voilà qui était 
inexplicable ! Voilà qui était fait pour piquer la 
curiosité! Aussi était-il comme une ûme en peine : 
il n'en dormait plus. 

Quand il l'aperçut au bal, il se dit : — Je le 
liens; il ne peut manquer de parler à quelqu'un , 
que je connaîtrai infailliblement, et ce grand 
mystère sera enfin dévoilé. 

Point du tout : il eut beau le guetter pendant 
une heure, l'inconnu resta immobile comme 
un terme, et dans un isolement complet. Ligo- 
nicr pourtant ne se décourageait pas. Lui , si af- 
fairé d'ordinaire dans un salon , courant de l'un 
à l'autre, et distribuant à la volée les saluts et les 
poignées de mains, il ne bougeait plus, n'accos- 
tait plus, ne voyait plus personne. Il était comme 
un chien en arrêt. 

Le malheur voulut que le lord maire , en cet 
instant , crût devoir , par politesse , lui adresser la 
parole. Ligonier se retourna ; cette distraction 
suffit pour donner à sa proie le temps de s'échap- 
per, et de la soirée il ne put se remettre sur la 
piste. 

Le lendemain devait lui offrir quelque dédom- 
magement. En passant dans St-James' Square , il 
venait de rencontrer son homme, comme celui-ci 



116 ANGELICA 

sortait de Slielton-Hoiise. Il aurait donc de sir Fran- 
cis tous les renscifjnements qu'il désirait. Il avait 
poussé la précaution jusqu'à revenir sur ses pas , 
pour s'assurer que c'était bien la maison du ba- 
ronnet, et pour s'enquérir du nom de Tinconnu. 
S'il n'avait pas laissé le sien au portier, c'est que 
Slielton et lui n'étaient pas sur le pied de se faire 
des visites ; mais tous deux étaient membres du 
parlement : le soir même on y devait discuter la 
loi sur les émeutes : c'était une séance intéres- 
sante à laquelle Shelton assisterait selon toute 
probabilité. Cette réflexion empêcha le colonel 
de faire d'autres questions au portier , et le soir il 
arriva le premier à la chambre. 

Mais cet empressement ne servit qu'à irriter son 
impatience. Il eut cinq grands quarts d'heure à 
attendre avant que la séance fût ouverte, presque 
autant avant que la salle fût bien garnie, et la place 
de sir l^^rancis restait toujours vide. 

Il s'en fallait que Ligonier fût orateur; il n a- 
vait aucunes vues politiques; il était même sans 
esprit : néanmoins il jouissait à la chambre dune 
certaine influence. Il connaissait tant de monde, il 
était d'un caractère si souple, si insinuant! c'élail 
un homme tout rond, qui se laissait frapper sur 
le ventre, à qui il ne coûtait point de se mettre en 
avant et de faire des frais pour le premier venu. 
Il nvail louto la fausse bonhomie des gens gras et 



KAUFFMANN. H7 

des anciens militaires. Aussi ses électeurs l'affec- 
tionnaient , et ses collègues le regardaient comme 
précieux pour les conciliations, pour les rappro- 
chements, pour les fusions de nuances, pour ces 
alliances d'un jour que l'inlérêt cimente et désu- 
nit. Sa nullité môme, dont la réputation était 
assez bien établie, aidait au succès de ses négocia- 
lions : on n'était point en défiance. Puis, comme 
tout homme médiocre, il attachait une grande im- 
portance à ces utiles niaiseries; et ce n'est point 
un paradoxe de dire qu'il vaut mieux être au-des- 
sous qu'au-dessus d'un emploi pour le bien rem- 
plir. C'est l'estime ou le dédain des fonctions qui, 
mieux qu'une prétendue spécialité, peut souvent 
donner la clef de bien des capacités ou incapacités 
administratives. 

C'est pour ces raisons que le colonel se trou- 
vait le centre d'une petite fraction des tories à la 
stupéfaction toujours nouvelle de la plus grande 
partie de ses nombreux amis. 

L'importance que lui donnait ce petit rôle le 
rendait assidu aux séances; mais celle de ce soir, 
tout intéressante qu'elle était, ne put dominer sa 
préoccupation. 11 s'agitait à sa place; il ne faisait 
qu'entrer et sortir; il allait de l'un à l'autre. 

— Avez-vous vu Shelton? est-ce qu'il ne vient 
pas ce soir? 



118 ANGELICA 

— Je ne sais pas. . . je crois que si. , . je crois que 
non... 

il recevait vingt réponses contradictoires. 
Enfin il aperçut lord Mount-Sluart qu'il savait 
fort lié avec le baronnet. 

— Mon cher lord, lui demanda- t-il, dites-moi 
donc ce que devient Slielton. Est-ce que nous ne 
le verrons pas aujourd'hui? 

— Je ne le pense pas; il a dû dîner à la cam- 
pagne, et il part cette nuit pour le Devonshire. 

Cette réponse fut un coup de foudre pour le 
colonel. Son front fuyant se plissa comme un éven- 
tail, et ses sourcils montèrent jusqu'à la racine de 
ses cheveux. 

— 11 part cette nuit! dit-il; et pour combien 
de temps? 

— Je ne sais pas au juste : quelques semaines, 
Ligonier retourna à sa place en poussant un 

long gémissement. A l'agitation de ses allées et 
venues, avait succédé tout le calme du décourage- 
ment; et il neregardaitpiusquede temj)s en temps 
et par un reste d'habitude, du coté de la porte, 
lorsque, contre toute espérance, le baronnet tant 
désiré entra enfin dans la salle. Il arrivait en effet 
de la campagne où il avait diné; il était en habit 
de cheval, en bottes, couvert de poussière cl un 
fouet à la main. 

Le colonel ne fil qu'un bond jusqu'à lui. 



KALIFFMAÎS'N. 119 

— Comme vous arrivez lard! 

Shelton, accoutumé à donner beaucoup de place 
dans son estime à rinlelligence, avait ujie médio- 
cre considération pour Ligonier. 11 le savait grand 
questionneur, et avait toujours eu soin de le tenir 
à distance. Quoique tories l'un tt l'autre , leur 
nuance n'était pas la même, et précisément ils 
étaient divisés d'opinion dans la question qui s'agi- 
tait. II ne comprit rien à ce tendre reproche, et re- 
gardant le colonel fixement entre les deux yeux, le 
menton en avant et la bouche béante, sa physiono- 
mie devint la plus insignifiante du monde. 

Ligonier crut que le baronnet ne l'avait pas en- 
tendu, et prenant par contenance le manche du 
fouet que celui-ci tenait à lu main, il répéta d'un 
air gracieux : — Vous arrivez bien tard. 

— Est-ce qu'il se proposerait, de parler ce soir? 
se demanda Shelton. Dans cette supposition, il ré- 
pondit : On vient toujours assez tôt, quand on 
n'apporte ici que ses oreilles. 

Le colonel n'avait pas quitté le fouet : il le lui 
laissa dans la main, et gagna sa place sans ])his 
de cérémonie. 

11 n'était pas assis, que son fouet lui (ut rendu 
par dessus son épaule. Ligonier avait trouvé der- 
rière lui un siège vacant, et en avait jiris posses- 
sion. 

Shelton le souhaita au fond des enters, et reçut 



120 ANGE Lie A 

son fou el sans lui accorder d'aulre alteiilion que 
ce vœu charitable; mais le colonel n'était pas 
homme à se décourager pour si peu, et il reprit 
Tentretieu où il l'avait laissé. 

— Ah! vous ne comptez pas parler ce soir: 
tant mieux! 

— Si c'est comme adversaire, dit Shelton, un 
peu surpris du compliment el se tournant à demi, 
voilà une satisfaction qui m'honore. 

L'ironie du baronnet fit coniprendre au colonel 
qu'il lui était échappé une naïveté. 

— Pardon, dit-il : vous savez que le plaisir que 
nous avons tous à vous entendre est aussi vif qu'il 
est rare. Si je me réjouis de savoir que vous ne 
prenez pas part à la discussion, c'est que je vais 
pouvoir sans scrupule causer avec vous. 

— Je suis tout à vous, colonel, dit Shelton lui 
prenant la main..; mais pas ce soir; j'ai énormé- 
ment à écrire. 

Et à Tappuide son dire, il quitta sa place, et 
entra dans une des salles qui avoisinent la chambre. 

Lijonier l'y avait suivi. Shelton s'assit à une 
table , et prit une plume et du papier. 

~ Un mot, (lit Li»jonier s asseyant en face de lui. 

— Lequel? dit Shelton en trempant sa plume 
dans Tencrc. 

— Un tout petit renscijïuemenl. 



KAUFFMANN. 121 

— Sur qui? demanda le baronnet, certain à 
Tavance qu'il s^agissait d'une personne. 

Mais Ligonier ne sentit pas Tépigramme, et ré- 
pondit : 

— Sur le comte deThorn. 

— De Thorn? dit Shelton courbé sur son pa- 
pier. Je ne connais pas de comte de ce nom-là. 

— Je me trompe, la langue m'a tourné : je 
voulais dire le comte de Horn. 

Le baronnet posa sa plume. 

C'était, comme on l'a déjà vu, un homme assez 
impénétrable que Shelton. En assimilant les ac- 
tions aux écrits, on pourrait dire que sa conduite 
était concise, elliptique, et que jamais le com- 
mentaire ne se trouvait dans le texte. Le jeune 
Suédois, plein de confiance en son tuteur, n'avait 
accusé que sa mauvaise étoile, de ce sommeil obs- 
tiné, de ce brusque départ, et des absences du 
lendemain. Plus âgé, plus soupçonneux, mieux 
instruit des antécédents, il en aurait pu conclure 
que , par jalousie, ou tout autre motif, Shelton ne 
se souciait pas de le laisser aller chez miss Kauff- 
mann. 

De ces deux versions, la seconde, quoique plus 
vraisemblable au premier coup d'œil, n'était peut- 
être pas plus vraie que la première. Si sir Francis 
avait eu quelque raison de désirer que de Horn 
n'allât pas chez Angelica, il n'est pas présumable 



12-2 ANGliLICA 

qu'il 1 eût introduit chez lady M. Veertvort, où les 
Kauffmann devaient se trouver. C'était néces- 
sairement le mettre en rapport avec eux ; car l'ob- 
stacle suscité par sa timidité et par les Ramsdeii 
était impossible h prévoir. 

N'est-il pas plus naturel de penser que la seule 
répugnance qu'eut Shellon était de se charger de 
la présentation? pouvait-il convenablement mener 
le jeune étranger dans une maison, où lui-même 
il n'était pas tout à fait autorisé à rentrer? et quand 
il l'aurait pu , il se savait encore suspect ; son pro- 
tégé, pour prendre un peu de confiance, avait be- 
soin d'en inspirer beaucoup : était-ce lui rendre 
service que de lui imprimer, aux yeux méfiants 
d'Angelica, cette tache originelle? Sans doute les 
relations du comte et de Shelton ne pouvaient res- 
ter un mystère pour elle ; mais n'était-ce rien que 
d'éviter la première inq)ression superstitieuse d'une 
présentation directe? 

Puisque Shelton approuvait le désir qu'avait 
son pupille d'être admis dans cette maison , il fal- 
lait donc lui trouver un introducteur, mais un iu- 
troducteur qui ne s'annonçât pas comme rempla- 
çant du baronnet , et qui ne vînt pas dire : 
— Permettez-moi, miss Kauffmann , de vous pré- 
senter , au nom et en l'absence de sir Francis 
Shelton , son ami le comte de Horn... car mieux 
valait se présenter soi-même. D'un autre côté , 



KAUFFMANN. l!25 

comment éviter ce mode si naturel de présenta- 
tion, sans avoir à donner aux deux intéressés des 
explications dans lesquelles il lui importait de ne 
pas entrer? Et si Ton réfléchit qu'il n'avait qu'un 
jour pour résoudre ce problème , on l'excusera 
sans doute de s'être soustrait, par la fuite ou le 
sommeil , aux embarras d'une réponse. 

Il est bien probable qu'à cette heure avancée de 
la journée il avait renoncé à l'espoir de contenter 
son jeune ami; mais le nomdedeHorn, dans la 
bouche dcLigonier, lui parut offrir une chance 
qu'il résolut de tenter. Le colonel allait chez miss 
Kauffmann; Shelton savait le faible du colonel : 
quelle acquisition rare et précieuse pour la collec- 
tion de ce dernier, qu'un comte suédois qui , sauf 
sa nourrice et un abbé, n'était connu de personne 
dans l'univers! C'était rendre deux services pour 
un que de les aboucher 1 

Telle était la pensée obligeante qui fit que Shel- 
ton quitta la plume; mais comme il avait ses rai- 
sons pour vouloir rester maître de la conversa- 
lion, il se mit à questionner, au lieu de répondre. 

— Vous connaissez le comte de Horn? de- 
manda- t-il au colonel. 

— Mais un peu , répondit celui-ci d'un air avan- 
tageux. Puis, réfléchissant à qui il parlait, et se 
ravisant, il ajouta d'un (on plus modeste : De vue 
seulement. 



124 ANGELICA 

— Vous avez éié en Suède, colonel? 

— Oui, il y a plusieurs années. 

— Et vous parlez suédois? 

— Nagot litcl. 

—Vous devez avoir connu à Stockholm la famille 
de Horn? 

• — Très-vraisemblablement. Attendez donc... lu 
famille de Horn ! . . . La. .. fa. . . mille. . . de. . . Thorn! 

— De Horn !... dont élait le baron de Horn, le 
maréchal du palais, qui a été décapité avec le 
comte de Brahé , lors de la conspiration des bon- 
nets contre les chapeaux. 

— Très-bien ! . . . très-bien ! . . . Ma mémoire est 
excellente, mais elle est si paresseuse!... 11 était 
baron , n'est-ce pas ? 

— Précisément. Vous devez 1 avoir vu à la 
cour? 

— Sans doute. 

— Eh bien! Vous avez dû aussi y rencontrer 
le comte, son frère aîné, le père du jeune Frédé- 
ric que vous connaissez? 

— Permettez que je me rappelle... H avait uu 
frère cadet? 

— Oui. 

— Qui était maréchal du palais? 

— C'est cela môme. 

— Le baron de Horn , qui à été décapité avec 
ce pauvre Brahé? 



KAUFFMANN. 125 

— Justement. 

— Mais... oui... lecomtedeHorn... Un blond, 
si je ne me trompe. 

— Je ne vous dirai pas : je ne connais que le 
fils. 

— Ab! vous ne connaissez que le fils!... Le 
père n'est donc pas ici ? 

— 11 est mort. 

— Comment ! décapité aussi ? 

— Non ; celui-là n'a pas conspiré. 

— Très-bien!... très-bien!... Ah! il est mort! 
Je me souviens parfaitement de lui ; un blond , 
comme je vous disais. Un bien galant homme ! 
Voilà une nouvelle à laquelle je ne m'attendais 
guère, et qui m'afflige!... Mais, dites-moi donc, 
est-ce que je n'ai pas connu aussi sou fils? 

— Oh ! non , pas celui-ci ; il a été élevé à la 
campagne. Vous aurez vu son frère aîné qui est 
mort. 

— Mort également!... Ah! mon Dieu! ce que 
c'est que de nous I Ah ! c'est le frère aîné que j'ai 
vu là-bas!... En effet, celui-ci est plus jeune... 
Mais c'est étonnant comme ils se ressemblent! 

— Vous trouvez? 

— C'est-à-dire en se reportant à l'époque oîi j'ai 
connu l'autre... Au surplus, ils sont tout le por- 
trait du père.. . Aussi je me disais en regardant le 
jeune... 



12B ANGELICA 

— Frédéric. 

— Le jeune Frôdéric : voilà une fi^jure qui ne 
m'est pas inconnue ; mais quand on est dépaysé , 
vous savez, les idées s'embrouillent... Parbleu! il 
me tarde de renouer connaissance avec ce ciier pe- 
tit comte. Je dis renouer; car j'étais si bien avec 
sa famille, que je puis dire que je le connais. 

— Sans doute ; mais il est encore en deuil : ne 
lui parlez pas trop de sa famille , pour ne pas l'al- 
Irisler. 

— Soyez tranquille. Vous savez quelle est ma 
discrétion... Ab çà ! qu'est-ce qu'on dit? Vous 
partez? 

Sbellon reprit sa plume. 

— Oui. 

— Pour quel endroit? 

— Pour le Devonsbire. 

— Quand ? 

— Après la séance. 

— Pour combien de temps? 

— Doux ou trois semaines. 

— l'A pourquoi allez-vous là? 

— J'y vais pour affaires. 

— Quelles affaires? 

— De succession. 

— Ab ! (le lord Mclvii?... Ab (;à I vous ne pour- 
nz donc pas m'inlroiluire au clier comte? 

— Pas avant mon retour. 



KAUFFMANN. 127 

— Diable! ce sera bien long! 

— Je n y puis rien... Mais est-ce que vous avez 
besoin que je vous présente à lui?... Un ami de 
sa famille. 

— Au fait... je me passerai de vous... Ce serait 
une grande fatalité, si je ne le rencontrais pas au 
parc ou ailleurs, et je Taborderai sans céré- 
monie. 

— Vous lui rendrez service; car il ne connaît 
personne ici. 

— 11 ne connaît personne!... Donnez -moi 
son adresse, ce sci-a plus sûr. 

— Il habite Melvil-House. 

— Great-Jermyn-Street? 

— Oui. 

— Très-bien!... très-bien !... j'irai le voir de- 
main matin. 

S'étant levé, Ligonier allongea le bras jusqu'à In 
feuille de papier où Shelton avait commencé à 
écrire ; et en ayant déchiré un morceau , il pîit 
sur son genou Tadresse du jeune Suédois. Shelton 
n^avait écrit que peu de lignes, il s était tron\é 
un remplnçiint, et allait être débarrassé de Ligo- 
nier : à ce prix, il aurait recommencé vingt let- 
tres. Mais, au lieu de s'en aller , le colonel S(> 
rassit. 

Shelton reprit une autre feuille de papier. 

— Ah çà ! dit Ligonier, en mettant la sienne 



^28 ANGELICA 

clans sa poche, c'est en Suède que vous Tavez 
connu? 

— Oui. 

— Ce n^est pas à SlocUholm , puisqu'il n'y a 
pas été? 

— Non. 

— C'est donc à la campagne? 

— Non. 

— Où donc alors? 

— En route. 

— Ah ! je comprends. .. une connaissance d'au- 
berge ! 

— Oui. 

Toutes ces questions impatientaient Shelton : il 
en était venu à ses fins, et n'élait pas d'humeur à 
subir un interrogatoire. Il se courba d'un pied 
plus bas, et sa plume commença à brûler le pa- 
pier. Mais il ne réussit qu'à foire admirer la facilité 
de sa rédaction , et à forcer l'impitoyable ques- 
tionneur de se pencher en proportion pour se 
maintenir à la môme distance. 

— Vous dites que le comte deïlorn ne connaît 
personne, poursuivit Ligonier : vous ne l'avez 
donc présenté nulle part? 

— Non. 

— Pourquoi ? 

— Parce que je n'ai pas eu le temps : j^ n'ai pas 



KAUFFMArsN. 129 

même celui de vous écouler, vous le voyez bien : 
je vous en demande pardon ; mais j'ai à écrire. 

— Faites 1 faites ! ne vous gênez pas ! cela ne 
m'empêche pas de causer avec vous. 

La plume tomba des mains de Shelton , et il 
vient reprendre sa place dans la salle. Mais com- 
ment se séparer de son ombre ? Ligonier s'était 
rassis derrière lui. 

— La discussion devient très-piquante , dit 
Shelton au colonel : écoutez ce discours ; il mérite 
votre attention. 

Le plus lourd de tous les orateurs de la cham- 
bre parlait au milieu de l'inattention générale. 

— Qui? Talderman Thonipson? dit Ligonier. 

— Oui, oui. C'est un ennuyeux mortel; mais 
par extraordinaire aujourd'hui , il dit de très- 
bonnes choses? 

Sans attendre la réponse du colonel, Shelton 
s'était appuyé la tê;e dans ses mains ; et seul , de 
toute rassemblée, il prêta à \ aider man la plus 
religieuse attention. De temps en temps même il 
criait : Ecoutez ! écoutez!... Ses voisins se regardè- 
rent avec étonnement; l'alderman flatté se tourna 
vers lui, et lui adressa le reste de son discours. 

Ligonier s'était tu pendant quelques minutes; 
mais, sans être fort clairvoyant, il ne tarda pas à 
s'apercevoir que Talderman ne disait que des lieux 
communs, et il reprit la conversation. 



130 ANGELICA 

— J'étais sur d'avance que nous savions par 
cœur tout ce que cet homme pouvait dire. 

— Je ne suis pas de votre avis. Il ne faut pas 
juger sur quelques phrases. Suivez le développe- 
ment. 

— Dieu m'en préserve 1 Mais que ce ne soit pas 
moi qui vous empêche d'écouter ; ne faites pas de 
façons : je me contenterai fort bien d'une oreille. 

Cette concession faite, il reprit le cours de ses 
questions indicrètes , excité plus que ralenti par 
le laconisme évasif de Shelton. 

Enfin celui-ci commença à se lasser tout de bon 
de cette lutte. La curiosité de Ligonier redoublait 
à chaque réponse, comme à chaque rasade la soif 
d'un ivrogne. Le baronnet résolut de ne pas aller 
plus loin. Que faire?. . Écrire, écouterla discussion, 
étaient d'impuissants préservatifs contre cette ob- 
session acharnée. Il serait bien parti; mais il 
n!avait demandé sa chaise de poste que pour deux 
heures du malin. 11 fut tenté d'aller parler à quel- 
qu'un de ses collègues; mais le colonel ne leperdrait 
pas de vue, et, à moins d être aussi imj)ortun que 
lui, Shelton redeviendrait sa victime. Lalderman 
en était à la péroraison de son discours : Shelton 
demanda la parole. 

— Pardon, dit il au colonel, je suis à vous : je 
vais vous donner tous les détails que vous pouvez 



KAUFFMANN. 451 

désirer, aussitôt que j'aurai dit un mot à la cham- 
bre.. : ne vous en allez pas.., attendez-moi. 

La recommandation était superflue. Ligonier, 
alléché par cette promesse, n'avait garde de s'é- 
loigner d'un pas. Il se mit à écouter avec la curio- 
sité que lui inspirait cette résolution subite. Mais, 
au bout de vingt minutes d'attention soutenue, il 
s'aperçut que l'orateur entrait dans les développe- 
ments les plus étendus. Shelton était en verve : il 
dominait visiblement l'assemblée, qui passait, à 
tout instant , du silence le plus absolu à la plus 
bruyante approbation. 

Mais Ligonier se souciait bien de l'éloquence 
du barounet ! il ne voulait de lui que les rensei- 
gnements promis. Il était ennuyé d'attendre , et 
soupirait après la fin du discours. Voyant que 
Shelton venait de passer en Amérique, il s'arrangea 
sur son siège le plus commodément qu'il put, et, 
pour prendre patience, il tâcha de s'endormir, 
tout en pensant au comte de Horn. 

Il avait fini par s'assoupir, lorsque des éclats de 
rire universels le réveillèrent en sursaut. Sir Fran- 
cis parlait toujours. Le colonel se frotta les yeux, et 
regarda à une de ses montres. Elle marquait deux 
heures moins un quart. 

— Pas possible! se dit-il. Minuit sonnait ou 
moment oîi Shelton a pris la parole. Il ne peut 
pas y avoir sept quarts d'heure qu'il parle. 



|.>2 AiNGELH^A 

Il lira son autre montre: elles allaient exacte- 
ment de même. 

— Fort bien ! dit-il de mauvaise humeur, voilà 
un mot qui est un peu long! 

Ce mot si long devait l'être bien davantage , et 
ce ne fut qu'au bout de trois autres quarts d'heure 
que le baronnet se rassit enfin, au milieu d'un ton- 
nerre d'applaudissements. 

Shelton parlait fort rarement à la chambre, 
non pas qu'il manquât d'éloquence, ce n'était pas 
la première preuve qu'il en donnait , mais il mé- 
prisait les bavards; il n'aimait pas à s'enrôler; 
l'influence et la réputation de certains hommes 
l'avaient dégoûté des succès politiques. Ses triom- 
phes parlementaires avaient toujours été j)0ur lui 
un moyen plutôt qu'un but. 

Ce mépris même l'élevait au-dessus de toutes 
les considérations mesquines de l'esprit de parti ; 
ses vues en étaient plus vastes,, et lorsqu'il lui 
prenait fantaisie d'entrer en lice, la rareté de sa 
parole n'était que pour peu de chose dans l'at- 
tention qu'on lui prêtait. Ce soir-là, soit caprice 
do rinsj)iration , soit Texcitation nerveuse causée 
par Ligonier, jamais il n'avait été si entraînant, si 
incisif. Il se vengeait sur les faiseurs d'émeutes de 
tout l'ennui qu il venait d'éprouver. 

Mais cette vengeance indirecte ne Tavail point 
satisfait : il avait pris à |)arlie le colonel et son petit 



KAUFFMANIN. 155 

régiment, et les avait ridiculisés avec d'autant plus 
de succès que la chambre n'avait pas été long- 
temps à s'apercevoir que Ligonier était venu se 
placer à côté de Shelton , comme à un pilori pour 
être fustigé; et comme le coupable dormait en ce 
moment , la tête baissée sur sa poitrine, il 
semtlait accablé sous le poids des sarcasmes , et 
les éclats de rire devinrent tels qu'ils l'éveillèrent 
en sursaut sans qu'il en soupçonnât la cause. 

Ligonier, mécontent d'avoir attendu si long- 
temps, se promit bien de ne pas lâcher le baron- 
net , et d'exiger le dédommagement convenu ; 
mais, lorsque l'interminable et bien réelle impro- 
visation lut achevée, et qu'il s'apprêtait à récla- 
mer le prix de sa patience, ce fut à qui féliciterait 
l'orateur ; le succès du discours avait clos la séance, 
tous les députés avaient quitté leur place, et Ligo- 
nier, pour ne pas étouffer, se vit forcé de céder 
la sienne aux enthousiastes. 

Toutefois, il ne voulut pas en avoir le démenti, 
et alla se poster à la sortie pour ne pas maîiquer 
son homme; mais Shelton passa escorté comme 
un triomphateur, et le gros colonel n'arriva près 
de lui que pour le voir monter en chaise de poste. 

Le lendemain soir, il parut dans le Whiieliall- 
Evening un article ainsi conçu : 

« La discussion du bill sur les émeutes a conti- 
nué hier, et l'intérêt, qui commençait à languir, 



134 AJNGliLlC.V 

a été réveillé pur le discours le plus remarquable 
qui ait été prononcé depuis plusieurs sessions. Il 
ne fallait rien moins qu'une question qui préoc- 
cupe si vivement tous les amis de linduslrie et de 
la tranquillité publique, pour déterminer l'hono- 
rable membre pour le bourg de Dartmouth à rom- 
pre son obstiné et dédaigneux silence. Pendant 
près de trois heures consécutives, qu'il a constam- 
ment maîtrisé l'attention delà chambre, sa parole 
a été, comme toujours, substantielle, nerveuse, 
mordante, mais de bon goût, variée, élégante, et 
digne d'un aussi parlait gentleman. Dans le dis- 
cours d'hier, à l'étendue et à la clarté du plan, à 
la profondeur et à la netteté des vues, il était aisé 
de reconnaître une longue étude, une méditation 
sérieuse de la matière, et celte conviclion intime, 
sans laquelle il n'est point de véritable éloquence. 
(( Un petit épisode a quelque peu égayé la 
séance. Le colonel Lig , ayant su que sir Fran- 
cis Shelton devait parler, avait pris, à ce qu'il f»a- 
raît, avec sa coterie, rengagement de l'en détour- 
ner; et, pendant plus de deux heures , il a pour- 
suivi Ihonorable baronnet de ses arguments. Mais 
il n'est personne qui ne rende à sir Francis la jus- 
tice de dire qu'il est toujours resté en dehors 
de toutes les petites intrigues dont l'honorable 
colonel se fait si volontiers l'entremetteur: aussi, 
après avoir écoulé avec [^aliénée le cluichollenient 



KALFFMArsiS. 155 

de Tofficieux envoyé, il a préféré lui répondre, à 
haute voix , par un discours à la chambre , et le 
colonel, en honinie prudent, n'a pas jugé à pro- 
pos d'accepter ce mode de conversation. » 



VII. 



Dans les jours de chagrin ou d ennui , l'heure 
du réveil est plus pénible que celle du coucher. 
En se mettant au lit, on a Tespoir de déposer pour 
quelques instants son fardeau aux bras du som- 
meil ; quand on se lève, c'est pour le reprendre : 
et il semble d'autant plus lourd, que les illusions 
delà nuit vous Pavaient fait oublier. 

De Horn s'était couché mécontent : il se leva 
découragé. Jamais I-,ondres ne lui avait paru si 
triste : un brouillard épais rabattait la fumée ; la 



ANGEUGA KAUFFMANN. 157 

rue était plus vaste , les maisons plus noires ; et 
ridée de Tisolement , auquel le condamnait Tab- 
senee de sir Francis, se représenta plus effrayante 
à son esprit. 

Quel malheur que missRamsden fût si coquette ! 
que tant de grâces et d'amabilités ne fussent qu'un 
piège ! Elle avait de si grands yeux bleus! 11 avait 
passé près d'elle de si délicieux moments! 11 dor- 
mait comme l'enfant de la fable sur le bord d'un 
puits; mais son rêve était si beau , qu'il regretta 
ce périlleux sommeil. Cependant il ne lui vint pas 
à la pensée de retourner chez elle. La crainte de 
mécontenter sir Francis le retint plus que celle du 
guet-apens signalé , plus que le dégoût que lui 
inspirait la spéculation des Ramsden , et son dé- 
vouement lui tint lieu de sagesse. 

Mais sa déférence n'était point de la résignation ; 
elle ne le consolait pas de sa solitude. A force de 
considérer ce brouillard de la rue , il crut le sentir 
pénétrer dans son cœur. Au-dedans comme au- 
dehors, c'était une vapeur triste et froide, où les 
vivants se mouvaient comme des ombres ; et lui , 
étranger à tous , séparé de tous par un obstacle 
aussi fragile que cette vitre ternie , il ne commu- 
niquait avec eux que de loin, du regard , par ses 
regretsou par ses désirs. 

Si l'image d'Angelica passa , comme un rayon 
de soleil, à travers cette brume, ce fut pour en 



158 ANGELICA 

redoubler l'obscurilé, car ce souvenir ne provo- 
qua en lui que des soupirs et des souhaits impuis- 
sants. Si la présentation n'avait pas manqué par sa 
faute, la maison desKauffmann lui serait ouverte, 
et quelle charmante ressource contre Tennui ! 
A présent il serait aussi familier avec eux qu'a- 
vec les Ramsden ! 

De Horn se sentait dans le cœur un vide à 
combler, et , Tennemi absent , il avait la bravoure 
des poltrons ; son imagination s échauffant poussa 
le parallèle beaucoup plus loin, et il se mit à 
chercher un moyen d'introduction chez les Kauff- 
mann. Son isolement lui était plus insupportable 
que jamais ; mais déjà il n y voulait plus qu'un re- 
mède , et ce remède , comment se le procurer? 11 
avait à choisir entre deux expédients. Il pouvait 
se servir des Ramsden comme intermédiaires; 
mais il avait promis à sir Francis, mais il s'était 
promis à lui-même de les éviter. D'ailleurs se faire 
présenter par miss Jemima à sa rivale, c'eût été 
une rouerie dont il était incapable. L'autre res- 
source était de faire sa paix avec lady M. Veerl- 
vort; mais il n avait pas la force de surmonter sa 
mauvaise honte; cl, pour s'excuser à ses propres 
yeux, il se disait que tout ce qu il gagnerait à celle 
réconciliation, ce serait le pardon du passé, et 
que jamais plus la vieille danie n accepterait la 
responsabilité d'une nouvelle présentation. 



KAUFFAiANN. 159 

11 fallait donc y renoncer, du moins jusqu'au 
retour de Shelton; et comme c'est le propre des 
gens qui refusent un service , de proposer tout 
autre chose que ce qu'on leur demande, effort 
pour effort, il aima mieux combattre ses désirs 
que sa timidité , et appela l'élude à son secours. 
Mais cette première tentative ne fut pas eiicoura 
géante : l'ennui est un bourbier dont on ne se tire 
pas facilement, et il ne parvint pas à fixer son 
attention. 

Heureusement le brouillard s'était dissipé et 
le soleil paraissait. Il résolut de faire une prome- 
nade à cheval pour secouer son engourdissement. 
Son valet de chambre était en train de l'habiller, 
lorsqu'on frappa plusieurs coups à la porte de la 
rue. Une visite !... 11 n'en attendait pas : il ne con- 
naissait personne... A moins que sir Francis ne fût 
pas parti!... 11 courut à la fenêtre! C'était le 
gros homme de la veille 1 

— Allez vite î dit-il à son valet de chambre; je 
n'y suis pas!... Et comme celui-ci descendait pré- 
cipitamment , il lui cria du pallier. — Qu on ail 
soin de demander le nom ! 

Le valet de chambre ne larda pas à remonter. 

-Eh bien? 

-- 11 est parti , monsieur le comte. 

— Et son nom? dit de Horn un peu soulagé. 

— U n'a pas voulu le laisser. Il a dit que c'était 



140 ANGLLICA 

inutile : que monsieur ne le connaissait pas ; qu'il 
reviendrait. 

— Qu'il reviendrait!... Lewis, je n'y suis ja- 
mais pour cet homme !... Ne l'oubliez pas. 

— Très-bien , monsieur le comte , répondit Le- 
wis reprenant ses fonctions où il les avait laissées. 

— Non, non! s'écria son maître. Descendez, 
Allez prévenir le portier. 

Le valet de chambre sortait; il le rappela. 

— Pendant que vous avez la mémoire fraîche , 
donnez à toute la maison le signalement de cet 
homme, afin qu'il n'y ait pas de méprise ! 

La commission faite, Lewis reparut, mais ce 
lut pour descendre encore. Le comte avait changé 
d'avis , et l'envoya décommander les chevaux : il 
craignait trop de rencontrer son espion; il aima 
mieux renoncer à sa promenade. 

Vers deux heures , celui-ci revint ; il lit la même 
question, reçut la même réponse, et refusa, 
comme auparavant, de se nommer. Jamais de 
Horn n'avait si vivement regretté que Shelton lût 
absent. Jusqu'au dîner, il se promena de long en 
large, osant à peine s'approcher des fenêtres. Le 
soleil, pour rendre son emprisonnement plus 
pénible, brillait d'un éclat sans pareil. 

Aprôs dîner de Horn n'y tint plus. H étouffait 
chez lui ; il en serait ce qu'il pourrait; il fallait 
qu'il prît l'air. Celait un jour de Wauxhall. Il nV 



KAllFFMANN. 141 

avait point encore été. Les assemblées publiques 
étaient les seules qui ne lui fussent pas interdites : 
il fit mettre les chevaux à son carrosse et s'y rendit. 

Le Wauxhall était alors bien moins à la mode 
que le llanelagh ; mais le beau temps et l'annonce 
d'uneiète extraordinaire y avaient attiré ce soir-là 
beauco\ip de monde. Tout en parcourant les jar- 
dins, de Horn soupira en sonrjeant que, dans 
toute cette foule, il n'avait pas un ami , pas une 
connaissance. 

Il est de ces jours favorisés (est-ce hasard? 
est-ce prédisposition?) où Ton rencontre, dès les 
premiers pas , toute une veine de jolies femmes. 
L'Angleterre est une mine féconde en ce genre, 
et de Horn était dans un de ces jours; mais tout 
attriste la tristesse : ces adorables rencontres lui 
faisaient mieux sentir son abandon. 

Il était plongé dans ces réflexions chagrinantes , 
lorsqu'il vit venir à lui les Ramsden. Que sa poli- 
tesse fût ou non de l'ennui , il ne crut pas pouvoir 
se dispenser de les accoster ; mais il en fut reçu 
avec tant de froideur, qu'après les premiers com- 
pliments, il se hâta de prendre congé d'elles. Son 
dépit passé, il se félicita d'être quitte désormais 
de tous devoirs envers ces deux coquettes. 

Au montent où il entrait sous l'allée couverte , 
il s'entendit adresser la j)arole en suédois. 11 se 
retourna étonné : c'était son éternel persécuteur 



142 ANGELICA 

qui lui demandait s'il n'avait pas Thonneur de par^ 
1er au comte de Horn. 

De Horn pâlit, et maudissant l'idée qu'il avait 
euedevenir au Vauxhali, répondit en balbutiant: 
— Oui, monsieur. 

Il n'était qu'intimidé : Ligonier le crut pffensé 
(le se voir ainsi aborder sans les préambules d'u- 
sage, et se luita de lui en faire ses excuses. 

— J'avais prié , dit il, unde nosamiscomnuins, 
sir Francis Shelton , de me servir d'introducteur 
auprès de vous; mais il est parti cette nuit 

— Et tu profites de son départ , pensa de Horn, 
pour dire que tu le connais. 

— Hier au soir, à la ebambre, poursuivit le 
colonel , il m'a dit que je pouvais me présenler 
moi-même. 

— A la ebambre ! autre imposture ! 

Sauf l'accent, la première j)lirase de Ligonier 
était correcte : mais dans la seconde, qu'il n'avait 
pas eu le temps de préparer, il entremêla l'anglais 
au suédois d'une façon si grotesque, que le jeune 
étrai)|jer, a qui lindignalion avait rendu la voix, 
crut devoir répliquer en anglais: 

— Monsieur est membre du parlement? 

— Oui, monsieur le comte , répondit Ligonier 
dans la même langue; mais en effet, je ne vous ai 
pas dit mon nom : je suis le colonel Ligonier. 

De Ilorn n'avait jamais lu [cpecrage. Le nom de 



KAUFFMANN. 143 

Ligonier ne lui représentait absolument rien; le 
titre de colonel lui parut usurpé ; il n'était pas 
plus difficile de se donner un régiment qu'un siège 
aux communes : il resta confondu de tant d'arro- 
gance. 

Ligonier espérait un encouragement; ce silence 
le déconcerta. 

— C'est ridicule, repril-il, d'être obligé de décli- 
ner ainsi ses nom et qualité. Mais j'avais un si vif 
désir de faire voire connaissance , que je n'ai pas 
voulu attendre le retour de cet excellent Sbellon. 
J'ai pensé que vous pardonneriez à un ancien ami 
delà famille de Horn 

A ce mot, de pâle qu'il était, le jeune homme 
devinlsi rouge, que Ligonier s'arrêta court. Jamais 
il n'avait vu personne d'un abord si difficile , d'une 
fierté si ombrageuse. H n'avait pourtant rien dit 
qui pût le blesser. Il ne comprenait point cette 
émotion subite, lorsque soudain il se rappela lu 
recommandation de Shelton. 

— Le baronnet avait raison, pensa-l-il; ce jeune 
lionnne est d'une extrême sensibilité : il ne faut 
pas lui parler de sa famille. Cependant je devais 
bien lui dire pourquoi je l'accostais; mais doréna- 
vant je me tiendrai pour averti, et je me garderai 
bien de reiiouveler son cbagrin. 

Le colonel s'interdisait avec d'autant plus de 
résignation ce sujet d'entretien , que, malgré son 



i44 AN(;EUCA 

excellente mémoire, il n'était pas parfaitement sûr 
de ne point se trouver en défaut. Il détourna donc 
la conversation. 

— Le cher baronnet , dit-il , m'a appris qu'il 
n'avait pas encore eu le temps de vous introduire 
dans la société. Je m'estimerais heureux si, en son 
absence , vous vouliez bien accepter mes services. 
Plus l'offre était séduisante , plus il fallait être 
sur ses gardes. Néanmoins de Horn n'osa pas se 
refuser à un remerciement. Le colonel répondit 
qu'en remplissant les devoirs de l'hospitalité, il ne 
faisait qu'acquitter une dette qu'il avait autrefois 
contractée en Suède. 

.Jusque-là , ils étaient restés en place : Ligonier 
proposa au comte de reprendre sa promenade ; il 
commencerait par le Vauxhall son office de cicé- 
rone. Comme en faisant celte offre, il s'était remis 
en marche , de Horn n'osa pas se soustraire brus- 
quement à tant d'obligeance, et se vil forcé de le 
suivre. L'entretien continua , alimenté par Ligo- 
nier. Il ne roula que sur des banalités , relatives à 
la Suède, puis à l Angleterre, de Horn préoccupé 
de son idée voyant un piège sous chaque ques- 
tion , et répondant en conséquence. Il se glissa bien 
quelques scrupules dans son esprit ; il ne pouvait 
se dissimuler que le gros homme avait vu la Suède; 
mais c'était tout au plus la preuve qu'on lui avait 
envoyé un espion en état de jouer son rôle. 



KAUFFMANN. U5 

Cependant, tout en parlant, son compai^^non 
adressait , de droite et de gauche , de nombreux 
saluts qui lui étaient rendus : il n'était guère pro- 
bable qu'il y eût tant d'agents de police au Vaux- 
hall. Le colonel avait salué autant de femmes que 
d'hommes; et, de tous les promeneurs , c'étaient 
les mieux mis, les plus distingués. Il en avait ap- 
peléquelques-unsparleursnoms, etc'étaientle plus 
souvent des lords et des ladies. Plusieurs fois même, 
on lui avait dit en passant : Bonjour, colonel. De 
Horn commença à se repentir de sa méfiance. ÏI 
sentit la nécessité d'être moins laconique, et d'a- 
dresser à son tour quelques questions ; mais quel 
texte prendre?... Les personnes qui saluaient Ligo- 
nier lui en servirent, et il eût été impossible d'en 
choisir un meilleur : c'était donner au colonel une 
occasion de déployer toute son érudition, et la con- 
versation , qui languissait, reprit avec une abon- 
dance jusqu'alors sans exemple. 

Tous ces renseignements étaient une preuve de 
plus qui justifiait Ligonier; mais lorsque, les pré- 
sents épuisés, il en vint aux absents, et que dans 
son énumération le nom de la signora Angelica 
Kauffmann se plaça sur ses lèvres, non pas tout à 
fait par hasard , mais un peu suggéré par de Horn, 
celui-ci passa de la confiance à l'estime , et se rap- 
pela subitement les offres de service de l'aimable 
colonel. 

II. <o 



un ANGELICA 

Mais elles avaient été si iroidement accueillies! 
Comment revenir sur ce refus tacite? c'était comme 
une fatalité! I.a maison des Kauffmann s'ouvrait 
encore pour lui , et sa maladresse une seconde fois 
venait de lui en fermer la porte! Li^jonier aurait 
la même répugnance que lady M. Veerlvort; car 
il était impossible qu'il ne trouvât pas deHorn im- 
pertinent, et s'il n'en témoignait rien, c'était par 
savoir-vivre. 

DeHorn n'était pas heureux dans ses conjeelures: 
loin de lui en vouloir, Ligonier raffolaitde lui. Voilà 
plusieurs heures qu'ils se promenaient ensemble, 
et le comte n'avait ni donné ni reçu le moindre 
salut : en fallait-il davantage? Leur sympathie était 
égale, quoique Torigine en fût tout opposée. En- 
fin , malgré l'intérêt de Tenlretien, le colonel com- 
mença à s'apercevoir qu'ils étaient sur pied depuis 
longtemps. Mais s'il était las d'être debout, il ne 
l'était pas de parler ; il lui aurait coûté de se sé- 
parer de son auditeur : il le pria donc à souper, et 
de Horn n'hésita point à accepter. Il était charmé 
de rester dans une si agréable compagnie, et il sa- 
vait de Shelton que rien n'est de plus mauvais 
goût que de faire des façons. 

lis entrèrent dans un cabinet. Ligonier, api'ès 
un quart d'iieure de conférence avec le garçon , 
commanda un souper de gourmet, qui bientôt vint 
donner plus de verve à leur causerie, et accélérer 



KAUFPMANN. U7 

les progrès de leur intimité. De Horn se sentait à 
Taise. Enhardi parla chère et les vins, par la ron- 
deur du colonel , il ramena Tcntretien sur miss 
Kauffmann. 

Angelica n'était sur aucun livre de noblesse; mais 
elle avait été un instant fashionable, et la fashion 
est une noblesse aussi. Ligonier immédiatement 
s'était fait présenter à elle. Il est vrai qu'amené par 
le flux de la mode, le reflux l'avait emporté; mais 
il s'agissait d'obliger son cher comte, comme il 
l'appelait déjà; et il lui promit d'aller à Golden- 
Square le lendemain , pour lui ménager une en- 
trevue. 

De Horn faillit sauter au cou du colonel; heu- 
reusement il se rappela qu'en Angleterre les hom- 
mes ne s'embrassaient pas , et il se contenta de lui 
serrer la main avec effusion par-dessus la table. 

D'abord la fatigue de la promenade , l'appétit 
à satisfaire , et les questions du jeune homme sur 
miss Kauffmann , avaient absorbé l'attention de 
Ligonier ; mais après le premier service et au mo- 
ment où de Horn , l'œil humide , s'étendait avec 
complaisance sur le plus intéressant des sujets, 
il fut tout surpris de voir le colonel quitter brus- 
quement la table, et courir dans le jardin , ayant 
en main sa fourchette. 

11 n'avait pas eu le temps de s'expliquer cette 
disparition soudaine, qu'il le vit revenir avec 



o 



148 ANGELÏCA 

deux «les promeneurs qui l'avaientsaluéune heure 
auparavant. Lijronierle présenta aux nouveaux ve- 
nus qui prirent place à table. Mais cet essai ne fit 
que le mettre en goût : le premier mouvement 
avait été d'accaparer le jeune étranger, le second 
d'en faire parade. Il lui fallait d'autres convives, 
de nouvelles présentations. Il braqua derechef son 
œil de lynx sur la foule ; il y découvrit plusieurs 
visages connus : il en connaissait tant!.., 11 les ap- 
pela, il courut après cuxj bon gré malgré, il les 
ramena , les fit asseoir à table, et en moins d'une 
demi-heure, il en remplit le cabinet. . 

C'eût été une cruauté de lui résister, car il ne 
se possédait pas de joie. Il aj)pelait les garçons; il 
encombrait la table de plats et de bouteilles; il 
portait des santés; il citait des noms; il parlait 
suédois; il n'appelait plus le comte que Frédéric! 
il mangeait, buvait, criait et riait tout ensemble. 
Frédéric , entraîné comme tous les convives j)ar 
cet exem{>lc irrésistible, ne fut pas long à se fami- 
liariser Jivec eux ; il prit une large part du bruit 
et de l'enjouement, et lorsqu'on se leva de table, 
il se trouva avoir une douzaine d'amis intimes. 

Mais la mémoire ne se noie pas toujours dans 
le vin. En se séparant du cher colonel, il n'ou- 
blia pas de lui recommander d'aller le lendemain 
sans faute à Golden-Square, et Ligonicr lui-même 
fut fort exact à s'y ren<lre dans la malinée. 



o 



KAUFFMAJNN. 149 

Angelica était sortie avec sa cousine : ilne trouva 
que son père; mais c'était assez. Il lui demanda 
la permission de lui amener un de ses bons amis, 
le comte Frédéric de Horn , qui avait le plus vif 
désir de faire leur connaissance. 

— Le comte de Horn? Ah! oui... Un ami de 
sir Francis Shelton , n'est-ce pas? 

— Son ami ! Son ami !... c'est-à-dire qu'il Ta 
rencontré dans une auberge. 

— 11 est vrai; mais ils ont passé l'hiver ensem- 
ble à la campagne. 

— C'est possible ; mais ce que je sais , c'est 
que Shelton ne connaît pas la famille de Horn! 11 
n'a fait que toucher barre en Suède! Il n'est pas 
resté comme moi un an à Stockholm! Il n'a pas 
été à la cour ! 

— Vous avez connu la famille de Horn en 
Suède? 

— Mais un peu, dit Ligonier d'un ton qui si- 
gnifiait beaucoup. 

— Vraiment!... Et est-ce une famille distin- 
guée du pays? 

— Assurément!... L'oncle de Frédéric était 
maréchal du palais. 

— Maréchal du palais!... Diable!... 

— C'est lui qui a été décapité avec le comte de 
Brahé ! 

— Décapité! Ah! mon Dieu! Et pourquoi? 



loO ANGELICA 

— Lors (lu complot des bonnets contre les cha- 
peaux. 

Kauffmann n^était pas fort au fait de riiisloire 
contemporaine : il crut qu'il s'agissait de quelque 
rivalité de modes, et fut saisi d'horreur. Il aurait 
bien voulu en savoir davantage ; mais le colonel en 
parlait comme d'un événement notoire, et Kauff- 
mann aima mieux réprimer sa curiosité que de 
trahir son ignorance. 

— Et le père? demanda-t-il. 

— Il est mort ! 

— Je le sais : mais qu'était-il? 

— Il était blond. 

— Fort bien î Mais quelle était sa position à la 
cour? 

— Sa position? dit Ligonier, qui , forcé de ha- 
sarder une supposition , choisissait la moins im- 
probable. 11 était fort riche, extrêmement riche! 

Celte dernière équivoque eut plus de succès que 
les autres. Le vieillard faisait grand cas de la ri- 
chesse ; et, sa curiosité prenant ce nouveau cours, 
il s'informa si le comte avait beaucoup d'enlanls. 

— Il n'a jamais eu que deux fils; mais l'aîné 
est mort Tannée dernière , en sorte que toute la 
fortune revient à Frédéric. 

— Oui dà! oui dà !... Ah! il a perdtt aussi son 
frère... Que de morts dans cette famille î 

L'accent du peintre annonçait plus d'cnvio que 






KAUFFMANN. 131 

^ pitié, jigonier s'était trop aventuré dans ses ré- 
if iises^ Liif oublier la recommandation de 
^lielton. 

—"Ah ça! monsieur Kauffmann , tout ceci est 
entre nous. Ayez bien soin , je vous en prie , de 
ne jamais parler à mon jeune ami de sa famille. 
Vous lui feriez un chagrin mortel... Vous ne pou- 
vez pas vous figurer à quel point il est sensible, 
ce cher enfant ! 

— Soyez tranquille , colonel ; nous respecte- 
rons scrupuleusement sa douleur... Quand nous 
ferez-vc*!.i^ 1 honneur d'amener le comte ? 

— Demain, si vous permettez?... 

Kauffmann accepta le rendez-vous pour le len- 
demain. Pouvait-ou recevoir trop tôt un gentil- 
homme suédois, extrêmement riche, et neveu d'un 
maréchal du palais? Il savait d'ailleurs qu'il avait 
déjà été question de cette présentation entre sa 
fdle et lady M. Veertvort. Il s'empressa donc de la 
lui annoncer dès qu'elle revint. Angelica redou- 
tait les importunilés du colonel ; mais respéraiice 
de voir enfin son invisible lui fit envisager avec 
plaisir la visite du lendemain. Elle n'était pas fâ- 
chée qu'un autre réalisât les éternelles promesses 
de lady Mary, et le soir elle alla exprès prendre le 
thé à Charles-Street pour s'égayer aux dépens de 
sa vieille amie. Les rôles avaient changé , et cette 
fois ladv M. Veertvort fut l'incrédule. 



\:yi AiNGELICA 

— Vous verrez , ma belle , qu'il y aia cftcoi 
quelque accroc. Au deruier moment, lopelVi sa 
vage sera pris dune nouvelle terreur pa^u^^^-* 
ou bien les Ramsden mettront leur i;c/o. ~' ■ 

— Allons, chère lady; c'est de la jalousie de 
métier contre le colonel. Quoi que vous en diswz > 
c'est demain que je vais voir notre héros ; et puis- 
qu'il a oublié par timidité votre existence, je veux 
avant huit jours vous le présenter de ma main. 

— Oh! de votre main, volontiers, et je m'en 
fjage à lui pardonner. 

— Eh bien! c'est convenu ! Touchez làJHonlc^ 
à qui s^en dédit ! ,^ 

La sinistre prédiction de lady M. Veertvort ne 
devait point se vérifier. Le lendemain , à Theure 
(jxée, plutôt avant qu'après , la présentation eut 
lieu, et le comte s'en lira assez bien. On était pré 
venu eji sa faveur, Anjielica par les conûdenc< 
de lady Mary, Kauffmann par celles de Ligonic 
La fille le reçut avec rintérct affectueux que ) 
avaient inspiré ses malheurs ; le père, avec la con- 
sidération qu'il devait au neveu d'un maréchal du 
palais. De llorn lut tout surpris de se sentir quel- 
que assurance. 

Un homme plus clairvoyant que Limonier aurait 
deviné la pensée d'Angelica aux prévenances inac- 
coutumées dont elle le comblait j mais il était tel- 
lement concentré eu lui-même, (|u'il ne se douta 



KAUFFMANN. i53 

rnéme pas qu'il eût été mieux reçu qu'à l'ordi- 
naire. Ce jour-là surtout, un jour de double pré- 
senta^tion, pouvait-il être sensible à aucun autre 
plaisir? 

Quant à Frédéric , il demanda à Dieu , ei se 
couchant, de lui procurer une occasion de sed> 
vouer pour son cher colonel. 




/ 



VllL 



Ligoiiier n'était pas parti de Xioldeii-Square 
sans obtejiii" pour son jeune ami Taulorisalion 

J d'y retourner : celui-ci en profila, dès que les con- 
venances le lui permirent. Dans cette seconde visite 

/ (jue le colonel lit avec lui , de Horn , plus apj)ii- 
' voisc, osa parler h An^jclica du désir qu'il avait 

depuis longtemps de lui être présenté, do ses re- 
grets d'en avoir manqué l'occasion au concert de 
lady M. Veerlvort, et de la crainte où il étaitd'avoir 
olTensé cette dame. 



j 



ANGELICA KAIIFFMANN. loo 

Celle confession rappela à Angelica sa gageure; 
et s'étanl portée garant des bonnes dispositions de 
sa vieille amie, elle s'offril comme conciliatrice. 
Elle altendait le soir même lady Mary, et elle en- 
gagea le comte et le colonel à venir prendre le 
tlié , s'ils n'avaient rien de mieux à faire. 

Passer toute une soirée avec miss Kauffmann , 
quelle charmante perspective! Frédéric en oublia 
sa mauvaise honte ; Ligonier, par égard sans doute 
pour la mémoire de ses anciens amis , ne quittait 
plus d'un pas leur héritier : l'invilalion fut donc 
acceptée avec empressement. 

Lady M. Veertvort, prévenue de leur arrivée par 
Angelica, reçut le coupable avec indulgence, moins 
pourtenirsa promesse que par amabilité naturelle; 
et elle poussa môme la complaisance jusqu'à tem- 
pérer cette franchise un peu verte , cette vivacité 
de manières , si propre à effaroucher ceux qu'elle 
ne met pas encore à l'aise. Angelica , qui , ()ar ce 
revirement de position , se trouvait en quelque 
sorte avoir adopté le jeune étranger, sut beaucoup 
de gré à lady Mary de celte condescendance. Celui- 
ci , réconcilié avec lui-même, était visiblement 
heureux, quoiqu'assez taciturne; et la vieille da- 
me, encouragée par le bon eflet de sa magnani- 
mité , se sentit de plus en plus j)orlée à lui en don- 
ner des marques. 

Toutefois l'oubli et le pardon ne s'étendaient 



156 ANGELICA 

qu'à lui. Pendant que Gretly, par sa crédulité 
railleuse, excitaitLigonier à raconter au bon Kauff- 
niann les histoires les plus invraisemblables, lady 
Mary ne put résister au désir de demander au 
comte des nouvelles des Rarasden. Ce nom pro- 
noncé devant Angelica le fit rougir. Il s'empressa 
de dire qu'il ne les voyait plus, et quoiqu'avec dis' 
crétion, il laissa deviner qu'il avait été éclairé sur 
leur compte. C'en fut assez pour que la générosité 
de la vieille dame se transformât en affectueux in- 
térêt, et elle s'informa de la manière dont il pas- 
sait son temps à Londres. 

De Horn , qui avait un secret pressentiment que 
sa sincérité ne serait pas perdue , avoua qu'il était 
menacé d'y périr d'ennui, si le ciel n'avait eu pitié 
de lui , et ne lui avait envoyé le colonel Ligonier. 

— Il paraît, dit lady Mary, que sir Francis vous 
néglige tout-à-fait. 

— 11 est vrai ; mais il est toujours absent , et il a 
tant d'affaires qu'il n'a pas le temps de songer à 
mes plaisirs. 

— Heureusement , dit Angelica, vous pouvez 
vous passer de lui maintenant : personne n'est plus 
obligeant que le colonel... 

— Kt personne n'est moins occupé, inlerronipit 
lady Mary, à voix plus basse; ne vous faites pas 
scrupule de le mettre à contribution. 

— Vous voyez, my lady, que j'ai été au-devant de 



KAUFFMANN. 157 

vos conseils ; mais je n'abuserai pas : car la foulé 
m'effraie peut-être encore plus que la solitude. 

— Ohl bien, puisque vous aimez Tintimité, 
veuillez regarder ma maison comme la vôtre, et 
y venir sans façon toutes les fois que vous n'aurez 
point d'engagements ailleurs. La société d'une 
vieille femme n'est guère divertissante; mais ras- 
surez-vous : je ne suis jamais seule. N'est-ce pas, 
ma belle? j'ai toujours chez moi jeune et joyeuse 
compagnie. 

De Horn essaya de répondre par une galanterie; 
mais lady Mary lui rendit le service de lui couper 
la parole. 

— Pas de compliments, monsieur le comte. 
Quand nous nous connaîtrons mieux , ce qui ne 
tardera pas, j'espère, vous saurez que je les exè- 
cre : la preuve, c'est que je n'en fais jamais. Vous 
ne me ferez pas accroire que vous pouvez vous 
plaire avec moi autant qu'avec un minois comme 
celui-ci , dit-elle en levant de la main le menton 
d'Angelica. Ne craignez pas d'en convenir : je suis 
tout à fait de votre avis, moi qui vous parle: je 
n'aime que la jeunesse. Vivre avec de vieux visages! 
fi doncl autant vaudrait passer ma vie devant mon 
miroir. Moi je fraie avec les jeunes, en égoïste : 
tant pis pour eux si je les einiuie! mais je ne 
suis pas assez sotte pour vouloir qu'on me préfère 
où je ne suis que tolérée, et s'il y en a qui ont le 



158 ANGELICA 

•mauvais goût de m'aimer un peu , comme celte 
belle dame, c'est que je ne suis pas un porc-épic , 
tout hérissé d'exi{][ences. 

Quoique Angelica ne prît pas lout-à-fait au sé- 
rieux cette abnégation , elle s'apprêtait à répli- 
quer : lady M. Veertvort lui imposa silence. 

— Taisez-vous , langue dorée ! 11 n'y a ici que 
Grelly que j'estime : elle seule a le courage de 
ses oj)inions. Vous me rendriez un joli service, si 
j'étais assez foilc pour vous croire. Je vous assom- 
merais, et vous me détesteriez. Non pas, s'il vous 
plaît ! Je connais aussi bien que vous les privilèges 
de mon ôge : c'est d'être servie la première à ta- 
ble, d'occuper le fond d'un carrosse, et de lyran- 
niser les jeunes gens; mais votre servante, quant 
au dernier. 

— lien est que vous oubliez, lady Mary, repartit 
Angelica , et dont pourtant vous ne vous laites pas 
faute d user, c'est de nous fermer la bouche quand 
nous essayons de repousser vos injustes conces- 
sions ; mais ne prenez pas notre silence pour un 
ac({uiescemenl. Monsieur le comte, lady IMary 
vous invite ù nous venir voir chez elle : je vous 
prie à mon tour de la venir voir chez nous. 

La grûce de celle double invitation en augmen- 
tait encore le prix : le comte, transporté iraise, 
répondit qu il ne laisserait éeliap[)er aucune des 
occasions (pic miss Kauiiniann voudrait bien lui 



KAUFFMANN. 159 

fournir de réfuter l'injuste opinion de lady Mary 
Veertvort. 

— A qui mieux mieux , s'écria cette dernière : 
la jeunesse est une vraie franc-maçonnerie. Votre 
connaissance à tous deux date d'hier, et déjà vous 
vous entendez comme larrons en foire. Vous voilà 
coalisés contre moi. Ah, monsieur le flatteur! j'ai 
bien un moyen de me venger de vous , si je veux, 
et de vous faire demander grâce; c'est de vous 
inviter quand je serai seule. Mais l'épreuve serait 
trop cruelle; et si vous me faites Tamilié devenir 
souper chez moi après-demain, vous y trouverez 
la belle hypocrite que voici. 

Lady M. Veertvort ne se rendait pas assez jus- 
tice. Malgré ses rides, dont elle aimait tant à 
parler, de Horn l'aurait embrassée de bien bon 
cœur; et lorsqu'il s'en retourna chez lui, il se de- 
manda comment il avait pu être assez aveuglé par 
la timidité pour avoir peur d'une si excellente 
dame. 

Quoique son père fût protestant, le jeune comte, 
fils d'une catholique, avait été élevé dans cette re- 
ligion. A la vérité, depuis qu'il avait cessé d'être 
sous la surveillance du vieil abbé son gouverneur, 
il s'était fort relâché, dans la compagnie de Shel- 
ton, de SCS devoirs de piété; mais en cet instant 
son âme était pleine de sentiments tendres, ses 
vœux venaient d'être exaucés : il éprouva le be- 



1G0 ANGELICA 

soin d'en rendre grâce à Dieu. Le lendemain était 
un dimanche: après déjeuner, il alla pour la pre- 
mière fois faire ses dévotions à la chapelle de Tam- 
bassade française. 

11 n'avait pas commencé sa prière, que le ciel 
lui tint compte de sa reconnaissance. Au moment 
où il s'agenouillait, il aperçut de loin et devant 
lui les KauffmannI II était venu dans une inten- 
tion toute pieuse; mais Dieu n'eut, pendant l'of- 
fice , qu'une bien faible partie de ses pensées. 

Dès que la messe fut achevée, il guetta le départ 
des Kauffmann, ets'étant placé sur leur passage, 
il offrit de l'eau bénite à Angelical Ce fut leur tour 
d'être étonnés. 

— Est-ce que vous seriez des nôtres? demandâ- 
t-elle. 

— J'ai ce bonheur, dit de Horn, qui de sa vie 
ne l'avait jamais si bien apprécié. 

Et comme Angelica en exprimait sa satisfaction 
avec un entraînement naïf, qui annonçait une 
grande ferveur de dévotion, la sienne s'en aug- 
menta beaucoup, et il se promit d'être plus exact 
dorénavant à s'acquitter de ses devoirs religieux. 
Le lendemain au soir, Ligonier,qui s'était chargé 
de le venir chercher, s'étant fait un peu attendre, 
les Kauffmann arrivèrent avant eux chez lady M. 
Veertvort. 

— Vous ne savez pas, chère lady, dit Angelica 



•KAUFFMANN. ^Gl 

après les premiers complimenls ; le comte de Honi 
est catholique ! 

— Il est catholique ! repartit lady Mary, prenant 
à son exemple un air radieux. 

— Oui, chère lady! nous lavons rencontré 
hier à la messe ! 

— En vérité, ma belle ! . . . voilà une nouvelle qui 
me ferait bien plaisir, si je n'étais pas protestante. 

Angelica se tut, toute confuse de sa distraction. 
Heureusement les protestants n'ont pas la même 
ardeur de prosélytisme que les catholiques ; hors 
de leur église, il est encore quelque espoir de salut, 
et lady Mary n'en fit pas moins bon accueil au 
comte. Angelica , placée près de lui à table et ras- 
surée par la tolérance de son aimable hôtesse, ne 
fut pas obligée de déguiser l'effetfavorable qu'avait 
produit sur elle cette communauté de croyances. 
Les Reynolds et Zucclii étaient au nombre des 
convives : le jeune Suédois leur fut présenté; et à 
l'exemple d'x\ngelica , ils firent beaucoup de frais 
pour lui, surtout Zucchi, dont la familiarité cares- 
sante séduisit tout d'abord Frédéric, déjà disposé 
à aimer l'ami intime de la maison Kauffmann. 

La joie a ses insomnies comme le chagrin : de 
Ilorn, rentré chez lui, n^éprouvait aucune envie de 
dormir : il se mit à écrire à sir Francis. 

Sa lettre, qui n'avait pas moins de huit grandes 
pages, était un hymne d'enthousiasme et d'ado- 

II. 4i 



im ANGKLICxV • 

ration en 1 honneur de ses nouveaux amis et du 
genre humain en général. Les Ramsdeu seules 
étaient exceptées ; et dans un post-scriptum de quel- 
ques lignes, il expliquait comment elles Tavaient 
dégagé, au Vauxhali , de toute obligation envers 
elles. 

Shelton, dans sa réponse, le félicita de cette rup- 
ture définitive. Elle était commandée par la raison; 
la conduite de ces femmes ne devait hiisser à cet 
égard ni doutes ni regrets. Il avait lu avec salis- 
faction les détails que son jeune ami lui donnait : 
il avait moins de remords de lui faire si mal les 
honneurs de Londres. Après un éloge succinct 
des nouvelles connaissances de Frédéric , Shelton 
ajoutait qu'il avait enfin reçu signe de vie de Pagent 
qu'ils avaient envoyé en Suède. Il venait d'y dé- 
barquer, et promettait de mettre dans sa mission 
toute Taclivité possible. Au surplus, Shelton joi- 
gnait cette lettre à la sienne, peiisantquc Frédéric 
serait bien aise de la lire, quoiqu'elle ne contînt 
qu'une j)rotestation de zèle, délayée dans le style 
diffus des gens d affaires. Le seul point important, 
c'était le lieu d'où elle était écrite , et on devait 
supposer que la seconde contiendraitdesespérances 
moins vagues. 

L'annonce de l'arrivée de leur agent en Suède, 
et celle de la présentation de Frédéric à miss 
Kauffmann et à Ueynolds , avaient luit nailre une 



KAUFFMANN. 165 

idée à Shelton : c'était que Frédéric se fît peindre. 
D'un moment à l'autre, le succès des négociations 
qui s'entamaient là-bas pouvait déterminer son 
départ. Shelton serait charmé d'avoir un souvenir 
de lui, et il n'en était pas de plus agréable qu'un 
portrait. Quant au choix du peintre, il l'engageait 
à donner la préférence à miss Kauffmann , non 
pas qu'elle fût supérieure, ni même tout à fait 
égale à Reynolds; mais elle était moins occupée: 
elle travaillerait avec plus de soin et d'activité. 
D'ailleurs y puisque les Kauffmann paraissaient 
vouloir attirer chez eux Frédéric, ce serait le moyen 
le plus convenable de s'acquitter envers ses hôtes, 
qui n'étaient pas riches. Si la négociation l'embar- 
rassait , il n'avait qu'à prier Ligonier de s'en 
charger. Le colonel ne demanderait pas mieux 
que de lui rendre ce service; mais Frédéric ferait 
bien de ne pas dire à qui il destinait ce portrait, 
car Ligonier, quoique fort brave homme et extrê- 
mement serviable, était de nature jalouse, et ac- 
capareur en amitiés . A cause de son ancienne liaison 
avec la famille de Horn, à cause de ses complaisan- 
ces récentes, il se croirait peut-être en droit d'être 
préféré à un absent, dont il ne pouvait connaître 
au juste les titres ; et il serait prudent, pour ne pas 
le désobliger, de garder avec tout le monde le 
secret. 

Les premiers paragraphes de cette réponse 



f({4 ANGELICA 

avaient fait grand plaisir au comte '. elle approuvait 
ses nouvelles liaisons, elle lui donnait d'assez bons 
renseignements de Suède ; mais le dernier lui fît 
oublier tous les autres. Faire faire son portrait 
par miss Kauffmann ! c'était plus qu'il n'eût ja- 
mais osé espérer. Les séances allaient lui fournir 
de fréquentes occasions de la voir : il bénit la bien- 
heureuse idée du baronnet, et s'empressa d'y don- 
ner suite. 

A force de présenter l'héritier de ses anciens 
amis , à force de lui prodiguer d'obligeantes 
attentions, et de recevoir en retour des témoignages 
de gratitude et de déférence , Ligonier n'était pas 
éloigné de s'en croire le tuteur. Tout ce qui lui 
donnait cette apparence était bienvenu. 11 ne se 
fit pas prier pour se charger de cette négociation. 
Angelica n'avait point de travail urgent; les séan- 
ces ne pouvaient commencer trop tôt au gré du 
comte : la première fut tixée au surlendemain. 

Ligonier, après avoir installe son pupille, 
partit presque aussitôt, et il ne resta dans Tatelier, 
outre le peintre et son modèle, pue Grelly et 
Kauffmann. vVngelica était convenue avec de Horn 
qu'il la préviendrait dès qu'il se sentirait fatigué, 
niais il n'avait garde de l'être ou d'en convenir. 
Quant à elle, le pinceau en main, elle oubliait fa- 
cilement les heures. Grelly babillait lout en bro- 
dant au tambour j le viediard, par un reste d'Iia- 



KAUFFMANN. 16'i 

bitude, barbouillait consciencieusement la même 
toile depuis un an, à côté de sa fille : la séance eût 
duré éternellement, sans lady M. Veertvorl , qui 
pourtant n'était arrivée qu'aux deux tiers. 

— Ah ça! mon cœur, est-ce que vous ii allez 
pas bientôt rendre au comte sa liberté? voilà 
longtemps que vous le tenez là, sans reproche. 

Le comte ne lui sut aucun gré de cette charitable 
observation, et se hâta de protester qu'il n'était 
point fatigué. 

— Soit; mais moi je le suis pour vous. 

— Quelle heure est-il donc? demanda Angelica, 
tout en continuant de peindre. 

— Trois heures viennent de sonner, ma belle. 

— Trois heures! s'écria Angelica, posant pré- 
cipitamment sa palette. 

— Oui, ma mignonne a quelle heure avez-vous 
donc commencé? 

— A midi, répondit Gretly. 

— - A midi ! et von? n'êtes pas fatigué, monsieur 
le comte? ma foi, c'est affaire à vous ! 

Cette raillerie de lady M. Veertvort rappela à 
Angelica qu'elle devait des excuses au comte. 11 
répondit que c'était lui, au contraire, qui avait à 
craindre d'avoir abusé de la patience de miss 
Kauffmann ; et il se retira , non sans quelques 
regrets, et le cou un peu raide, mais la joie au 
cœur. 



\m ANGE Lie A 

A peine lut-il parti, que lady M. Veeilvort, qui 
cejuur-là était en belle hunieur, se mit à contre- 
faire son jargon bizarre, et ses airs de demoiselle, 
comme elle les appelait. L'imilalion, qui ne man- 
quait pas de vérité, fit éclater de rire Kauffmann et 
Grelly j mais Angclica crut devoir prendre la dé- 
fense de Tabsent. Sans doute il parlait un jargon 
incorrect; mais, un peu plus, un peu moins, c'é- 
tait le cas de tout étranger; et lady Mary n'aurait 
pas dû oublier qu'elle se faisait, par cette critique, 
quatre ennemis pour un. 

— C'est un oubli dont vous êtes complice, ma 
chère ; mais de grâce, ne me faites pas plus mau- 
vaise que je ne suis. Vous savez bien que je ne 
cherche querelle qu'à mes amis, et sérieusement je 
me sens tout à fait portée pour ce jeune homme. 

Lady M. Veertvort , en effet, pour racheter son 
épigramme, se mitàcontinuerelle-mème l'apologie 
qu'elleavait interrompue. Les sauvageries du jeune 
de Horn, soit de langage, soit de manières, avaient 
leur charme. 11 fallait lui tenir compte du passé. 
11 avait été élevé à la campagne, dans un pays de 
loups, sans sa mère qu'il n'avait pas connue, loin 
de son père qui le méconnaissait, livré à des mer- 
cenaires. C'était déjà beaucoup qu'il fût ce qu'il 
était ; et puis, lorsqu'on songeait à cette dernière 
et cruelle épreuve qu'il venait de subir ( épreuve 
dont en passant elle fit un tableau rapide et animé), 



KALFFMANIN. 167 

eu vérité on devait se dire non-seulement que la 
sévérité à son égard serait de l'injustice, mais que 
Tindifférenee serait de la sécheresse d'âme. 

Lady M. Veertvort s'échauffait volontiers en 
parlant ; mais elle n'était pas longtemps dupe de 
son éloquence. Voyant que chacun renchérissait 
sur ses éloges , et que Kauffmann était tout près 
de s'excuser d'avoir ri , elle fit soudain volte-face. 

— Tout cela est fort bien , dit-elle; mais il lui 
manque une qualité qu'en conscience il m'est 
impossible de lui accorder. Il pose très-mal. 

— Ce n'est pourtant pas faute de patience, dit 
Angelica. 

— Non ; mais il ne vous regarde pas. J'ai été 
là une heure , vos yeux n'ont pas rencontré une 
seule fois les siens. Si je ne le savais catholique , 
je le prendrais pour un fakir ; il est resté tout le 
temps abîmé dans la contemplation de son nez ; 
s'il n'y prend garde, il finira par loucher. 

Lady M. Veertvort n'assista pas aux deux séan- 
ces qui suivirent; mais elle vint à la fin de la qua- 
trième. 

— A la bonne heure, dit-elle quand le comte 
fut parti ; maintenant il pose parfaitement. Il a 
relevé le menton ; et , je l'ai bien observé , il ne 
vous a pas quittée de l'œil une seconde. Ahl je 
ne me ferai pas scrupule d'assister à vos séances : 



168 ANGELICA 

rien n'est capable de lui donner la moindre dis- 
traction ; il se tient immobile, Tœil fixe , comme 
un soldat sous les armes. 

— Alors , dit Gretly, le voilà parfait mainte- 
nant ; car vous vous souvenez que c'était son seul 
défaut. 

— Oui , oui , il est parfait ; mais je doute fort 
que son portrait le devienne jamais si toutes vos 
séances se passent comme celles que j'ai vues. 

— Pourquoi donc, lady Mary? dit Angelica. 

— Pourquoi, mon cœur? Parce que vous avez 
l'air de jouer aux barres tous les deux ; vous cou- 
rez toujours Tun après Tautre. La première fois, 
vous le regardiez, et il baissait les yeux 5 aujour- 
d hui qu'il vous regarde , c'est vous qui ne levez 
plus les vôtres. 

Cette remarque, et la rougeur dont elle colora 
les joues d'Angelica , n'échappèrent point à Kaufl- 
mann ; et une vieille idée , assoupie dans un coin 
de son cerveau , se réveilla subitement. Plusieurs 
observations , qu'il avait faites machinalement et 
sans conclure, commencèrent à prendre à ses 
yeux une signification. 11 se reporta, par un ef- 
fort de mémoire , à son adolescence , à ses pre- 
mières amours ; et, à défaut de preuve solide , ra- 
massant en un faisceau tous les indices, toutes les 
apparences, il arriva à une première conséquence, 



KAUFFMANN. 169 

c^est que le comte de Horn était amoureux. Qu'il 
fût amoureux d'Angelica , cela allait sans dire; 
et que celle-ci le payât secrètement de retour, le 
vieillard n'en doutait plus maintenant qu'il y ré- 
fléchissait. Il revint donc à toutes voiles vers son 
éternel projet de mariage. Quel excellent parti! 
Une grande fortune , un beau nom , toutes sortes 
de qualités physiques et morales; il était comte, 
neveu d'un maréchal du palais, et catholique !... 
La seule objection qu'on pût faire , c'est qu'il était 
un peu jeune. Mais était-ce un défaut pour Auge- 
lica , qui avait si grand'peur des roués, et qui, dès 
l'enfance, avait été accoutumée à faire toutes ses 
volontés? Raisonnable comme elle était, ce serait 
un bonheur pour tous deux qu'elle fût la maîtresse 
dans sou ménage. La comtesse de Horn !.. la com- 
tesse Frédéric de Horn!.. la comlesse Angelica de 
Horn !... Kauffmann se promit, cette fois, de n'en 
point parler à Zucchi : ce n'est pas qu'il craignît 
ses arguments; mais il fallait redoubler de discré- 
tion et de prudence. 

S'étant fait tous les raisonnements qui pouvaient 
flatter ses désirs , il se mit à travailler avec zèle 
à la réalisation de cette douce espérance. Moitié 
calcul , moilié anticipation de tendresse paternelle, 
il était aux petits soins pour le comte. Il ne per- 
dait pas un prétexte de l'attirer au logis ; quand 
il se trouvait en tiers avec les deux amants, il s'en- 



170 ANGELICA 

dormait volontiers comme le courtisuu d'Auguste, 
et il ne lisait plus que des voyages en Suède. 

Mais quel ne fut pas son désappointement, lors- 
qu'il vit sa fille se refroidir à mesure qu il s'en- 
flammait! Jamais elle n'avait été si réservée avec 
le comte , et elle était devenue aussi avare d'éloges 
qu'elle en avait été prodigue autrefois. Kauffmann 
s'était donc trompé : elle n était pas amoureuse l 

C'était comme un fait exprès ! on eût dit qu'elle 
prenait plaisir à déjouer tous les plans de bonheur 
qu'il combinait pour ellel II se repentit amère- 
ment des encouragements qu'il avait donnés à l'a- 
mour du jeune homme , et fut sur le point , par 
une autre exagération , de lui fermer sa porte. Une 
inspiration soudaine le retint. Si ce n'était pas 
d'Angelica que le comte fût épris? Il était fort as- 
sidu , il est vrai, à Golden-Square ; mais elle n était 
pas la seule jeune lille de la maison. Le bon oncle 
commença à se souvenir qu'il y'avaitchez lui une 
nièce , qui avait bien aussi quelque mérite. Si An- 
gelica était réservée avec de Horn , celui-ci ne l'é- 
lait pas moins avec elle. Il avait mis de ciMé toute 
timidité; et pour elle il était encore d une politesse 
un peu froide , tandis que (Jrclly et lui étaient tou- 
jours à rire ensemble , à jouer comme deux vrais 
enfants I . 

C'était pour cela que le portrait avançait si j>€U, 
malgré le nombre el la bmgucurdes séances. Celte 



KAUFFMANN. 17i 

pauvre Angelica était continuellement obligée de 
recommencer son travail. Elle y mettait une pa- 
tience de sainte; elle était si complaisante ! Il sem- 
blait qu'elle le prolongeât à dessein... Au fait, peut- 
être bien en était-il quelque chose , et avait-elle 
reçu les confidences de sa cousine... Eh oui, sans 
doute : c'était clair comme le jour. Les manières 
de Gretly étaient plus engageantes pour un novice, 
et elles l'avaient séduit tout d'abord. Puis les âges 
se rapportaient mieux : Gretly avait dix-huit mois 
de moins qu'Angelica. 

Cette découverte consola Kauflmann. Après la 
joie de marier sa fille , il n'en pouvait pas éprou- 
ver de plus vive que d'établir avantageusement sa 
nièce. Du moins cet admirable parti ne sortirait 
point de la famille. C'était une alliance des plus 
honorables , qui stimulerait peut-être Angelica , et 
triompherait de son aversion pour le mariage. 
D'ailleurs, ce cher Michel, quelle nouvelle à lui 
apprendre ! 



IX. 



Le bon Kauffmann , ayant composé dans sa tête 
le roman des amours de sa nièce avec le comte de 
Ilorn, lut, comme tous les auteurs, impatient de 
jouir de son œuvre , et cette impatience se cacha 
derrière toutes sortes d'excellentes raisons. Il avait 
soufiert les assiduités du jeune Suédois auprès 
d'An^elica qui était la prudence même ; mais 
avec une folle comme Gretiy, il fallait y rejjarder 
à deux fois. 11 en avait la responsabilité vis-à-vis de 
son frère. D'ailleurs , la position sociale de la 



ANGELICA KAUIFMANN. 175 

hranehecadetledesKauifmannélait bien inférieure 
à celle de Taînée ; et Jean-Joseph Kauffmann , 
peintre d'histoire, était un autre beau-père que le 
fermier Michel. Gretly n'était donc pas un parti 
comparable à son illustre cousine , et cette consi- 
dération pouvait faire naître de graves obstacles. 
Sans doute, les objections ne viendraient pas du 
jeune homme ; mais autour d'un amoureux se 
trouvent toujours des gens qui se chargent de cal- 
culer pour lui; et à vingt-un ans, quelle que soit 
la position, il n'est pas de véritable indépendance. 

Il parut donc sage au vieillard de provoquer 
une explication entre les conseils , avant que les 
parties ne menassent plus loin l'affaire. 11 était le 
représentant naturel de sa nièce; et quel autre, 
mieux que l'ancien ami de la famille de Horn, 
pouvait défendre les intérêts du comte? Kauff- 
mann ayant nommé d'office le colonel Ligonier, 
se promit d'entrer en conférence avec lui à la pre- 
mière occasion. 

Celte occasion se présenta dès le lendemain. 
Ligonier venait d'ordinaire avec le comte à toutes 
les séances; mais il se retirait au bout d'un quart 
d'heure, pour aller faire ses nombreuses visites du 
matin. Au moment où il sortit de l'atelier, Kauff- 
mann , sous prétexte de le reconduire , laissa les 
deux amants sous la surveillance de sa fille , et le 
pria de vouloir bien s'arrêter un instantau parloir. 



174 ANGELICA 

Lorsqu'ils y furent , il en ferma exactement la 
porte , et , prenant un air solennel , il dit à Ligo- 
uier : 

— Colonel , j'aurais à vous entretenir d'une af- 
faire de conséquence : pouvez-vous m'accorder 
quelques minutes d'attention? 

Ligonier , surpris , fit un signe d'assentiment. 
Kauffmann lui ayant avancé un siège, et en ayant 
pris un, ils s'assirent tous deux, et le vieillard 
poursuivit : 

— Colonel , vous étiez l'ami de la famille de 
Horn? 

— L'ami intime! répondit Ligonier les deux 
mains dans ses poches , et se renversant sur sa 
chaise. 

— Quel âge a le comte? 

— Frédéric? il vient d'avoir vingt et un ans. 

— Et à quel ûge est fixée la majorité en Suède ? 

— La majorité féodale, voulez-vous dire? 

— Oui. 

— Vingt et un ans! 

— Alors, il est libre de ses actions? 

— Comme vous et moi. 

— Et maître de sa fortune ? 

— Oui et non. 

— Comment? 

— Des formalités de succession qui seraient 
trop longues à vous expliquer. 



KAUFFMANrs. 175 

— Mais pas de difficultés sérieuses? 

— Non, 11011 , un peu de temps et de patience. 

— Excusez-moi, colonel, si je prends la liberté 
de vous faire toutes ces demandes. Je vous considère 
en quelque sorte comme le père du comte, et je suis 
père de famille aussi : j'ai deux iilles , car je puis 
bien dire que ma chère nièce est une fille pour moi. 
Or, je me suis aperçu d'une chose , c'est que votre 
pupille... A son âge, on a le cœur sensible , c'est 
bien naturel ; mais on est sans prévoyance à son 
âge; et c'est à nous , gens d'expérience, à raison- 
ner pour nos chers enfants. 

Kauffmann , sans le savoir , avait flatté infini- 
ment le colonel. 

■ — Parbleu! monsieur Kauffmann, voilà une 
démarche sensée et tout à fait loyale : j'y répond lai 
avec la franchise d'un vieux soldat. Frédéric est 
amoureux. 

— On ne me trompe pas , colonel. J'ai vu tout 
de suite qu'il était amoureux de ma nièce. 

— De votre nièce?... Non pas : de votre filie. 

— De ma fille?... Êtes-voussùr? 

— Très-sùr... Est-ce que Frédéric a des secrets 
pour moi? 

— Vraiment ! il vous Ta dit ! 

— Sans doute. . . Je suis son ami avant tout , dit 
Ligonier d'un ton paternel. 

KauffmaQii restait pensif ; le colonel continua : 



170 ANGELICA 

— Ah ça! je ne suis pas dupe du détour ingé- 
nieux que vous avez pris pour me faire parler le pre- 
mier... Ah ! ah ! ah! votre nièce 1... Vous êtes un 
rusé compère^ monsieur Rauffmann !... Nevous en 
défendez pas : vous avez bien fait. C'est dans l'or- 
dre ; le jeune homme doit faire les avances. Mais 
actuellement les voilà faites, et tout mystère est 
hors de saison. Voyons , vous n'êtes pas sans avoir, 
de voire côté, reçu quelque confidence de votre 
fille? 

Le bonhomme ne savait plus trop où il en était ; 
mais son instinct lui dit qu'il ne fallait rien pré- 
juger. 

— C'est-à-dire... voyez-vous... reprit-il, les 
filles ne sont pas des garçons... La pudeur... Sur- 
tout n)onange... Et puis à moi... Les pères ne 
sont pas des mères... 

— Je conçois... Mais vous devez bien savoir, 
par vous-même , à quoi vous eij tenir? 

— Oh! sans doute... à peu près... Mais c'est 
une matière si délicate... Vous sentez qu'on craint 
toujours do se tromj)er... 

— Ecoulez , monsieur Kauffmann , nous autres 
militaires, vous savez , nous avons une certaine Iia- 
bitude des femmes... Fiez-vous à moi... Mons 
Frédéric n'a pas besoin de s'aller pendre, cl miss 
Angelica... 

— Vous croyez? 



KAUFFMANN. HT 

— Je ne crois pas, j'en suis sûr. . . Et ma foi , mon- 
sieur Kauffmann, puisque nos jeunes gens s'ai- 
ment, nous ferons aussi bien de les laisser se 
marier à leur gré. Sans doute, il y a quelques ob- 
jections à faire : mais où n'y en a-t-il pas? Je vois 
chez moi un beau nom et de la fortune , chez vous 
un talent rare , qui donne l'un et l'autre ; des deux 
côtés, des avantages personnels et de l'amour. Plût 
à Dieu qu'il n'y eût jamais (l'union plus mal 
assortie 1 

Le vieillard était aux anges ; l'affaire lui parut 
assez avancée pour qu'il pût, sans inconvénients, 
être modeste et désintéressé; et il parla de la diffé- 
rence de naissance. Mais Ligonier ne voulut pas 
être en reste avec lui. 

— 11 n'y a de vraies mésalliances que pour les 
femmes, monsieur Kauffmann. D'ailleurs Frédé- 
ric est seul de son nom ; il est important qu'il ne 
le laisse pas éteindre, et plus tôt il se mariera, 
mieux ce sera. Or, allez donc lui proposer d'épou- 
ser une autre fille que la vôtre ! Tenez, mon cher 
monsieur, entre nous, n'oublions pas une chose, 
c'est que nos enfants sont majeurs. Croyez-moi, 
ne compromettons pas notre autorité Au sur- 
plus, ajouta-t-il en se levant, nous en recause- 
rons. Réûéchissez, sondez adroitement votre fille, 
et gardons-nous mutuellement le secret. Adieu' 

II. \2 



17& ANGELICA 

je suis fâché de vous quitter si tôt; mais j'ai encore 
toutes mes visites à faire. 

— Adieu , colonel , au revoir ! 

Ligonier venait de monter en carrosse : Kauff- 
mann , au lieu de rejoindre sa fille dans Tatelier, 
rentra au parloir pour recueillir ses idées. Com- 
ment ! c'était d'Angelica que le comte était amou- 
reux!... Effectivement, cette froideur apparente 
n'était que la timidité de Tamour. Il était à son 
aise avec Gretly, précisément parce qu'il ne l'ai- 
mait pas. Il n'avait que de l'amilié pour elle , en- 
core parce qu'elle était cousine d'Angelica , et il 
témoignait à l'une ce qu'il sentait pour l'autre. 

Quant aux deux jeunes filles , la différence de 
leurs manières d'être à l'égard du comte s'expli- 
quait par la même raison : ce que Kauffmann 
avait appelé le refroidissement d'Angelica , n'était 
qu'un effet de sa pudeur, dont la retenue augmen- 
tait avec son amour. 

Il était absorbé dans ces réflexions , et la tête 
dans les deux mains, lorsque Angclica, la séance 
terminée et de Horn parti , ne voyant pas repa- 
raître son père, descendit pour savoir ce qu'il 
faisait. Il était si préoccupé qu'à peine il l'enten- 
dit entrer. 

— Eb bien! mon père, lui dit-elle, que faites- 
vous donc là tout s<!ul , depuis une bcure? 



KAUFFMANN. 179 

— Je n'étais pas seul , dit Kauffmann, voulant 
éviter de communiquer sa pensée. 

Celte réponse fit remarquer à Angelica les deux 
sièges qui n'avaient pas été remis en place. 

— Je ne m'étonne plus : Vous avez reçu une 
visite? 

— Non, c'est le colonel qui était avec moi. 

— Le colonel?.. Vous avez donc des secrets en- 
semble? 

Kauffmann s'était promis de tourner autour de 
la question avant de l'aborder ; mais l'occasion le 
tenta : 

— Ce n'est point un secret... pour toi... Il me 
parlait du comte de Horn. 

— Ah I dit Angelica d'un ton indifférent. 

Le vieillard s'attendait à plus de curiosité , 
néanmoins il reprit : 

— Le comte est majeur.. . 11 va entrer en jouis- 
sance de sa fortune... Il est le seul héritier d'un 
beau nom , et nous causions de son établissement , 
le colonel et moi. 

Angelica ne répondait pas ; mais elle prêtait une 
attention qui encouragea son père. 

— Le colonel me parlait aussi de toi... Il me de- 
mandait si tu n'étais pas dans l'intention de le 
marier. 

— Il vous demandait cela? dit Angelica avec 
vivacité. 



J80 ANGE Lie A 

— Oui, indirectement, dit Kauffmann qui 
craijïnait d'être allé trop loin... Mais je ne lui ai 
pas caché ta répugnance pour le mariage. 

— Ma répugnance n'est pas le mot, mon père. 
Je n'ai pas surtout la prétention de disposer de 
l'avenir ; et ce n'est pas après une lutte comme 
celle où je me suis trouvée engagée l'année der- 
nière , que je puis méconnaître l'utilité d'une 
protection. Le mariage est une sauvegarde , un 
porte-respect. . . Mais j'espère , ajouta-t-elle en sou- 
riant, que le colonel n'a pas jeté ses vues sur moi. 

— Pas pour lui, du moins, dit Kauffmann, en- 
hardi par cette apologie du mariage... C'était plu- 
tôt pour... pour le comte de Horn. 

— Le comte de Horn? Vous oubliez , mon père, 
que je suis bien trop ûgée pour lui 1 

— C'est ce que j'ai répondu , dit Kauffmann 
désappointé , et le colonel a bien compris la force 
de l'objection. 

— C'est inconcevable ! dit Angelica avec plus 
de vivacité qu'il ne lui était ordinaire. De quoi 
se mcle-t-il le colonel?... Je ne connais ri(Mi de 
pis que les officieux! 

— Allons , se dit Kauffmann , voilà encore une 
fois mes espérances au diable ! 

La voix de Grelly, qui du haut de l'esca- 
lier appelait sa cousine , vint rompre l'en- 
tretien. Angelica remonta vers elle, et Kauff- 



KAIIFFMAINN. 181 

maiiji fut rendu à ses pensée^. Mais au lieu de 
s'asseoir comme auparavant dans une altitude 
méditative, il marcha à grands pas dans la 
chambre , et jeta avec violence son mouchoir 
de poche sur une table. 

Quelle fatalité! Vraiment, Angelica n'était pas 
raisonnable!... Tant qu'elle s'était senti de la ré- 
pugnance à se marier, il n'avait rien eu à dire: 
quoique ce fut mal calculer , cela se comprenait. 
Mais n'en ayant plu3 , pourquoi refuser le comte? 
— Trop jeune ! .. . ne voilà-t-il pas un beau motif? 
S'imagine-t-elle donc rencontrer un parti où elle 
ne pourra rien trouver à redire?., l'un est un roué, 
l'autre est trop jeune. Mais n'est-ce rien que d'être 
lady? n'est-ce rien que d'être comtesse? n'est-ce rien 
que la fortune et l'amour? Le baronnet était protes- 
tant... voyez le grand mal. Enfin !... mais le comte, 
il est catholique... L'année dernière, j'admets en- 
core ses refus : la vogue avait pu lui tourner la 
tête. Mais, à présent, elle sait ce que c'est que la 
mode, et s'il est aisé d'arriver à la fortune par son 
mérite et son travail. C'est donc de l'entêtement. 
Vraiment , cette enfant-là , avec toutes ses qualités, 
me fera mourir de chagrin... Dire qu'elle restera 
vieille fille ! poursuivit-il en reprenant avec colère 
son mouchoir sur la table; qu'elle végétera toute 
sa vie comme son vieux benêt de père !... Je sais 
bien qu'elle a plus de talent que moi : mais 



182 ANGELICA 

qu'est-ce que cela prouve? est-ce que le public s'y 
connaît? est-ce qu'on réussit sans cbarlatanisme? 
Elle jouera toute sa vie franc jeu avec des gens 
qui trichent : elle fera de beaux sentiments comme 
avec monsieur Reynolds, pour cette malheureuse 
commande; et sa réputation, ou tout au moins sa 
fortune , ira au rebours de son talent. Est-ce que 
je n'ai pas vu les choses se passer toujours ainsi 
depuis que j'existe? mais les enfants volant tout en 
beau, et n'en veulent faire qu'à leur tête! 

— Eh bien ! demanda Ligonier, la première fois 
qu'ils se retrouvèrent ensemble; notre grand pro- 
jet?... 

— Tombé dans l'eau. 

— Pas possible! 

— C'est pourtant la vérité. 

— Et la raison? 

— On trouve le comte trop jeune. 

— Le fait est que les femmes n'aiment pas ce qui 
les vieillit. 

— L'ûge n'est qu'un prétexte. Elle n'est pas co- 
quette; et ce ne serait pas un obstacle, si le mari 
lui convenait. 

— Vous croyez que vos conjectures étaient faus- 
ses? 

— Je ne crois pas, j'en suis siir, répondit le 
vieillard un peu piqué de se les voir attribuer. 

Pour toute réponse , le colonel releva ses sourcils 



KAUFFMANN. 185 

noirs , et plongea deux gros doigts chargésde ba- 
gues dans la tabatière du peintre qui reprit : 

— Vous sentez , colonel , que dans Tétat actuel 
des choses , les assiduités de votre ami ne doi- 
vent pas continuer. 

— Sans doute , monsieur Kauffmann ; mais 
vous n'avez pas , je suppose , l'intention de rien 
brusquer. Frédéric est amoureux , et dans l'intérêt 
de tout le monde, il faut agir avec ménagement.... 
Vous savez, d'ailleurs, qu'il n'est pas dangereux... 
laissez-moi faire. Je ne vous promets pas de le dés- 
abuser brutalement d'ici à demain ; mais je vais 
lui créer des distractions , et l'éloigner peu à peu 
de chez vous, sans que vous ayez besoin de lui fer- 
mer votre porte. 

Cet arrangement conclu , Ligonier mit d'autant 
plus d'ardeur à s'acquitter de sa promesse , qu'il 
satisfaisait en même temps ses goûts : car il n'a- 
vait imaginé rien de mieux, pour distraire le comte 
de ses amours , que de le promener de présenta- 
tions en présentations; mais il éprouva plus de 
difficultés qu'il ne s'y attendait, à réaliser son plan. 
H avait beau aller vingt fois par jour chez Frédéric, 
l'accabler de messages et de rendez-vous, il ne pou 
vait parvenir à mettre la main sur lui. 11 n'avait 
qu'un seul moyen de le trouver, c'était d'aller 
chez les Kauffmann : mais à quoi bon, s'il ne l'en 
pouvait pas faire sortir? 



184 ANGELIGA 

II avait bien une ressource : c était d'ôter tout 
espoir au comte ; mais Lisjonier, sous ses ridicu- 
les, cachait un excellent cœur, et il se serait fait 
conscience de lui porter un tel coup. D'ailleurs, 
son rôle était celui d'homme aimable. L'agréable 
et l'utile sont deux emplois fort différents et qu'on 
ne cumule guère. 11 se contenta donc de lui faire 
des reproches , et de chercher à le lier, en con- 
tractant à l'avance pour lui des engagements. Mais 
ces engagements, de Horn y manquait sans cesse: 
les reproches, il les prenait pour des compliments. 
Trop jeune et trop amoureux pour être observa- 
teur, ce qui était manie , il l'appelait pure obli- 
geance. Il croyait n'être que discret : LigonierTeût 
volontiers traité d'ingrat. 

Enfin le colonel commença à se décourager. 
D'autres idées, analogues sans doute, étaient venues 
à la traverse; ses visites à Golden-Square devin- 
rent de plus en plus rares, et un beau jour elles 
cessèrent entièrement. Son absence n'y fit pas 
grande sensation. Kauifmann, ignorant les efforts 
infructueux du colonel, lui eu voulait d'avoir si 
mal tenu sa promesse ; Grelly était lasse de se mo- 
quer de lui. Quanta de llorn , il ne s'aperçut mê- 
me pas qu'il ne l'y voyait plus. Angelica seule 
montra de la mémoire, et, à plusieurs reprises , 
elle se plaignit de ce qu'il ne venait pas. 

Un soir entre aulres, que les lleyuolds avaient 



KAUFFMANN. 185 

rendu au comte le mauvais service de l'emmener 
au Panthéon, dans le cours de l'entretien qu'elle 
ne soutenait qu'avec distraction , trois ou quatre 
fois Angelica avait exprimé ce regret , en l'accom- 
pagnant d'éloges. Lady M. Veertvort , qui faisait 
partie du petit cercle de famille , ne put retenir 
sa langue. 

— Savez-vous, ma chère , que voilà plus d'une 
fois que vous nous dites la même chose? d'où 
vous vient cette affection pour ce gros ennuyeux? 
j'ai vu un temps où vous le fuyiez comme la 
peste. Est-ce que par hasard vous en seriez de- 
venue amoureuse? 

Angelica ne répondit rien ; mais, à dater de ce 
jour, il ne fut plus question du colonel à Golden- 
Square. Il est vrai que la vieille dame eut hienlôt 
un autre sujet d'étonnement. Angelica avait appa- 
remment besoin de regretter quelqu'un , et sur 
qui tombèrent ses regrets? sur Shelton 1 

— Ma foi , monsieur Kauffmann , dit lady Mary 
au vieillard , je vous fais mon compliment sincère: 
notre belle peureuse est bien guérie pour le coup. 
Désirer le baronnet! Il y a loin de là à le craindre; 
et nous nous serions contentés à moins, n'est-il 
pas vrai ? 

Elle lui parlait sur le pas de la porte ; et elle 
entra dans sa chaise , sans lui laisser le temps de 
répondre. 11 en eût été fort embarrassé; car il ne 



186 ANGELICA 

savait qîiël sélis prêter h cette raillerie. Seulement 
ses idées commençaient à s'éclaircir : elles rede- 
vinrent plus troubles que jamais. 

La remarque de lady M. Veertvort n'avait point 
été faite devant Angelica , et celle-ci continua à 
demander au comte des nouvelles de sir Frai.cis. 
Enfin de Horn lui annonça que le baronnet allait 
arriver. Mais voyez la bizarrerie du cœur humain ! 
ce mot rendit à Angelica toutes ses appréhensions ; 
et, quoique certaine d'être désapprouvée, elle en 
fit confidence à sa vieille amie. 

— Quelleincompréhensiblepetitecréaturevous 
êtes, mon enfant! vous soupiriez après son re- 
tour î 

— Ne vous moquez pas de moi, chère lady, dit 
Angelica , prenant son air caressant et câlin. Je ne 
sais ce qui me dit qu'il a encore quelque arrière- 
pensée. 

— Il faut pourtant , ma chère, faire usage de 
votre raison ! si vous ne l'aviez pas revu , je com- 
prendrais; mais vous avez été contente âe lui. 
il a , Dieu merci , été assez réservé , assez sobre de 
visites; il me paraît beaucoup moins occupé de 
vous que de son héritage, et votre inquiéludo res- 
semble fort à de la fatuité. La dernière fois qu'il 
est venu à Londres, c'était pour le parlement; 
c'est un hasard si nous l'avons rencontré au bal 
du lord maire, et l'admirable discours qu'il a pro- 



KAUFFMANN. 187 

nonce est bien la preuve que ractivilc de son es- 
prit s'est portée ailleurs. Or , ma belle , rassurez- 
Vous: quand une fois les bommes sont mordus du 
démon de la politique , nous n'avons plus qu'à 
baisser pavillon. 

Angelica convint que ce discours était un grand 
motif de sécurité pour elle, et que le brillant suc- 
cès qu'il avait obtenu avait pu consoler le baron- 
net, et cicatriser la plaie de son orgueil. 

— Sans doute, ma mignonne, vous le retrouve- 
rez tel et mieux encore qu'auparavant. Allons , 
trêve à ces peurs ridicules , ou sinon , prenez 
garde 1 Les mauvaises langues prétendront que 
vous prévoyez qu'il trouvera ici quelque objet 
de jalousie. 

Angelica parut tellement prendre la plaisanterie 
au sérieux, que lady M. Veertvort craignit d'avoir 
abusé de son franc parler, et ajouta comme cor- 
rectif : 

— Mais il n'est si mauvais vent qui le soit pour 
tout le monde : la seule faiblesse que je vous con- 
naisse, c'est pour le gros colonel; et Dieu sait qu'il 
ne répond guère à vos avances , et qu'il fait bien 
tout ce qu'il faut pour venger le baronnet. 

Lady M. Veertvortavait à peine achevé sa pbrase, 
que l'on annonça sir Francis Sbelton et le comte 
de Horn. En dépit de tous les raisonnements, 
Angelica fut |)rise d'un tremblement nerveux; 



188 AINGLLICA 

mais ce lut Taffaire d'un instant. Shelton fut si 
aimable, si enjoué, il fit si bonne mine à chacun, 
il parut recevoir avec tant de plaisir les compli- 
ments qu'on lui fit sur son triomphe parlemen- 
taire, et il entra avec lady Mary, qui était whijj, 
dans une si longue et si chaude discussion poli- 
tique, qu'Angelica reprit sa sérénité première; et 
lorsqu'il partit, il n'y eut qu'une voix en son hon- 
neur, même celle de la vieille dame, tout enrouée 
qu'elle était de la dispute. 

Angelica n'avait point laissé sortir sir Francis 
sans rinviter à leur accorder ses moments perdus, 
pour les dédommager de ses longues absences. 
11 avait paru sensible à cette obligeance, et avait 
promis d'en profiter; mais quoiqu'il ne quittât 
plus Londres, ses affaires ne Ten occupaient pas 
moins; car ses visites étaient rares, et leur rareté, 
sans doute, en augmentait le prix aux yeux d'An- 
gelica, qui tous les jours le trouvait plus charmant, 
plus adorable. 

Ces variations d'idées, ces éloges plus saillants 
par le contraste , ne restèrent pas sans inlerj)ré- 
tation, et Tobservateur Kauffmann, se frappant le 
front, se dit qu'il tenait la solution de son pro- 
blème. Maintenant il comprenait la plaisanterie 
de lady M. Veerlvort, et pourquoi Angelica avait 
trouvé le comte iroj) jeune. Elle convenait de 
l'utilité du mariage; toutes ses grâces étaient pour 



KAUFFiMANN. 189 

le baronnet : elle ne se l'avouait pas peut-être, mais 
certainement elle se repentait de l'avoir refusé ; et 
définitivement, en dépit du protestantisme, elle ne 
se ferait plus prier pour êtrelady Shelton. Après 
tout, quel grand mal ! elle n'en resterait pas moins 
bonne catholique, et les deux religions se partage- 
raient les enfants. 

Une seule chose inquiétait le bonhomme, c'est 
qu'à son tour sir Francis avait l'air de ne plus son- 
ger à ce mariage. C'était donc sur lui qu'il fallait 
diriger l'attaque, et il l'entoura de prévenances et 
de soins; mais comme il ne l'en trouva que mé- 
diocrement touché, il réfléchit que, quoiqu'il eût 
trop de fierté pour en convenir, le baronnet pou- 
vait bien ne pas voir d'un bon œil les assiduités 
du petit comte, et que ce serait un coup de maître 
de le lui sacrifier. 

Comment congédier sans esclandre , sans être 
obligé d'entrer dans mille explications dangereuses, 
un amoureux si fort ancré dans la maison ? L'es- 
prit du vieillard, s'il se distinguait par sa sagacité, 
n'était pas très-fertile en moyens d'exécution. Lady 
M. Veertvort lui avait prouvé, par sa plaisanterie, 
qu'elle avait deviné avant lui les sentiments secrets 
d'Angelica : il ne risquait donc rien de la prendre 
])Our auxiliaire. 

Eu la reconduisant comme la dernière fois à sa 
chaise ( car c'était le seul moment où il pût lui 



190 ANGELICA 

parler sans témoins ) , il lui confia le désir qu'il 
avait de mettre un terme aux visites quotidien- 
nes du comte de Horn. 

— Et pourquoi cela , monsieur Kauffmann ? 
dit lady Mary, s'arrétant court. 

— Mais, dit le vieillard un peu surpris de la 
question, parce qu'elles sont compromettantes pour 
ma fille. 

— Allons donc, monsieur Kauffmann! s'écria 
la vieille dame lui riant au nez, et reprenant sa 
marche. Vous ne me ferez pas accroire que vous 
êtes un père barbare. 

Kauffmann avait été un peu piqué de cet accès 
imprévu de gaieté -, mais il le lui pardonna volon- 
tiers, car elle venait de lui offrir une ample revan- 
che ; et, riant à son tour, du rire le plus ironique 
et le plus avantageux du monde : 

— Comment, mylady, vous avez cru?... Au 
fait, quand on ne juge que sur des apparences, il 
est permis de se tromper. Sans les preuves que 
j'ai, je ne serais probablement pas plus infaillible. 

Après cette mystérieuse réponse, il la salua, et 
se retira discret et triomphant. Mais cette première 
joie passée, il ne lui resta que le regret de ne pou- 
voir compter sur l'appui de Lady Mary j et, ne sa- 
chantcommcnt s'y prendre pourcongcdierle jeune 
galant, il capitula avec suii opinion , et modifia 



KAUFFMANN. 191 

son plan pour s'en faciliter l'exécution. Au lieu 
de renvoyer le comte, il valait mille fois mieux 
l'accueillir comme par le passé : ce serait un stimu- 
lant pour sir Francis. 



X. 



Le roi avait approuvé la création de Tacadémie 
royale des beaux-arts; et Reynolds, jugé cette ft)is 
par ses pairs, et non plus par les boucs, avait la 
certitude d'en être élu président. Il venait même 
(le recevoir la promesse d'être fait chevalier aussi- 
tôt après son élection. Klranrjer à toute affectation, 
il ne clierclia point à dissimuler la joie que lui cau- 
sait cette grande nouvelle , et comme on n'en avait 
point exigé le secret , il invita ses amis à la venir 
fêter avec lui à sa cnmpafrne doRicbmond. 



K\IIFFMANN. 195 

Si Reynolds avait, parmi les artistes, de plus 
anciens amis qiiAngeiica , il n'en avait pas dont 
l'admiration fût plus exempte de jalousie, dont le 
suffrage lui fût plus précieux. Non-seulement donc 
elle fut au nombre des invités; mais, avec elle, sa 
famille et ses intimes, son père et sa cousine, Zuc- 
clii et le comte de Horn. De son coté , sir Francis 
Shelton , toutes affaires cessantes , accourut féliciter 
son cher maître de la justice qui lui était enfin 
rendue. 

Le dîner fut très-gai. On but à sir Joshua Rey- 
nolds, au futur président, à la prospérité do Taca- 
démie. Le héros de la fêle reçut les compliments 
avec une sincérité discrète; mais ce que sa modestie 
voilait de satisfaction intérieure se pouvait lire 
dans les yeux de sa sœur, naïvement orgueilleuse 
d'un triomphe qui ne lui était point personnel. Elle 
était si radieuse, si épanouie, que son exemple 
entraîna les moins expansifs. Kauffmann seul eut 
quelque peine à se mettre à Tunisson. 

Miss Francis, voulant sans doute qu'en un si 
beau jour chacun eîit sa part de bonheur, avait 
placé le comte de Horn à table à côté d'Angelica. 
Notre amoureux , comme s'il eût deviné la ruse 
du vieillard , le secondait bien au-delà de ses sou- 
haits, et faisait tout ce qu'il pouvaitpoiir stimuler 
la jalousie de Shelton; mais celui-ci, engagé dans 
la conversation générale, y prenait, contre son 

II. C) 



I9i ANGELICA 

ordinaire , un intérêt qui le préoccupait exclusive- 
ment. 

Heureusement pour tout le monde, la mauvaise 
humeur de Kaulimann ne fut que passagère. Tou- 
jours fort poli , il ne l était jamais autant qu'à ta- 
ble. Comme il s'était promptement familiarisé 
avec les usages anglais qui lui avaient paru dignes 
d'approbation, il aurait cru manquer durbanilé 
(et Kauffraann, frère d'uu fermier, se piquait d'au- 
tant plus de savoir vivre) s'il n'avait bu successi- 
vement avec chacun des convives. Grâce au strict 
accomplissement de ce devoir, il oublia bientôt le 
souci qui Tassiégeait. Le poisson l'avait laissé in- 
quiet et rêveur : le rôti le trouva fort serein , et 
parfaitement dégagé de toute distraction inoppor- 
tune; et lorsque, pour se conformer à un autre 
usage , à celui de tous qui lui semblait le mieux 
imaginé , les dames se levèrent de table , il ne 
s'aperçut même pas que le comte de Horn s'était 
esquivé après elles. 11 est vrai queSheltou, Zucchi 
et Reynolds dissertaient merveilleusement sur la 
peinture, et que ce n'était point là une conversa- 
tion (jui fut à la portée d'un enfant, d un igno- 
rant. 

Mais quand les hommes , fidèles à la parole qu'ils 
avaient donnée de ne pas rester plus d'une heure 
à table , rentrèrent dans le salon , la vue du comte 
chuchotant avec Angelica rendit à Kauffinann 



KAUFFMANN. 195 

toute son impatience première. C'était i)ien assez 
d'être venus dans le carrosse de ce jeune indiscret! 
décidément , il fallait l'éviter au retour, et se faire 
ramener par sir Francis. 

Il était vainement en quête d'un moyen ingénieux 
et laissait refroidir son café, lorsque Shelton vint, 
de lui-même, le tirer d'embarras. Il avait fait 
amener sa barque dans l'espoir que miss Angelica 
et sa cousine seraient bien aisesdereveniràLondres 
par eau. Elles avaient agréé la proposition , 
et il n'y manquait plus que racquieseement du 
vieillard qui ne le fit pas attendre. Mais au moment 
où il se réjouissait , il eut le désappointement d'en- 
tendre le comte donner l'ordre de renvoyer son 
carrosse : il s'en retournerait par eau avec sir 
Francis. 

Le vigilant père était, en outre, menacé d'une 
bien autre contrariété. Zucchi , dans la discussion 
du dîner, n'avait pu parler tout son soûl ; Shel- 
ton et Reynolds l'avaient tenu en bride. Il était gon- 
flé d'idées ; il étouffait : il lui fallait à tout prix une 
oreille. Celles de Reynolds et du baronnet s'étaient 
refermées ; tous deux faisaient les galants avec les 
dames : il retomba sur son vieil ami comme pis- 
aller. 

Kauffmann l'écouta fort patiemment. Sa sur- 
veillance ne redeviendrait nécessaire qu'au mo- 
ment du départ , et Zucchi lui parlait avec une 



196 ANGELÏCA 

telle volubilité qu'il s'épuiserait nécessairement 
d'ici là. Mais la parole, chez Zucchi, faisait jaillir 
les pensées , loin de les tarir. Lorsqu'il s'agit de 
descendre vers le rivage, de Horn, profitant de l'es- 
clavage de Kauffmann , offrit sa main à Angelica ; 
Shelton dut se contenter de Gretly, et le vieillard 
resta en proie à l'impitoyable discoureur. 

Tout en cheminant, Zucchi continua à terrasser 
ses interlocuteurs absents sous une grêle d'argu- 
ments tardifs ; et comme il tenait son auditeur 
sous le bras, et qu'à chaque point saillant il l'ar- 
rêtait court pour y bien fixer son attention, ils se 
trouvèrent fort en arrière. Le comte, en leur ab- 
sence, s'était placé à la proue, auprès d'Angelica; 
Shelton et Gretly occupaient le banc du milieu ; les 
rameurs étaient à leur poste. Kauffmann se liAtn 
d'entrer dans la barque, avec la ferme intention 
d'aller se mettre à côté de sa fille; mais au premier 
|)as qu il fil, la secousse du départ l'assit forcément 
près du {gouvernail, où l'infatigable éloquence de 
Zucchi le cloua, à coups redoublés de théories. 

Le voyage étant beaucoup plus long par eau que 
par terre , ils s'étaient embarqués avant la nuit , 
inaljjré les instances et les reproches de leurs hô- 
tes. On était en plein été, la journée avait été ma- 
gnifique; et le ciel , dans toute sa partie supé- 
rieure, ressemblait encore à un champ debluets. 
IVu à peu, le soleil déclinant rougitde ses derniers 



KAUFFMAiXIN. li)7 

rayons les nombreuses maisons de plaisance, qui 
déroulaient jusque dans 1 eau leurs tapis de ver 
dure et de fleurs. Les cailles s'appelaient dans les 
blés, les hérons planaient lentement dans l'espace; 
mille oiseaux babillards, sillonnant les airs ou in- 
visibles sous les feuilles, fatiguaient à Tenvi ce qui 
leur restait d'ailes ou de voix, avant le repos et le 
silence de la nuit. Enfin , le disque du soleil s'é- 
largit à l'horizon , comme pour prolonger ses 
adieux au fleuve qui reflétait sa splendeur. A ses 
feux décroissants , les saules du rivage mirèrent 
une dernière fois dans Tonde leur pale chevelure. 
A rorient, la lune s'éveilla dans un ciel lilas; et 
les peupliers élancés, agitant leurs tètes, annoncè- 
rent à la végétation poudreuse le retour de la brise 
qui rafraîchit et reverdit. 

Tous les yeux étaient loin d'être ouverts à ces riants 
tableaux. Zucchi, négligeant la proie pour l'ombre, 
continuait de pérorer sur l'art et oubliait la na- 
ture. Le peu deregardsqueKauffmann pouvait sous- 
traire à son exigeant orateur, il les lançait sur sa 
fille et sur le comte. Shelton s'amusait à taquiner 
sa gentille ennemie , et jouait avec elle comme un 
dogue avec une chatte, qui, plus faible, allonge 
de temps en temps la griffe. Seuls , de Horn et 
Angelica jouissaient de ce ravissant spectacle, dans 
une contemplation rêveuse qu'interrompaient à 
peine quelques murmures d'admiration. C'était 



i98 ANGELICA 

assez pour se transmettre des impressions simulta- 
nées , et ils s'entendaient de Tume plus que des 
lèvres. 

Maismalgrétoutlecharme de cette communauté 
de sensations , il tardait au eomle de voir arriver 
la nuit. Les suaves émotions de la journée, ce pay- 
sag^e enchanteur, cet air tiède et embaumé , les 
rayons mélancoliques du soleil couchant, la mar- 
che cadencée de la barque sur les flots lumineux, 
et ces chuchotements rares et mystérieux qui 
semblaient inviter aux confidences, tout disposait 
les sens aux enivrements de la volupté. Son cœur 
était gros d'amour, et il éprouvait le besoin de l'é- 
pancher. 

Etait-ce l'illusion d'une imagination exaltée? ja- 
mais les beaux yeux où ses regards se plongeaient 
n'avaient révélé tant d'indulgence, tant de sympa- 
thie! Jamais la pensée d'un aveu ne Tavait si peu 
intimidé. D'ailleurs , il était tempi;sde se déclarer: 
son portrait était achevé ; le matin même, il avait 
reçu des nouvelles de Suède qui pouvaient buter 
son départ ; une occasion aussi favorable ne se 
représenterait pas, sans doute. Lui aussi, comme 
ces oiseaux avant la nuit, il fallait qu'il exhalât 
son ame tout entière, avant que l'astre qui faisait 
sa joie n'eût disparu de son horizon, et ne Teùt re- 
plongé dans les ténèbres. 

Mais le jour, mais Kauffmanu , mais tant de 



KAUFFMANN. 199 

témoins le retenaient. Oh ! que n'eùt-il pas donné 
pour éteindre ce soleil indiscret I... Cependant , à 
peine le crépuscule redescendit sur la terre, que 
notre vaillant amoureux commença à trembler 
comme la feuille. L'ombre le protégeait ; il n'avait 
plus à craindre d'être trahi par ses traits, par un 
geste involontaire ; mais sa peur venait de chan- 
ger d'objet: c'était Angelica, maintenant, qui l'ef- 
frayait. Il eut beau s'exciter , se raisonner , se 
gourmander : vue du piédestal où il l'avait élevée 
dans son enthousiasme, elle lui parut trop au-des- 
sus de lui. Toutes les qualités qui l'avaient rendu 
amoureux , le décourageaient en ce moment : il 
chérissait trop ses' espérances pour ne pas hésiter 
à les risquer sur un seul dé. 

Au lieu donc de profiter de ce précieux téte-à-téte, 
il s'absorba dans une adoration silencieuse ; et, re- 
portant tour à tour ses yeux de la barque au ciel, 
sa pale maîtresse, enveloppée d'une mante noire, 
aux clartés douteuses de la lune, lui semblait l'i- 
mage, reflétée dans l'eau, de la blanche déesse qui 
voguait lentement dans les airs. 

Angelica elle-même s'était tue avec les oiseaux, 
et paraissait reposer dans de douces rêveries. Elle 
fut rappelée à elle par un éclat de rire de Gretly ; 
et une fois ses rêveries effarouchées , le silence , 
inaperçu tout à l'heure , lui devint un far- 
deau. La même cause avait mis de Horn dans la 



M) AAGi:iJCA 

niême situalion d'esprit, iiinisil ne pouvait parler. 
Une seule phrase venait sur ses lèvres, et celte 
phrase , il nosait la prononcer. Ce fut Angelica 
qui prit la parole. 

— Que nous a dit sir Francis après dîner? 
vous avez de bonnes nouvelles de Suède? 

— Oui, répondit-il avec indifférence. 

— Et vous ne nous les donne/ pas!... doutez- 
vous que nous parlagions voire joie? 

— Cette joie est mêlée de tant de regrets!... Je 
n'appelle pas bonnes des nouvelles qui peuvent 
m'obliger de quittei* les seuls amis que j'aie au 
monde. 

— Mais vous nous reviendrez, j espère. 

— Le désirez-vous un peu? 

— Assurément, nous le désirons tous. 

Cette réponse mesurée refoula Tespérance au 
cœur du jeune amoureux , qui reprit avec un sou- 
rire de décourafjemenl : 

— Oh ! oui ! je serais ingrat de mettre en doute 
un intérêt dont tout le monde ici me prodigue tant 
de niarques. Mais qui sait ce que Tavonir nous 
garde?.-, et une fois qu'on s'est quitté , peut-ou 
dire qu'on se reverra? 

— Pourquoi non? ne dites pas cela. Quand on 
ne se revoit pas, c'est qu'on ne le veut pas réelle- 
ment. . . demandez à Grelly. Nous nous étions pro- 
mis de nous revoir , et nous voici ensemble. 



KAUFliMANN. :20l 

— C'était voire cousine ! 

— C'était mon amie!... et quoique nous ayons 
été séparées six ans, nous n'avons jamais déses- 
péré. 

— Six ans ! 

— 11 est vrai; mais moi, monsieur le comte, 
la fortune ne m'a pas gâtée comme vous. J'avais 
ma carrière à faire, et je commençais le pèleri- 
nage d'artiste qui m"a conduite ici Je la vois 

encore , cette chère petite , me faire des signes du 
bord , tandis que notre bateau nous emportait 
loin d'elle. Nous avions le cœur bien gros, je vous 
assure. Aussi Teau, que j'aime tant, m'a toujours 
laissé depuis une impression mélancolique ; une 
barque me donne l'idée d'un départ et la nou- 
velle du vôtre n'est pas propre à me guérir de ma 
superstition. 

— Et moi , que dirai-je donc , grand Dieu l s'é- 
cria de Horn , d'une voix étouffée. 

Soit qu'elle n'eût pas entendu , soit qu'elle vou- 
lût détourner un entretien qui menaçait de deve- 
nir trop tendre, Angelica reprit d'un ton plus 
enjoué : 

— Mais ce sont des faiblesses auxquelles il ne 
faut pas s'abandonner. L'eau est une bel le et bonne 
chose, et c'est fort mal à nous de la calomnier ; 
car, si elle fait naître des idées de départ , elle en 
donne aussi de retour , puisque me voici ce soir 



202 AiXGELICA 

avec Gretly , et que la Tamise a payé la dette du 
lac de Constance. 

— Du lac de Constance? demanda vivement de 
Horn. Habitiez-vous près de là? 

— Oui sans doute, avec mon père, ma cousine, 
toute ma famille. C'est notre patrie. 

— Est-il possible!., oh! que je suis heureux!.. 

Il n'eut pas plus tôt cédé à ce mouvement de 
joie, qu'il s'arrêta tout confus. La curiosité d'An- 
gelica avait été piquée; elle lui demanda la cause 
de cette satisfaction incompréhensible. 

— Oh ! rien.... c'est que, moi aussi , j'habi- 
tais près d'un lac — 

— Ah ! vraiment ! 

— Oui — et je n'ai point oublié ce (|ue vous 
avez dit un jour.... 

— Quoi donc? 

— Que Tanalogie des lieux suppose celle des 
personnes. 

— Eh bien 1 est-ce que vous pensez le contraire? 

— Oh! non pas! je suis trop intéressé à vous- 
croire. Mon laça de tels rapports avec le vôtre!.. 

— Avec le lac de Constance? 

— Oui... des rapports frappants d'étendue, de 
profondeur, de limpidité; les mêmes plantes sur 
ses bords; les mêmes poissons dans ses eaux 

— Réellemenl! 



KAUFFMANN. 203 

— Les mêmes tempêtes, ces crues subites sans 
cause apparente... 

— Que nous appelons nisch en allemand?... 
— Oui, et ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que 

ces rusch, comme vous les nommez , ont lieu, dit- 
on, dans les deux lacs, aux mêmes époques, comme 
si les unes n'étaient que la conséquence des autres. 
Aussi nous croyons fermement en Suède qu'il existe 
entre eux une communication souterraine; et lors- 
que le lac Weltern est agité , voilà , disons-nous , 
le lac de Constance qui se fâche. 

— Oh! que c'est curieux!... vous appelez votre 
lac?... 

— Wettern. 

— Wettern... Je suis honteuse de mon igno- 
rance. Nous ne savons pas tout cela, chez nous. 

— Oh! sans doute , le beau lac de Constance, 
resplendissant de lumière , entouré d'admira- 
teurs, ne sait pas même Texistence de Tobscur 
exilé du nord, auquel il verse le mouvement et la 
vie. Mais lui , il sait où est sa source , où est sou 
âme. 11 est attentif à cette voix , dont un mot le 
bouleverse ou l'apaise. 

— Vous allez me brouiller avec mon lac. Vous 
en faites un parvenu qui méconnaît son frère.... 
Mais , est-ce une parenté bien constatée ? qu'en di- 
sent les savants? 



:204 APS GE Lie A 

Un nuage avait voilé la lune : Enhardi par Tob- 
scurité , de Horn s écria : 

— Oh ! je ne veux pas savoirce qu'ils disent! ces 
choses ne s'expliquent pas avec la tête, mais avec 
le cœur . et j'ai dans le mien trop de motifs d'y 
croire! Sans celte influence secrète, comment com- 
prendre une passion irrésistible, qui ne recule de- 
vant aucun obstacle , devant aucune impossibilité? 
Comment justifier un être nul, infime, d'oser, con- 
tre toute raison, contre toute vraisemblance, le- 
ver les yeux vers celle dont le séparent, pays, 
beauté , vertu , génie!... Oh ! par pitié '. dit-il en 
prenant la main d'Angelica dans sa main trem- 
blante , ne niez pas l'iniluence du lac de Constance 
sur le lac Wettern ! 

— Ou du lac Wettern sur le lac de Constance ! 
soupira Angelica. 

C'était un aveu qui s'échappait de son cœur 
oppressé, mais un aveu qu'elle se faisait à elle 
même; et Toreille d'un amoureux était seule ca- 
pable de Tentendre. Elle n'avait pas retiré sa main: 
II la couvrit de baisers à la faveur de Tombre. 

— Oh ! merci ! merci ! 

Ce peu de mots fut tout ce qu'il put prononcer, et 
elle sentit tomber sur son bras des larmes brûlantes. 

Le ciel leur était ouvert!... la rare et pré- 
cieuse rencontre que celte double virginité de 
cœur, dans nos temps où les rameaux de Tarbre 



KAUFFMANN. âOo 

de science pendent si bas, que Tenfance elle-même 
peut en cueillir les fruils amers! amoureux 
jeune homme! bénis ta sainte ignorance, et ton 
désert , et ton vieux prêtre qui t'ont gardé sans 
tache pour cette heure fortunée ! jeune homme 
aiméd'Angeliea! bénis Tamour des arts, bénis la 
piété filiale qui ont abrité sa candeur ! O bienheu- 
reux enfants ! laissez-vous aller sans scrupule à ce 
doux entraînement d'aimer! Oubliez et le rang, 
et la fortune, et l'âge! Vos cœurs sont aussi jeunes, 
vos cœurs sont aussi riches , vos cœurs sont aussi 
nobles; car ils sont aussi purs ! Que vos amours, 
comme deux miroirs limpides mis en regard, 
se reflètent l'un dans l'autre , et se multiplient à 
l'infini ! 

Cependant la lune, dégagée des nuages, était 
venue leur rappeler qu'ils n'étaient pas seuls dans 
l'univers; et leurs mains, sans se quitter, s'étaient 
cachées, comme d'elles-mêmes, sous un des pans 
de la mante d'Angelica. DeHorn, redevenu si- 
lencieux, chercha timidement à ôter du doigt de 
sa maîtresse une bague qu'elle y portait; mais elle 
l'en empêcha en fermant la main. Cette demande 
tacite de mariage avait réveillé sa prudence. 

— Pardon! pardon! murmura-t-il, d'un air 
humble et peiné. 

Comme il retirait sa main pour se punir de sa 
présomption , elle la retint. La lune rentraitsous 



206 ANGE Lie A 

les nuages; elle attira de Horii plus près d'elle, 
et profitant de l'obscurité : 

— Écoutez-moi , lui dit-elle, d'une voix émue : 
C'est à moi d'avoir de la raison pour nous deux. 

— Oli ! sans doute ! vous en avez , vous , de la 
raison ! . . . 

— J'aurais dû en avoir tout à l'heure ! . . . 

— Pourquoi regretter un mouvement de pitié? 

— De pitié?... non! non!... mais je dois avoir 
de la mémoire!... je suis trop Agée pour vous! 

— Oh ! ne dites pas cela ! 

— Mais , poursuivit-elle , je suis sans patri- 
moine. . . 

— De grûce ! 

— Sans naissance... 

— Assez ! assez ! 

— Mes oncles sont des fermiers.... 

— Ah ! s'écria de Horn , d'un ton d'angoisse : 
c'est moi qui suis indi gne de vous I c'est moi . . . 

Tout à coup il s'interrompit, et retira précipi- 
tamment sa main de celle d'Angelica : sir Francis 
était debout , et il aidait Gretly à se lever de son 
banc. 

Angelica , qui n'avait pas regardé Shelton , crut, 
au silence subit et au geste du comte, qu'il était 
offensé. Délicate elle-même jusqu'à la susceptibi- 
lité , et étrangère à tout calcul, elle se reprocha 
d'en avoir supposé de llorn capable, et comme 



KAUFFMANN. 207 

elle se sentait assez de désintéressement pour en 
dédaigner Tapparence , 

— Pardon, lui dit-elle à son tour ; j'ai eu tort. 
Quand on s'aime , il n'est pas de sacrifice, et... 

— La délicieuse soirée! dit à ses oreilles une 
voix connue qui la fit tressaillir. 

C'était le baronnet qu'elle n'avait pas vu venir à 
elle. 

— Délicieuse ! répondit Kauffmann qui arrivait 
en trébuchant par derrière. 

Toute espérance de tête-à-téte était perdue 1 les 
six voyageurs étaient réunis; et la conversation 
resta générale jusqu à la fin du trajet. Mais de 
Ilorn, lorsqu'il aida sa maîtresse à sortir de la 
la barque , se sentit passer au doigt la bague qui 
lui avait été d'abord refusée. 



XI. 



De Horn, ayant pris congé d'Angelica, roiUra 
chfz lui , ivre de bonheur. Mais lorsqu'il se trouva 
seul, cet anneau que, dans son transport, il bai- 
sait pour la centième fois, lui inspira tout à coup 
les plus graves rédexions, et il tomba dans une 
exlréme perplexilé. 

Et pourtant, amoureux, aimé, et cet anneau 
de fiançailles à son 4^igt, ses vœux n'élaient-ils 
pas comblés? guidé dans son choix par linslinct 
comme il eût pu Têlre par la raison . (pie pouvail- 



AINGELICA KAUFFMANx\. 209 

il regretter? tous deux ils étaient libres et maî- 
tres (Jeux-mêmes : que pouvait-il craindre? quelle 
pensée secrète était donc venue empoisonner sa 
joie? 

Une pensée qui , toute la nuit , rempêcha de 
fermer Toeil : il n'était pas certain d'être le comte 
Frédéric de Horn. 

C'était une étrange histoire que la sienne , et 
tout enveloppée de ténèbres. 

Le feu comte de Horn , quoique protestant 
comme tous les Suédois , avait épousé une catho- 
lique : c'était une Allemande , riche héritière de 
bonne maison , dont il avait fait la connaissance 
en Bavière où il voyageait. Amoureux Tun de l'au- 
tre , la différence de religion n'avait pas mis obs- 
tacle à une union qui, d'ailleurs , réunissait toutes 
les convenances. Seulement il avait été stipulé 
dans le contrat que les filles qui viendraient à 
naître seraient élevées dans la croyance de leur 
mère. 

Le premier fruit de ce mariage fut un garçon, 
que l'on nomma Arved, Le comte fut enchanté d'a- 
voir un fils; mais la comtesse en eut un violent dé- 
plaisir. Elle était fort dévote, et tous les scrupules 
que l'amour lui avait fait oublier s'étaient réveil- 
lés pendant sa grossesse , à l'idée de mettre au 
monde un hérétique. Elle avait tant prié, qu'elle 

espérait que le Ciel lui accorderait une fille; mais 
II. n 



-210 ANGtLlCA 

Dieu rejetaitsadeniande, et la rejclterait toujours, 
pour la punir (Pavoir épousé uu protestant. 

Cette persuasion lui inspira une vive crainte 
d'avoir d'autres enfants. Aussi lorsqu'elle redevint 
grosse, elle tomba malade de ehajjrin. 

En quittant l'Allemagne, elle avait emmené 
avec elle un ecclésiastique qui , depuis longues 
années, remplissait les fonctions de chapelain dans 
sa famille. Ce bon abbé, qui 1 avait vue naître, 
lui était tout dévoué. H avait sa confiance, comme 
son directeur. Il lui fît sentir que de tels pressen- 
timents étaient de la superstition; que c'était nier la 
miséricorJedeDieu ; qu'il fallait avoir plus de foi 
dans les pratiques de dévotion; enlin , à force de 
tendres sermons et de prescriptions pieuses , il 
réussit à dissiper les alarmes de la comtesse et à 
rétablir sa santé. 

Le comte avait une belle terre, nommée Aspa, au 
nord du lac Wetlern. La comteise, que ses pre- 
mières couches avaient empêchée d'y aller, voulut 
proliter du printemps, et demanda à son mari de 
I y mener. Celui-ci, la voyant bien portante, ne 
crut pas devoir s y refuser, quoiqu elle fût un [)eu 
avancée dans sa grossesse pour voyager ; mais elle 
arriva si fatiguée à Aspa, qu'il se repentit de sou 
in)prudence, et ne voulut pas en commettre une 
seconde, en lui permettant de retourner faire ses 
couches à Stockholm. 



KAUFFMANN. 2H 

Dès qu'on sut que la comtesse resterait au châ- 
teau , tout ce qu'il y avait dans le pays de femmes 
grosses ou récemment accouchées, brigua l'hon- 
neur lucratif de nourrir l'enfant à naître. Ce ne 
furent de tout côté qu'intrigues , cabales , dis- 
sensions; mais la comtesse avait ses raisons pour ne 
passe prononcer : elle faisait chercher, sous main, 
une nourrice catholique. Son ardente imagina- 
tion l'avait emportée bien au-delà du but où la 
guidait son directeur. Avec sa confiance dans la 
bonté divine , elle avait repris sa première espé- 
rance, et comptait fermement avoir une fille. 

L'abbé qui , plus affectionné que prévoyant, ne 
songeait pas au danger d'un nouveau désappointe- 
ment, s'offrit pour celte recherche; mais il n'y 
a point de pays où il y ait si peu de catholiques 
qu'en Suède , et il s'aperçut bientôt des difficultés 
de la commission qu'il avait acceptée. 11 n'avait de 
chances que parmi les familles que leur industrie 
attirait de l'étranger, et cette chance elle-même 
était fort restreinte. 

Ilcommençaità désespérer du succès, lorsqu'il 
apprit qu'un catholique allemand, un ouvrier 
horloger, qui venait de mourir à Askersund , y 
avait laissé sa femme grosse. L'abbé s'empressa de 
s"y rendre, afin de prendre en personne des infor- 
mations précises. 11 trouva en effet que la veuve 
Brandt (c'était son nom) paraissait remplir toutes 



212 ANGELIGA 

les conditions de santé qu'on pouvait désirer. Elle 
était, déplus, dans une situation pécuniaire à s'es- 
timer fort heureuse de cette offre. Malheureuse- 
ment elle était Suédoise et protestante; son mari 
seul était catholique. 

Le négociateur avait procédé avec discrétion , 
et la veuve ne s attendait pas à Pobjection que sou- 
leva son aveu. Lorsqu'elle sut qu'on voulait une 
catholique, elle ne cacha pas qu'elle s'élait tou- 
jours senti du penchant pour la religion de son 
mari. Sauver une Ame de l'enfer, et procurer à la 
comtesse cette introuvable nourrice, riionnêle 
ecclésiastique ne résista pas à celte double tenta- 
tion ; et la veuve Brandt, ayant promis d'abjurer, 
fut installée dans le château d Aspa, au grand dé- 
pit de ses rivales. 

La comtesse avait été si ravie de cette précieuse 
découverte, qu'il seinblaitque sa santés'en fût en- 
core améliorée, et Tabbé se félicita fort du parti 
qu'il avait pris : c'était un désir defenmie grosse , 
qu il eût élé impruilcnl de ne pas llalter. î\Inis 
lorsqu'elle accoucha et qu'elle sut que c'était d'un 
garçon, le coup que cette nouvelle lui porta fut si 
terrible, qu'elle perdit connaissan-ce , (jue les 
symptômes les plus {jraves se manifestèrent, et que 
les médecins déclarèrent unanimement qu'un n)i- 
racJe seul pouvait la sauver. 

A ce fatal arrêt, le comte, dont l'amour n'avait 



KALFFMArsN. 215 

fait que croître depuis son mariage , était tombé 
lui-même dans d'effrayantes convulsions. Le pauvre 
abbé se regarda comme un assassin. Il versait des 
larmes de sang, et invoquait à haute voix tous les 
saints du paradis , lorsqu'il fut illuminé tout à 
coup d'une bienheureuse pensée. Le comte avait 
repris ses sens, et était plongé dans un morne abat- 
tement. L'abbé courut se jeter à ses pieds, lui 
avoua son imprudence , l'illusion secrèle de la 
comtesse; mais, si elle reprenait connaissance , il 
y avait un moyen de la sauver : c'était de per- 
mettre que le nouveau né fût catholique. 

Le comte saisit avidement cette idée ; les mé- 
decins l'approuvèrent : c'était une tentative sans 
inconvénient , et qui pouvait amener une réac- 
tion salutaire. En effet, l'évanouissement ayant 
cessé , cette concession inattendue parut avoir ra- 
nimé la mourante. Les médecins reprirent es- 
poir , et le comte et l'abbé tombèrent dans les bras 
l'un de l'autre en pleurant de joie. 

Le comte s'était hâté de donner par écrit une 
sanction irrévocable à sa promesse. Tout le reste 
du jour, la comtesse, qui était assez calme , ne fut 
occupée qu'à en régler l'exécution, eji cas de mort. 
Son mari avait voulu la distraire de cette sombre 
pensée ; mais les médecins lui conseillèrent de ne 
la contrarier dans aucun de ses désirs. Elle dicta 
donc ses dernières volontés , avec une minutie 



2(4 ANGKLIGA 

qui prouvait sa sollicitude de mère et de catho- 
lique. Elle ordoDDa que son fils fût appelé Frédé- 
ric comme celui dont la veuve Brandt venait d'ac- 
coucher, que les deux enfants fussent élevés 
ensemble, et sans la plus légère distinction , ap- 
paremment pour intéresser cette femme à les re- 
garder tous deux comme ses fils, pour lui donner 
Texemple de l'impartialité. L'abbé prit i v^ngage- 
menl de se charger de cette double éducation, et de 
ne choisir que parmi des catholiques les domes- 
tiques qui devaient leur faciliter Tétude des langues 
étrangères. Avec Tautorisation du comte, elle lé- 
gua tout le bien qu'elle avait reçu en dot à Frédéric 
soji second fils, sauf les rentes viagères qu'elle 
préleva comme récompense des services de l'abbé, 
de la nourrice , et des domestiques ; et, ayant ob- 
tenu de son mari la cession de la terre d'Aspa, il 
fut arrêté entre eux que l'abbé y demeurerait avec 
ses deux élèves , et muni de pleins pouvoirs. 

Ces dispositions prises le soir même , elle de- 
manda à recevoir les secours de la religion; et, 
comme soulagée de s'être mise en règle avec le 
ciel et la terre, elle s'endormit d un sommeil assez 
paisible. Mais, vers le milieu de la nuit, les mau- 
vais symj)lome8 reparurent; et le lendemain ma- 
tin, comme si cette urne de mère avait attendu 
pour partir que l'avenir de son fils fut assuré , elle 
rendit le dernier soupir dans les bras de son mari. 



KAUFFMAININ. 215 

A peine eut-elle expiré que le comte entra en 
Irénésie, Il était revenu à la confiance. Par toutes 
ses concessions , il croyait avoir racheté la vie de 
sa femme. C'était comme un pacte qu il venait de 
signer avec la mort, et qu'elle violait traîtreuse- 
ment. Il accusa le Ciel de déloyauté et de barba- 
rie. Il proféra mille imprécations contre le catho 
licisme qui avait détruit tout son bonheur, contre 
l'enfant catholique qui avait tué sa mère, contre le 
prêtre catholique qui était complice du meurtre, 
contre la nourrice catholique qui avait apostasie; 
et comme si par la fuite il pouvait se soustraire 
à ses angoisses, il quitta précipitamment cette terre 
maudite qui ne lui appartenait plus, l'odieux tom- 
beau de sa malheureuse femme, et défendit à ses 
gens de jamais prononcer devant lui le nom de 
Frédéric ou celui d'Aspa. 

Plus celte douleur était violente , moins l'abbé 
crut à sa durée. Tôt ou tard , le comte éprouverait 
le besoin d'embrasser son enfant , de revoir une 
terre qui contenait les restes de sa femme; mais 
sa douleur n'était point de celles qui puisent des 
consolations à la source même de leur deuil , et 
vingt ans s'écoulèrent sans qu'il démentît son im 
placable résolution. 

L'abbé resta donc maître et seigneur au château 
d'Aspa, et les deux Frédéric, conformément aux 



210 ANGELIGA 

intentions de la comtesse, y furent élevés par lui 
sur un pied d'égalité parfaite. 

Ils ne se ressemblaient pas précisément; mais 
tous deux étaient blonds, avaient le teint blanc et 
coloré, les traits tins et peu caractérisés; tous 
deux étaient de taille moyenne, vêtus de même; et 
si Ton tient compte de rinlluence de 1 imitation 
sur les gestes et les habitudes du corps, on ne s'é- 
tonnera pas que les étrangers prissent pour frères 
deux garçons du même âge qui ne s'étaient jamais 
quittés d'un instant. 

Mais là s'arrêtait limparlialité de la nature. 
Par une méprise assez irrévérencieuse , elle avait 
déshérité le gentilhomme de la plupart des quali- 
tés dont elle avait doué le roturier. Ils profilèrent 
donc bien différemment des soins de leur savant 
instituteur , et le jeune Brandt laissa loin derrière 
lui son noble condisciple. 

Ces rapports extérieurs , et plus encore cette 
dissemblance morale, donnèrent lieu, dans le pays, 
à plus d'un propos. Les paysans, fort attachés, de 
père en fils, à la famille de Horn , se sentirent 
d'abord blessés dans leurs respectables préjugés. 
Leur amour-propre national , leurs sympathies re- 
ligieuses , furent choqués de voir Frédéric de Horn 
inférieur à Frédéric Hrandt, nu fils d'un ouvrier 
iiorloger, d'un Allemand, d'un catholique, et, qui 
pis est, nu fils d'une femme qui avait renié sa 



KAUFFMAJNN. J17 

croyance, d'une femme qui inspirait à la fois l'en- 
vie, la Iiaine et le mépris. 

Mais ce fils ne se distinguait pas de son frère 
de lait seulement par l'intelligence , il était infini- 
ment plus sensible et plus serviable. Les paysans 
prirent peu à peu 1 habitude de s'adresser à lui 
lorsqu'ils avaient quelque faveur à obtenir du châ- 
teau ; et comme le bon abbé n'aimait pointa refu- 
ser, l'interprète zélé de leurs requêtes ne tarda 
pas, malgré sa tache originelle, à devenir leur 
favori. 

Cette tache , d'ailleurs , ils avaient trouvé un 
moyen de l'enlever. Le bruit s'était répandu dans 
le pays que la veuve Brandt, par cupidité matei- 
nelle, avait échangé au berceau ses deux nourris- 
sons. Cette version, qui conciliait le respect dû à 
la famille avec les droits de l'équité, de la recon- 
naissance , s'accrédita rapidement. Elle Uattait 
toutes les passions de la foule, et les antécédents 
de la nourrice y donnaient de la vraisemblance. 

Mais ce qui autorisait surtout cette supposition , 
c'est que la veuve Brandt, entre ces deux enfants 
nourris de son lait, avait une préférence marquée 
pour celui qui n'était pas censé le sien , pour le 
plus mal né des deux. Était-ce par intérêt, dans 
l'espoir que le comte de tforn , tôt ou tard , ou le 
jeune homme lui-même à sa majorité, lui tien- 
draient compte de cette préférence? Ou plutôt 



i>18 AiNGELICA 

n'était-ce pas qu'elle avait effectivement substitué 
son fils à celui du comte, et ne suivait-elle pas le 
penchant aveugle de la nature, qui laltirait vers 
le fruit de ses entrailles? 

Quoi qu'il en fût, ces propos étaient venus à 
loreille du jeune Brandt, et ce n'était pas à son 
âge qu'on pouvait avoir la force prudente de la 
fermer à de si douces insinuations. Il les avait 
donc accueillies avec un empressement naïf, que 
l'intérêt cauteleux des paysans sut habilement ex- 
ploiter; et c'était l'appât qu'ils lui présentaient 
lorsqu'ils avaient à se faire bienvenir de lui. 

Cette conjecture, outre qu'elle flattait Tambi- 
tion du jeune homme , lui donnait le mot de deux 
énigmes qui l'avaient longtemps tourmenté. Élevé 
dans le respect de la noblesse , et dans des senti- 
ments de piété filiale, sa suj)ériorité manifeste sur 
un gentilhomme , et Tindifférence non moins vi- 
sible de sa mère , lui semblaient deux faits incom- 
préhensibles, deux démentis formels donnés aux 
lois de la nature et de la société. Le dernier sur- 
tout bouleversait son âme. 11 avait bien entendu 
parler de mères dénaturées; mais comment ad- 
mettre que la sienne le fût? H souffrait donc dou- 
blement , de l'esprit et du creur, quand cette coii- 
solaute explication vint le tirer d'embarras. Tout 
rentrait dans Tordre, et il commença môme a 
s'avouer le peu d'affection réelle (\u'\\ se sentait 



KAUFFMANN. 219 

pour la veuve Brandt. Comme il élait peu expan- 
sif, nullement questionneur, et en général tou- 
jours porté à s'abstenir , cette croyance , que rien 
n'entravait, étendit silencieusement ses racines. 

Les deux Frédéric venaient d'avoir vingt ans , 
lorsqu'un jour grande rumeur au château : le 
comte y était arrivé. 11 avait perdu Arved , son 
fils aîné, et s'était décidé à venir chercher le cadet, 
pour soutenir son nom. Son premier soin, en des- 
cendant de voiture , fut de s'enfermer avec Tabbé. 
Au bout de deux grandes heures de tête-à-téte, il 
fit appeler la nourrice ; et ce ne fut qu'après une 
nouvelle et pénible attente, que les deux jeunes 
gens furent eux-mêmes introduits en sa présence. 

11 avait l'air sombre. Était-ce la vue de ces 
lieux qui réveillaient en lui de déchirants souve- 
nirs? Etait-ce la perte récente de son fils chéri, ou 
les renseignements peu satisfaisants que l'abbé, 
pour obéir à sa conscience, avait du donner sur le 
fils qui devait réparer cette perte? ou bien même 
un soupçon du crime de la veuve Brandt était-il 
entré dans le cœur du comte? 

L'accueil également froid et contraint qu'il fit 
aux deux frères de lait ne démentait aucune de 
ces suppositions. L'entrevue fut courte , silen- 
cieuse ; et la seule explication qu'il leur donna, ce 
fut qu'il allait repartir sur-le-champ , et les em- 
mener l'un et l'autre. En effet, sa Toiture n'avait 



220 AiNGELlC.V 

pas été remisée, et il était aisé de voir qu'il s'était 
promis de rester à Aspa le moins possible. 

Celte apparition soudaine du comte, ces mysté- 
rieuses conférences, cette contenance soucieuse 
et glacée du père devant le fils , avaient exalté 
l'esprit romanesque de Frédéric Brandt, et il s'at- 
tendait à quelque grande révélation. Du moins, et 
en cavant au pis, il ne doutait pas que le comte, 
par une sorte d'adoption de fait, ne maintînt l'é- 
galité qui avait subsisté jusque-là entre les deux 
camarades d'étude. Quelle ne fut donc pas sa con- 
sternation, lorsqu'il apprit qu'il partait en qualité 
de valet de chambre de son frère de lait ! 

A ce mot, il fondit en larmes. On attribua sou 
chagrin au regret de quitter sa mère et son vieux 
maître; mais quoiqu il eut une affection réelle, 
lion pour la veuve Brandt qui lui avait donné 
l'exemple de Tindiflérence , mais pour Tabbé qui 
l'aimait comme un fils, il avait au cœur une bles- 
sure plus grave. Cette chute subite des hauteurs 
de l'espérance avait engourdi en lui tout autre 
sentiment. 

Cependant, timide comme il était, il n'osa refu- 
ser de partir : le comte lui imposait trop. D'ail- 
leurs il n'étaitpas moins humilié de rester à Aspa, 
près de celle qu'il regardait comme sa spoliatrice, 
exposé aux condoléances des paysans, sans son 
bon maître qui, sa mission remplie, allait retour- 



KAUFFMANN. 221 

lier en Bavière finir ses jours dans la famille de la 
comtesse. Puis l'espérance dans un cœur de 
vingt ans est bien vivace. La sienne n'était pas 
tout à fait morte. L'abbé, en le consolant, l'avait 
engagé à se confier aux vues de la Providence. Si 
cette exhortation avait un sens caché... Si c'était 
uue épreuve à laquelle le comte le soumît avant 
de le rétablir dans ses droits. Cette pensée peu à 
peu sécha ses pleurs. La conscience de sa supério- 
rité lui vint en aide, et il se promit de revendiquer 
son rang à force de preuves morales. 

Provisoirement, il lui fallut commencer son 
humiliant emploi en s'asseyantà côté du poslillon 
sur le siège delà voiture, à la place du valet de 
chambre du comte qui restait à Aspa, chargé de 
divers ordres, et ne devait rejoindre son maître 
que le surlendemain, avec les bagages. Le comte 
se rendait en Angleterre, par Gothend)ourg. Son 
projet, dont il avait fait part ù Tabbé, était de ne 
retourner à Stockholm que lorsqu'il aurait com- 
plété l'éducation de son fils, en faisant avec lui le 
tour de l'Europe , dont les deux jeunes gens par- 
laient les principales langues. Mais en se faisant le 
mentor de ce fils jusqu'alors méconnu , il avait 
une arrière-pensée , que l'abbé ne soupçoimait 
guère. Il voulait le convertir à la religion réformée. 
Car, Frédéric de lîorn, en restant catholique, se 



ANGIXIGA 

privait de tous les honneurs que son norn le met- 
tait en passe d'obtenir. 

Impatient de quitter un lieu qu'il avait pris en 
aversion , le comte s'était remis en route par un 
temps affreux. La saison était extrêmement avan- 
cée, et quoiqu'on ne fut qu'aux premiers jours du 
mois d'octobre, il tombait une neige abondante. 
Entre Hofra et Bodarne , le postillon s'égara ; la 
nuit les surprit, et leur traîneau versa dpns ur.o 
mine de fer dont l'exploitation était depuis long- 
temps abandonnée. Des quatre voyageurs, trois s'en- 
gloutirent avec la voiture. Le quatrième, Frédéric 
Brandt, la sentant pencher, eut le temps de se je- 
ter à terre du côlé opposé, et dut son salut à cette 
place humiliante quHl occupait avec tant de regret. 

C'était déjà un commencement de réalisation 
de la prédiction mystérieuse du bon abbé. 

La chute avait été violente : Frédéric resta d'a- 
bord étourdi du coup ; mais bientôt le froid hu- 
mide dont la neige pénétrait son corps le réveilla , 
et il se releva à grandpeine. Peut-être ses com- 
pagnons n'étaient pas morts; peut-être 1 enten- 
draient-ils , ou du moins quelque voix humaine 
répondrait-elle à la sienne. Il rassembla tout ce 
qu il avait du forces, et se mit à pousser des cris; 
mais il eut beau tendre rureillc, il u eulendit que 



KAUFFiVlAîNN. 

le bruil du vent dans les sapius, et le hurlement 
luiatain des loups. 

Le pauvre enfant, quand il se vit seul , la nuit, 
dans cette lugubre forêt, environné d'abîmes, se 
regarda comme perdu. 11 avait froid; il avait peur. 
11 regretta presque d'avoir échappé au sort de ses 
compagnons, et, de désespoir, il fut tenté de se 
recoucher sur la neige. 

Pourtant rinstinct de la conservation l'emporta. 
11 sentait ses membres se raidir. H comprit que 
c'en était fait de lui, s'il restait en place. Au risque 
donc de tiimber lui-niême dans quelque gouffre, 
il se mit à marcher à l'aventure , espérant arriver 
à une habitation. Mais trop de souffrances physi- 
ques et morales s'étaient en un instant aecumu- 
lées sur lui. Forcé, à chaque pas, de sonder le 
terrain avant de poser le pied, celte marche était 
trop lente pour rappeler la chaleur dans ses mem- 
bres. Après avoir passé par tontes les épreuves 
de celte longue agonie, il fut pris d'une torpeur 
et d'une indifférence telles, que tout en se disant 
que le sommeil celait la mort, il ne put résister 
au besoin qu'il avait de dormir. 

Quand il se réveilla, sa léthargie avait duré dix- 
huit heures, et il était dans le traîneau désir 
Francis Sheltun, sur la route de Bodarne à Ma- 
riestad. 

Shelton, qui l'entourait de soins, lui lit signe de 



22i ANGRLICA 

garder le silence ; puis, ayant su de lui qu'il parlait 
anglais , il lui promit de satisfaire sa curiosité 
dès qu'il le pourrait sans ioconvénient. Tout ce 
qu'il devait se contenter de savoir pour le mo- 
ment, c'était qu'il avait miraculeusement échappé 
à une mort presque certaine, et qu'ils allaient à 
Mariestad , où il trouverait des médecins et tous 
les secours qu'exigeait son état. 

Frédéric, sur qui le dangereux remède de l'ivro- 
gne de maître de poste avait opéré, et qui recueil- 
lait peu à peu ses idées, ayant demandé à plusieurs 
reprises ce qu'étaient devenus ses compagnons 
de voyage, Shelton , avec tous les ménagements 
possibles, lui apprit leur sort. On avait retrouvé 
deux corps, ceux du comte et du postillon. 

— Quant à celui de votre valet de chambre , 
monsieur le comte , ajouta-t-il , j'ai promis une 
récompense si on m'en donnait des nouvelles, et 
à cet effet j'ai laissé mon itinéraire jusqu à Go- 
thembourg , où je compte m'embarquer pour 
l'Angleterre. 

Frédéric , jusque-là , avait attribué les attentions 
que lui prodiguait ce seigneur anglais à un pur 
mouvement d'humanité. 11 tressaillit en voyant 
qu'on le prenait pour le fils du comte. Mais il avait 
trop de candeur et de loyauté pour ne pas désabuser 
le généreux inconnu qui le secourait : quelque 
pénible (jue lût un tel aveu, il balbutia en rougissant 



KAUFFMANN. 2^25 

quMI n'élait point le comte Frédéric de Horn , 
mais Frédéric Brandt que le passeport désignait 
comme valet de chambre , et il offrit de quitter 
une place dont il ne devait Tlionneur qu^à une 
méprise. Il se sentait assez bien pour voyager à 
l'extérieur de la voiture. 

Le baronnet se mordit la lèvre; mais aussitôt 
il le fit rasseoir, et justifia son erreur par un 
compliment sur la bonne mine de Frédéric , sur 
ses manières distinguées , sur l'élégance de son 
langage. 

Frédéric, encouragé par ces éloges, et désireux 
de se relever dans Fopinion de ce seigneur, parla 
de Féducalion qu'il avait reçue. Ayant fait, dans 
son premier aveu , une assez large concession à 
la modestie et aux probabilités qui lui étaient défa- 
vorables, il s'étendit avec complaisance sur la 
partie mystérieuse de son histoire , sur les conjec- 
tures dont il avait été l'objet ; et ne cacha même 
pas les espérances qu'il avait conservées, malgré 
l'inégalité ostensible que le comte avait établie 
entre lui et son frère de lait. 

Frédéric s'était animé en [)laidunt sa cause , et 
il s'attendaitàquelque approbation; maisShelton, 
qui n'avait prêté à ce récit diffus qu'une attention 
fort imparfaite , ne fit pas la moindre remarque, 
et garda le silence pendant le reste de la route. 
Sans doute il n'y avait vu que le rêve d'un 

II. ^5 



2i() ANGELICA 

cerveau romanesque, que la conséquence naturelle 
de Téducalion ridicule qu'on avait eu Timpré- 
voyance de donner à ce garçon ; il ne voulait pas 
encourager une aussi folle illusion , et encore 
moins s'en laisser croire la dupe. Frédéric dé- 
concerté , mécontent de lui-même , et le cœur 
plein de dégoût, ferma les yeux, et fit semblant de 
sommeiller pour se donner une contenance. 

Arrivés à Mariestad à la brune , il eut beau dire 
qu'il se sentait beaucoup mieux, Shelton exigea de 
lui qu'il se mît au lit, Tinslalla dans une chambre 
qui avoisinait la sienne , fit venir un médecin , 
assista lui-même à la consultation ; et le docteur 
ayant prescrit , par précaution et pour ce jour 
seulement, la diète et le repos , le baronnet sou- 
haita au malade une bonne nuit, et le laissa suivre 
rordounance. 

Frédéric ne sut trop que penser de tant de 
prévenances, il avait tâché de se préparer à Tidée 
de sa déchéance au sortir du traîneau , et voilà 
que ce seigneur continuait à le traiter en égal. 
Était-ce toujours pour cacher le regret de sa 
méprise? ou bien était- il deveim moins incrédule 
par réflexion , et commençait-il à être de I a\is des 
habitants d Aspa ? 

Frédéric s'était endormi sur ces doutes ; mais ils 
ne troublèrent pas son sommeil qui fut long et pai- 
sible ; et il ne s'éveilla le lendemain que fort lard , 



KAUFFMANN. * 227 

parfaitement remis de sa secousse , et avec un 
appétit de convalescent. Dès que Shelton l'entendit 
remuer , il entra chez lui , lui demanda de ses 
nouvelles avec le même intérêt que la veille; et 
rempêchant de se lever encore, lui fit apporter a 
déjeuner dans son lit. Cette fois , Frédéric fut bien 
tenté de croire que Teffet de sa narration , pour 
être tardif, n'en était pas moins réel. Ce qu'il en 
résulterait d'avantageux , il n'osa pas se le de- 
mander; mais la phrase de l'abbé lui revint en 
tête, et la Providence prit à ses yeux les traits du 
généreux étranger. 

11 était dans cette disposition d'esprit , lorsque 
Shelton , qui avait déjeuné de son côté , le vint 
retrouver; et, lui ayant annoncé qu'il allait se 
remettre en route , lui demanda quels étaient ses 
projets. 

Le pauvre enfant était à mille lieues de s'attendre 
à une pareille question. La manière dont il avait 
vécu jusqu'ici l'avait laissé étranger à toute idée 
de prévoyance. H était comme un chien sans maî- 
tre. 11 avait rencontré un passant, l'avait regardé 
dans les yeux , avait cru recevoir la permission de 
le suivre; et au moment d'entrer dans son nou- 
veau logis, voilà qu'on lui fermait la porte au nezî 

H se mit à fondre en larmes. 

Shelton, attribuant ce chagrin subit à un man- 
que d'argent, se hutadelui dire qu'il lui fournirai/ 



2!28 ANGEIJCA 

los moyens de retourne/ à Aspa ; mais colle pro- 
messe ne consola nullement l'affligé. Shelton com- 
mença à n'y plus rien comprendre. 

— Qu'est-ce donc, mon enfant? lui demanda-t-il, 
en lui prenant les mains ; qu'avez vous à pleu- 
rer ? voyons! ouvrez-moi votre cœur 

est-ce que vous n'avez pas envie de retourner chez 
vous, près de votre mère?... 

— Ce n'est pas une mère pour moi , dit Frédé- 
ric , entrecoupant chaque syllabe d'un sanglot. 

— Mais votre vieux maître?,., il vous aime... 
vous Taimez. 

— Il a dû partir pour rAUemagne. 

— Ehhien?soit: ne parlons plusd'Aspa... mais, 
dites-moi, où voulez-vous aller?.. 

Frédér'c restait muet. 

— Estce à Stockholm?... 

— Je n'y connais personne I... 

Cette réponse n'était pas achevée, qu il relomha 
dans un accès de désespoir : Shelton en fui tout 
attendri. 

— Allons , mon pauvre enfant , lui dil-il en s'as- 
seyant sur le bord du lit, ne perdez pas cou- 
rage !... [)uisque je vous promets de faire tout ce 
qui sera en mon pouvoir... ditos-moi seulement 
ce que vous désirez... mais ne pleurez donc pas 
ainsi, vous vous rendrez encore malade... Écoutez- 
moi : vous alliez en Angleterre; voulez-vous y 



KAUFFMAJSiN. ±2fJ 

venir avec moi? voulez-vous?... oui?... eli bien! 
c'est convenu, je vous emmène. Consolez-vous.Votre 
position m'intéresse. Vous êtes au-dessus de l'état 
qu'on vous destinait , et je me charge de vous en 
tirer. 

Sbelton avait enfin trouvé le secret de calmer la 
désolation de son proléfjé. Il le laissa se lever et 
retourna dans sa chambre , après Tavoir invité à 
y venir dès qu'il serait habillé. Lorsque Frédéric 
y entra , le baronnet était occupé à examiner atten- 
tivement des papiers contenus dans une petite 
cassette. 

— Puisque vous voilà prêt, lui dit-il, rendez- 
n)oi le service de dire à mon valet de chambre 
de commander les chevaux. 

Frédéric s'empressa d'aller s'acquitter de la com- 
mission, et resta discrètement dans la cour, pour 
jie point déranger sir Francis de sa lecture. Quand 
on eut attelé, celui-ci, tenant déjà la promesse de 
le tirer de la domesticité, le fit rentrer avant lui 
dans le traîneau. 

Les espérances de Frédéric remontèrent jus- 
qu'aux fonctions de précepteur ou de secrétaire. 

En route, il crut distinguer sur la cassette 
que le valet de chambre avait placée dans l'intérieur 
de la voiture les armes de la famille de Horn. Si 
par hasard ces papiers que Shelton parcourait 
contenaient quelque indice de l'échange soupçon- 



250 ANGE Lie A 

né !... si c'était là le motif secret de ses égards!... 
])lùt à Dieu!... mais pourquoi en faire mystère?... 
Ail! sans doute, sa première méprise le rendait 
circonspect; il voulait compléter son examen. 

Ces réflexions que favorisait le silence du baron- 
net prirent une bien autre consistance , lorsque 
celui-ci, qui évidemment ne faisait que suivre 
tout haut sa pensée, lui demanda de redire son 
histoire. 

Frédéric ne se fit pas prier, et répétant tous les 
détails qu'il avait déjà donnés, les présenta sous 
un jour encore plus avantageux que dans son pre- 
mier récit. 

Cette fois, Shelton Técouta avec une attention 
soutenue, et souvent même il l'interrompit pour 
lui faire des questions; mais Tintérét qu'il témoi- 
gna n'alla pas plus loin , et sa seule conclusion fut 
que c'était fait pour donner à penser. Après cette 
parole, il retomba dans sa méditation jusqu'à 
Lindkoping , où il s'arrêta pour dîner. 

Frédéric s'attendait à mieux. Cependant un nou- 
veau symptôme (ie bon augure vint entretenir l'es- 
poir dans son cœur. Shelton qui était resté seul 
pendant plus d'une heure , employée sans doute à 
un second examen de la cassette , avait conmiandé 
deux couverts, et le fit asseoir à sa table. 

Pendant le repas, qui fut aussi recherché que les 
lieux le pennettaieul , il mangea beaucoup , parla 



KAUFFMANN. 251 

peu et de choses insignifiantes ; mais au moment 
où les domestiques venaient d'enlever la nappe, 
et se retiraient pour les laisser boire , il rappela 
Tun d'eux , et lui dit de donner un autre verre au 
comte. 

Au comte!... Frédéric resta suffoqué. Son ima- 
gination avait pris feu : c'était une étincelle dans 
un baril de poudre. Dès qu'ils furent seuls : 

— Quelle distraction ! dit Shelton en souriant. . 
c'est qu'aussi plus je réfléchis à votre histoire , 
moins je puis m'ôter de la tète que ce titre vous 
est dû. Tout annonce en vous un gentilhomme. 
11 en est de nous comme des chevaux, et il est facile 
de voir qu'il y a en vous de la race. C'a été ma pre- 
mière impression , et, ma foil je ne m'en dédis 
pas. Il se passe des choses si extraordinaires dans 
le monde. Il n'y a rien d'impossible à ce que cette 
nourrice ait fait l'échange dont vos paysans l'accu- 
sent. C'est une fraude bien plus fréquente qu'on 
ne pense , et cette fois elle était si facile! la mère 
morte , le père absent , sans autre surveillance que 
celle d'un vieil abbé, qui, certes , a dîi peu regar- 
der un enfant à la mamelle. D'ailleurs , qui diable 
peut distinguer un nouveau-né d'un autre? ils se 
ressemblent tous par leur laideur. Il faut convenir 
que c'était là une grande tentation pour une femme 
dont les antécédents n'annoncent pas un parfait 
désintéressement; et l'opinion des gens du pays 



i>52 AiNGELlCA 

est une bien loile présomption en votre faveur 

mais j'ai tort de parler si ouvertement. A quoi 
bon vous donner des regrets inutiles? 

Frédéric, qui, à Texception de sa débauche in- 
volontaire avec le maître de poste deBodarne, ne 
s^élailjamaisdéparlides lois les plus strictes de la so- 
briété , avait en ce moment le cerveau fort écliauffé 
par les vins qu'il buvait à l'exemple de son bote. 
Celte confidence acheva dePenivrcr. 11 ne mit plus 
en doute qu il ne fût riiérilier du comte de Horn, 
et s'altendrit par dejjrés sur son malheur. 

— Ecoutez, dit Shelton, si vous êtes convaincu 
de vos droits , il ne faut pas les abandonner. Ce 
n'est pas une affaire de mince importance. Songez 
donc , quelle différence pour vous ! un beau nom, 
un riche patrimoine! Voyons! nous ne risquons 

rien d'examiner vos chances; réHéchissez 

cherchez dans votre mémoire malheusement, 

je ne puis pas vous aider, moi : je n'ai pas 

d'autres données que les vôtres est-ce que 

vous n'imaginez aucun moyen de signaler cette 
imposture? 

Frédéric , le front dans la main , eut beau se 
creuser l'esprit , les présomptions morales abon- 
daient; mais de preuves positives, il n'en trouvait 
pas. 

— Quel malheur! s'écria Shelton; mais c'est 
égal , consultons des gens de loi : ils ont des 



KAUFFMAJXiN. 233 

ressources auxquelles nous ne son^jeons pas. Une 
action juridique peut jeter bien du jour dans une 
affaire; avec de l'argent on réveille les consciences 
qui sommeillent; la crainte peut arracher quelque 
aveu à la coupable... 

— Mais, dit Frédéric, je n'ai pas d'argent... 

— Oh! qu'à cela ne tienne! moi j'en ai 

d'ailleurs vous en avez aussi, du moins j'en ai à 
vous. Nous avons trouvé une cassette appartenant 
au comte de Horn; je Tai emportée dans l'intention 
de la remettre à son fils... 

— Que contient-elle? dit vivement Frédéric, le 
savez-vous ? 

— Oui, je l'ai visitée avec soin. Mon intention, 
à Mariestad , était d'en faire le dépôt ; mais votre 
histoire m'avait jeté dans Tesprit des doutes que 
j ai d'abord voulu éclaircir. Déposer était un parti 
trop grave pour le prendre à la légère , car c'était 
reconnaître que vous n'étiez pas le jeune de Horn. 
Je l'ai donc ouverte, j'y ai trouvé des valeurs 
assez considérables... 

— Et quels papiers? interrompit Frédéric. 
—Aucun qui eût trait à votre affaire. Au surplus, 

je vais vous en remettre la clef. 

Frédéric le remercia, mais le pria de la garder: 
puisque la cassette ne contenait aucune preuve, il 
n'était pas d'avis de faire un éclat. Shellon , qui 
n avait émis qu'une idée en l'air, reconnut que 



2U AjNGELICA 

Frédéric avait raison: dans une action juridique, 
il fallait des preuves matérielles. Ils auraient contre 
eux tous les témoignages. Les paysans qui affir- 
maient le plus en arrière n'oseraient pas soutenir 
leur dire en face des héritiers collatéraux du 
comte , à qui ils croiraient plus de chances de 
devenir leurs seigneurs. Ceux-ci remueraient ciel et 
terre ; ils étaient riches, ils jouissaient d'un grand 
crédit, et la nourrice, soutenue par eux , ne se 
laisserait point intimider. 

— Allons, dit-il en se levant de table, c'était 
une idée extravagante : n'y pensons plus... nous 
allons nous remettre en route , et arrivés à 
Gothembourg, nous déposerons la cassette. C'est 
cruel, j'en conviens, de se dessaisir de sa propriété, 
cruel surtout de se renier soi-même ; mais que 
voulez-vous? vous n'avez aucun moyen de vous 
faire reconnaître. 

Ils remontèrent en voiture. Frédéric avait 
Tâme navrée. On lui volait son nom , son })atri- 
moine : pouvait-il en prendre facilement son 
parti? Shelton depuis une heure lui prêchait en 
vain la résignation, quand saisi d'une inspiration 
soudaine : 

— Quelle idée! lui dit-il ; tout ce que nous 
avons dit depuis le dinern'a pas de sens. 11 faut 
que le vin nous ail offusqué le cerveau. Nous 



KAUFFMANN. 255 

allons chercher bien loin des preuves pour sou- 
tenir un procès, pour attaquer la famille de Horn, 

pour nous faire reconnaître à quoi bon? 

Est-ce que nous ne sommes pas tout reconnus? 
est-ce que le procès-verbal de Bodarne n'a pas 
constaté que c'est le comte Frédéric de Horn 
qui est vivant , que c'est Frédéric Brandt qui 
a disparu ? Vous voilà donc rétabli de fait 
dans vos droits , vous rentrez tout naturellement 
en possession ; ou plutôt vous n'avez pas été dé- 
possédé , vous n'avez pas cessé d'être Frédéric de 
Horn. Qui pourrait dire le contraire? votre vieux 
maître, votre nourrice, les gens d'Aspa... Mais 
rien ne vous force d'aller à Aspa ni en Bavière, et 
partout ailleurs vous êtes entièrement inconnu. 
Nous parlions d'attaquer , nous n'aurons pas 
même à nous défendre. Allons, donnez-moi la 
main , mon cher! Vous aviez tout perdu par un 
échange , et par un échange tout vous est rendu. 
Vous voyez bien que votre bon abbé avait raison 
de vous dire de vous confier aux vues de la Provi- 
dence. 

Le premier usage que fit le nouveau gentilhomme 
de l'égalité que le baronnet venait de reconnaître 
entre eux fut de se jeter au cou de son sauveur. 
Celui-ci, quoique Anglais, reçut cordialement l'ac- 
colade; et après les premières effusions de joie, 
il entra dans le détail des combinaisons néces- 



236 AiNGl.UC\ 

saires et des précautions à prendre pour assurer 
le succès de sa bienheureuse idée. 

Il fut convenu que Frédéric irait d'abord avec 
lui en Angleterre. Ce voyage s^expliquerait parle 
besoin de rétablir su santé après un accident si 
grave, une épreuve si douloureuse, la mort d un 
père, etc.. Là, Shellonlui procurerait un agent 
de confiance qui irait , muni d'une procuration , 
réclamer la succession du comte Frédéric de Horn. 
Par cet agent , ils sonderaient de loin le terrain ; 
et ce n'est que lorsqu'il aurait été mis bien et dû- 
ment en possession de Tbéritage, que Frédéric 
retournerait dans son })ays. A cette époque mémo, 
rien ne le forcerait d'y revenir, et il aurait tou- 
jours des prétextes de santé , d'amour. . . etc. . . pour 
différer son voyage. 

Ce plan parut d'autant meilleur à Frédéric qu'il 
lui évitait de se mettre en avant. Dans un nou- 
vel élan de reconnaissance, il allait retomber dans 
les bras de Shelton , lorsque celui-ci , par une ob- 
jection grave , modéra ce transport. 

— Attendez, dit-il, laissez-moi rélléchir... ne 
nous réjouissons pas trop tôt. Nous avons encore 
contre nous une chance terrible. 

Une sueur froide baigna le visage du jeune 
homme. 

— C'est, poursuivit Shelton, de deux choses 
l'une : ou que votre homonyme ne soit pas mort , 



KAUFFMANN. 237 

ce qui n'est guère probable ; ou ])ien qu'on re- 
trouve son corps , ce qui l'est beaucoup plus. Je 
sais bien qu'il y a à parier que, préoccupées de l'i- 
dée que Frédéric de Horn est vivant , les autori- 
rités de Tendroit le feront enterrer sous le nom de 
Frédéric Brandt. Mais si malgré la ressemblance 
générale qui existe entre vos signalements , l'acte 
mortuaire , envoyé à Aspa , allait y soulever quel- 
que doute d'identité ; ou si le valet de chambre 
du comte, qui devait le rejoindre avec les bagages, 
allait reconnaître le mort pour le fils de son maî- 
tre; ou plutôt , car il Ta à peine vu, s'il allait s'a- 
viser de ramener les deux corps au château, et 
qu'on les y visitât de nouveau , avant de les inhu- 
mer : voilà ce qui est bien à craindre! — mon 
Dieu! que l'on sait peu ce qu'on fait, et com- 
bien je m'en veux d'avoir promis une récompense 
à ceux qui retrouveraient ce malencontreux cada- 
vre! Prions le ciel que leurs recherches soient 
vaines, qu'il ait disparu à tout jamais dans les 
profondeurs de la mine , ou que les loups de la fo- 
rêt en aient dévoré jusqu'aux os. 

Frédéric , quoiqu'il eût peu de raisons d'aimer 
son frère de lait, pour rien au monde n'eût sou- 
haité sa mort; mais cette mort advenue, la mine 
valait tout autre tombeau , et il s'associa avec fer- 
veur au vœu du baronnet. Cependant il avait peu 
d'espoir ; el bientôt, toujours extrême dans sa mo- 



238 ANGELICA 

bilité , il retomba dans un profond découragement. 
11 était assiégé de mille craintes; il aimait mieux 
renoncer à tout , et pria sir Francis de déposer la 
cassette, dès qu'ils arriveraient à Gotliembourg. 

Celui-ci ne fut pas de cet avis. II gronda Fré- 
déric de son enfantillage, lui lit comprendre qu'il 
ne courrait aucun risque s'il s'abstenait de repren- 
dre le nom qu'on lui avait volé, tant qu'il ne sau- 
rait pas le résultat des perquisitions. Ils attendraient 
ensemble à Golhembourg qu'on eût trouvé le 
corps, ou renoncé à le cbercber, et jusque-là 
Shelton resterait dépositaire de la cassette. 

Cet arrangement, qui ne préjugeait rien, ras- 
sura effectivement le jeune homme , et il attendit 
avec anxiété les nouvelles qui allaient décider de 
son sort. 

11 y avait deux jours qu'il était à Gothembourg 
dans des transes mortelles, lorsqu'au retour d'une 
promenade qu'il avait faite sur le port , il sut que 
Shelton l'avait demandé plusieurs fois , et qu'il 
étaitvenu un exprès de Bodarne. Pâle et tremblant, 
il courut au devant de sa sentence, et rencontra 
le baronnet qui descendait, causant avec le maître 
de I auberge. 

— Vous avez des nouvelles? demanda-t-il à 
voix basse, car il savait que l'aubergiste parlait 
anglais. 

— Oui, mon cher comte, répondit tout haut 



KAUFFMANiX. 259 

Shelton. On a retrouvé le corps de votre malheu- 
reux valet de chambre , mais à moitié dévoré par 
les loups , et tellement défiguré que c'est à peine 
si on a pu dresser l'acte mortuaire. 

A ce mot de comte , Frédéric avait tremblé 
que ce ne fût encore une distraction. La jBn de la 
réponse le rassura , et il saisit avec empressement 
la main que Shelton lui tendait en signe de féli- 
cita tion. 

— Vous sortez! dit-il. 

— Oui, dit Shelton. J'ai quelques emplettes à 
faire, et je profite de l'obligeance de notre hôte 
qui veut bien me servir de guide. Mais je ne serai 
pas longtemps absent; et si, en m'attendant, 
vous voulez prendre connaissance du message de 
Bodarne , vous le trouverez dans un petit coffre 
qui est sur ma table, et dont voici la clef. 

Frédéric , curieux , s'empressa de monter chez 
Shelton. Le coffre dont il tenait la clef était celui 
du comte de Horn. 11 hésita quelque temps à l'ou- 
vrir; mais le désir de lire le procès-verbal de Bo- 
darne l'emporta , et , sa lecture faite , il ne résista 
pas è la tentation de regarder ce que la cassette 
contenait. C'étaient des bijoux, de l'or, <les 
lettres de crédit sur diverses maisons de banque 
de l'Europe , et un assez grand nombre de pa- 
piers qu'il était en train de parcourir, lorsqu'il 
entendit des pas dans l'escalier. Il se hâta , en rou- 



244) ANGEUCA 

[jissant , de refermer la cassette. A peine en 
avait-i! eu le temps, que le valet de chambre de 
Shelton entra avec un marchand tout chargé d'é- 
toffes de deuil qu'il apportait au comte Frédéric 
de Horn. Au bas de la facture qu'il lui présenta 
étaitécritau crayon : « J'ai acheté ces objets pour 
vous. Veuillez les recevoir et les payer. Shelton. » 
Le marchand attendait : que faire? Frédéric n'a- 
vait pas le choix, il rouvrit la cassette et paya. A son 
retour , le baronnet , tout en se faisant déshabiller, 
s'informa s'il était content des emplettes. 

— Très-content, dit Frédéric, qui, dans son 
trouble , n'avait pas seulement songé à les regar- 
de!'. 

— Vous avez payé la note? 

— Oui ; voici la clef. 

— La clef! que voulez-vous que j'en fasse? Ah! 
je sais... vous avez peur de la perdre... en effet, 
elle est si petite!... 

Tout en parlant, il avait pris sur sa table une 
chaîne d'or : il la passa dans la clef, et la mil au 
cou de Frédéric. 

Celui-ci ne pouvait rien répondre en présence 
du valet de chambre. D'ailleurs, qu'aurait-il eu à 
dire? 11 avait fait acte de propriété, et il n'était 
plus temps de reculer. Le lendemain, il était vêtu 
dedouil elaviiit pris un j)asseportau nom du comte 
Frédéric do Horn. Le jour suivant ils mirent à la 



KAUFFMANN. 24! 

voile pour rAngleterre , el, après une traversée 
heureuse, ils débarquèrent à Hull , d'où ils se ren- 
dirent dans une terre que sir Francis possédait 
dans le Nortliumberland. 



II. 



XII. 



Les caractères timides et irrésolus sont souvent 
aussi les plus rési^jnés. Ils préfèrent un mauvais 
lot à l'embarras du ciioix. Arrivé eu Angleterre, 
Frédéric se dit qu'il ne devait plus avoir qu'une 
pensée , celle de se rendre digne de sa nouvelle 
position, d'acquérir le ton, les manières et les al- 
lures d'un gentilhomme. Shelton s'offrit à le diriger 
dans cette seconde éducation. Sous un précepteur 
aussi capable , les progrès d'un élève intelligent 
et zélé ne pouvaient manquer d être rapides, et 



ANGELICA KAUFFMANN. 24ri 

avant de partir pour Londres, Frédéric put se flat- 
ter, sans outrecuidance , d'avoir fait ses preuves 
morales de noblesse. 

Ce n'étaient pas seulement l'importance du but, 
le désir de répondre aux soins et à la bonne opi- 
nion de son guide, qui avaient stimulé ses efforts : 
la route par elle-même était attrayante. Les leçons 
de Shelton ne ressemblaient en rien à celles de 
Fabbé ; il ne s'agissait plus de pâlir sur le grec et 
sur le latin, de se clouer à un bureau et de s'y creu- 
ser la poitrine. Les leçons actuelles se prenaient 
partout : à cheval , à table , insensiblement , par 
imitation , dans d'intéressantes conversations qui 
finissaient toujours trop tôt , dans de délicieuses 
lectures, bien différentes de celles que permettait 
l'abbé. 

Shelton et lui n'avaient point du tout le même 
système d'éducation. Le baronnet se représentait, 
comme son vertueux prédécesseur , le mal 
sous l'image d'un abîme oii il fallait empêcher le 
disciple de tomber ; mais ils différaient sur les cau- 
ses de chute. L'abbé n'en voyait qu'une, le ver- 
tige; Shelton craignait plus Faveuglement. Peut- 
être avaient-ils raison tous deux : l'un comme gou- 
verneur d'un enfant , l'autre comme conseiller 
d'un jeune homme. 

Shelton donc n'hésita point à ôter des yeux de 
Frédéric l'épais bandeau dont une pieuse main 



24 i ANGKLICA 

les avnil couverts. Il lui fit lire des romans , des 
mémoires, tous les ouvrages qu'il jugea propres à 
lui donner quelque expérience théorique du mon* 
de ; il y ajouta, de vive voix, de savants commen- 
taires, soit pour éclaircir les textes, soit pour les 
rectifier. Enfin , il ne négligea rien pour dégour- 
dir le jeune novice, pour le préparer à la pratique 
des hommes, et surtout des femmes. 

11 ne se dissimulait pas que celte précieuse ex- 
périence pourrait bien coûter à son écolier quel- 
ques vertus, mais des vertus bourgeoises, et ce se- 
rait tout bénéfice pour un jeune gentilhomme. 

A mesure que ces enseignements fructifiaient 
dans Tesprit de Frédéric , ses anciens scrupules 
s'en effaçaient; plus il prenait les façons et les 
habitudes qui convenaient au comte de Horn, plus 
il était convaincu de Tétre. Dans les romans, qu'il 
passait souvent les nuits à lire , il voyait des 
fils de prince disparus et miraculeusement re- 
trouvés. Le doigt de la Providence venait infailli- 
blement, au dernier chapitre, arranger les choses 
pour le mieux. 11 ne douta pas qu'il ne lût au dé- 
noûment de ses aventures, car il avait vu le doigt 
de la Providence le retenir sur le bord du préci- 
pice, et y pousser l'usurpateur de ses droits. 

Puis, il s'était si vite pénétré de son nouveau 
rôle : n'était-ce pas la preuve qu'il était né pour 
le remplir? (le rôle , d ailleurs , n'étail-ce pas sir 



KAUFFMAiNN. 245 

Francis qui le lui avait tracé? où trouver un ju(i[e 
plus compétent, plus désintéressé? quel abri pour 
la conscience qu'un tel suffrage ! quel argument 
sans réplique que les égards du plus fier des 
hommes, que ces témoignages assidus de consi- 
dération et d'amitié ! 

Ah 1 si Frédéric devait avoir une inquiétude, ce 
n'était pas que d'avides collatéraux, à l'aide d'un 
concours impossible de circonstances, parvinssent 
à' le dépouiller une seconde fois de son patri- 
moine ! c'était bien plutôt de ne pas montrer assez 
de reconnaissance, de dévouement, à l'homme gé- 
néreux sans qui il n'aurait jamais eu le courage 
de remonter à sa place ! 

Ces réflexions tranquillisantes, Frédéric n'en 
était même plus à se les faire , dans les derniers 
mois de son séjour à la campagne ; et lorsqu'il 
partit pour Londres, il n'était préoccupé que de 
l'idée des plaisirs qui l'y attendaient. A son arri- 
vée, la vue de ces lieux si désirés , les spectacles, 
les divertissements publics, la satisfaction d'habi 
ter seul une belle maison, d'avoir sa livrée, de se 
montrer au parc sur des chevaux de sang et dans 
de brillants équipages, furent, pour les premiers 
jours, une distraction plus que suffisante. Puis , 
les grands yeux bleus de miss Jemima Ramsden 
Foccupèrent plus agréablement encore ; et si le co- 
lonel Ligonier lui donna , sans le vouloir, une 



i2/*<> AiNGELlCA 

chaude alarme , cette alarme , reconnue pour 
fausse, ne servit qu'à lui faire honte de sa poltron- 
nerie, et qu'à redoubler depuis sa sécurité. 

L'amour, enfin , un premier amour, vint ab- 
sorber toutes ses facultés, et lui rendre la jouissance 
de ses droits d'autant plus incontestable, qu'ils lui 
devenaient plus précieux, plus nécessaires. 

Toutefois , lorsque cet amour prit l'aspect plus 
sérieux du mariage , tous ses scrupules , qu'il 
croyait morts, ressuscitèrent comme autant de 
spectres dans le silence de la nuit, et il eut à sou- 
tenir de nouveau tous ses anciens combats. 

Qui était-il pour oser porter à son doigt la ba- 
gue d'Angelica? Elle l'avait donnée au comte Fré- 
déric de Horn , mais était-il le comte Frédéric de 
Horn? Celte voix , qu'il prenait pour celle de sa 
conscience, si c'était la voix de l'orgueil, de la cu- 
pidité ! si ce rang, qu'il croyait recouvrer, il Tu- 
surpait ! ou si seulement on venait à apprendre la 
manière dont il l'avait recouvré!... 

Ah 1 dans quel abîme il avait glissé sans le sa- 
voir ! quelle clarté tardive venait de lui en révéler 
la profondeur ! comment avait-il pu consentir à se 
présenter dans le monde sous un nom équivoque, 
avec des antécédents à cacher, se condamner à un 
mensonge éternel 1... Quel remords, malgré l'inef- 
façable persuasion de son droit! quelles inquiétu- 
des renaissantes! quelle destinée précaire! Ah! 



KAUFFMANIN. 247 

du moins, il ne la ferait pas partager à celle qu'il 
aimait plus que la vie 

C'était bien l'aimer plus que la vie que de re- 
noncer à sa possession!... Mais comment n'être 
pas cent fois loyal et délicat avec la loyauté , avec 
la délicatesse même?... Oh ! quelle punition de sa 
faute 1 

Il ne s'était pas couché , et marchait , la tête 
basse, dans sa chambre. Il se jeta la face sur son 
lit et y étouffa les cris de son désespoir. Il était de- 
puis longtemps dans cette douloureuse attitude , 
pleurant, se lamentant , répétant à toute minute : 
— Mon Dieu ! pardonnez-moi 1 . . . mon Dieu ! ayez 
pitié de moi I . . . lorsque le watckman de la rue an- 
nonça deux heures du matin. Cette voix lugubre 
fit diversion à ses pensées ; il se redressa lente- 
ment, et poussant un profond soupir : 

—Que fait-elle, en ce moment? se demanda-t-il; 

elle dort! elle est calme! elle est heureuse! 

Mais demain, à la même heure, si je parle, que 
fera-t-elle?... elle veillera comme je fais ! elle me 
maudira! elle me méprisera!... ou plutôt elle 
pleurera comme moi, car elle est bonne , car elle 
m'aime : elle me l'a dit ; j'ai senti sa main trem- 
bler dans la mienne ; elle a consenti à m'épou- 
serl... elle m'aime, et j'irais lui déchirer le cœur, 
y verser à plaisir la fièvre qui me dévore 1... Ah ! 
ne dùt-elle souffrir que la millième partie de mes 



448 AiNGELICA 

tortures, jamais, non jamais je n'aurai celle cruau- 
té!... Il est bien temps, maintenant, d'avoir des 
scrupules ! . . . mallieureux ! il fallait les avoir avant 
de recevoir sa bague, ses aveux, avant de l'aimer, 
avant d'oser lever les yeux sur elle ! ... à présent, il 
est trop lard ! l'amour est un lien aussi , uu lien 
plus fort que le mariage! et, n'est-ce pas , Ange- 
lica , nous nous aimons? 

Cette révolte du désespoir avait failli briser son 
cœur, il y porta la main, et resta immobile et les 
yeux fermés, pendant plusieurs minutes. Puis, 
tombant par terre à deux genoux, il s'écria : 

— Mon Dieu! prouve-moi que je me trompe, 
qu'elle ne m'aime pas, que je n'ai pas son anneau 
au doigt, que j'ai eu un rêve, un vertige, un accès 
de folie! prouve-le moi ! Assure-moi qu'elle ne sera 
pas malheureuse!., et je pars, et je renonce à elle, 
au bonheur, à la vie ! . . . Mais si elle maime, ô mon 
Dieu , tu ne veux pas la punir de ma faute ! Tu ne 
veux pas que je sois son bourreau! 

Cette courte prière l'avait soulagé. Il se releva 
plus calme. 

Ilélas ! pourquoi cette funeste idée était-elle ve- 
nue empoisonner sa joie? Il était si heureux tout 
à l'heure!... Mais ce i)()nheur était-il donc perdu? 
Qui le forçait de le détruire?... Le ciel, qui lisait 
dans son C(eur, y devait voir de l'amour, et non de 
Torgueil, et non de la cupidité. Ah ! si le ciel vou- 



KAUFFMANN. iMU 

lait lui reprendre ce fatal héritage, et lui laisser 
Angelica, comme il accepterait ce marché de grand 
cœur!... Mais, puisque quitter son nom c'était la 
perdre, Dieu certainement n'exigerait pas ce sa- 
crifice impossible 1... C'était un tort grave que 
d'être rentré illégitimement dans une propriété lé- 
gitime; mais consacrer les fruits de cette fraude à 
l'innocence, au génie, n'était-ce pas les sanctifier? 
quelles offrandes si souillées ne se purifieraient 
dans de telles mains? 

— Mais j'ai été valet de chambre!... un seul 
jour!... mais enfin je Tai été!... Un valet peut-il 

être le mari d'Angelica Kauffmann ? Qui? 

moi !.. un valet ! . . Non ! . . . non ! . . non ! . . . je ne 
l'ai pas été!... c'était une épreuve !... N'est-il pas 
vrai, mon Dieu , que c'était une épreuve?... Si je 
l'avais été réellement, est-ce que je n'en porterais 
pas la marque au front?... est-ce que sir Francis 
Shelton m'aurait admis à sa table? est-ce qu'il me 
traiterait en égal, en ami?... est-ce qu'Angelica 
m'aimerait?... En vérité, je deviens fou, je crois ! 
ces remords insensés viennent de l'excès même de 
mon bonheur, que ma faible tête est incapable de 
supporter ! 

Le jour commençait à poindre. Cette lutte avait 
épuisé ses forces. 11 se mil au lit. Avec la nuit avaient 
disparu les sombres pensées. Son imagination le 
reporta sur la Tamise, et lui fit revivre, en quel- 



î250 ANGELICA 

qiies minutes , les heures délicieuses qu'il y avait 
passées la veille. Le souvenir de la charmante hu- 
milité d'Angelica , et le contraste de sa franchise 
avec la feinte dont il usait, arrachèrent bien encore 
à sa conscience quelques faibles murmures ; mais 
tous les raisonnements sont bons à un amoureux 
pour garder sa maîtresse. 11 se rappela que, si sir 
Francis ne Pavait interrompu , il allait tout 
avouer. 

— Et elle ne m'en aimerait pas moins ! s'écria- 
t-il. N'est-ce pas, mon cher anneau, que tu n'en 
serais pas moins à mon doigt? N'est-ce pas que 
nous ne nous quitterons jamais? 

Cette idée ayant achevé de le tranquilliser, il fit 
comme sa conscience, il s'endormit. 

Mais le lendemain, ses scrupules l'attendaient au 
réveil, et il résolut de tout dire à Angelica. C'était 
un aveu bien pénible, bien dangereux; mais il le 
lui devait, il se le devait à lui-même!... Et pour- 
quoi s'en exagérer le péril? Pourquoi craindre de 
ne pas la convaincre, lorsqu'il avait convaincu sir 
Francis? 

Cette détermination prise, il se promit d'aller, 
après déjeuner, à Golden-Square, et de prier An- 
gelica de lui accorder un tôte-à-tôte. 11 s'était levé 
tard , nes'étant endormi qu'au jour : pour ne pas 
perdre de temps, il fil sa loilelle au saut du lit , 
une toilette d'amoureux. Puis, il prépara un billet 



KAUFFMANN. 2ol 

qu il pût remettre, dans le cas où il ne trouve- 
rait pas d'autre moyen discret de demander ce 
rendez-vous. 

Il était entrain de plier son billet, lorsqu'on lui 
annonça sir Francis, qui venait lui demander à 
déjeuner. Frédéric fut très-contrarié de cette visite. 
11 était franc, autant toutefois qu'un caractère ti- 
mide peut l'être. 11 s'était fait un devoir et une ha- 
bitude de ne rien dissimuler à son bienfaiteur ; 
mais il n'avait pas le droit de lui dire le secret 
d'Angelica ; mais, à coup sur, ses projets de confes- 
sion n'auraient pas l'approbation du baronnet. Il 
fallait donc se cacher d'elle ou de lui ; elFrédérie, 
qui ne balançait pas entre sa maîtresse et son ami, 
se sentait fort gêné et craignait de se trahir par 
son embarras. 

Cependant Shelton ne parut s'apercevoir de rien, 
et Frédéric commençait à reprendre un peu d'as- 
surance, lorsqu'à la fin du repas, la bague, qu'il 
n'avait pas songé à retirer de son doigt, attira l'at- 
tention de son convive. 

— Depuis quand avez-vous cette bague? Je 
ne vous la connaissais pas. 

— Non, dit Frédéric, rougissant jusqu'au blanc 
des yeux. 

— Montrez-la-moi donc... elle est fort jolie.... 
Mais c'est une bague de femme. 

Frédéric n'aurait pas été hors d état de proférer 



2o2 AÎNGhLlCA 

une parole, qu'il se serait bien gardé de discuter 
ce point. Heureusement, faute de réponse, la cou- 
versatiou eu resta là , et ils se levèrent de table. 11 
hésita s'il ôterait la bague de son doigt; niais il 
craignit de provoquer une nouvelle remarque. 
D'ailleurs, il lui coûtait de s'en séparer. 

— Comme vous voilà pimpant dès le malin ! dit 
Shelton. Quels sont donc vos projets? 

— Je ne sais trop je comptais faire quelques 

visites et vous? 

— Moi? par extraordinaire aujourd hui je suis 
libre comme l'air. Voulez-vous venir chez les 
Kauffmann? 

Frédéric aimait infiniment mieux y aller sans 
cet observateur clairvoyant. 11 s excusa. 

— J'aurais plutôt Tintention, répondit-il, d'aller 
voir lady Mary Veertvort. 

Il avait désigné exprès une vieille femme , dans 
l'espoir que Shelton ne serait pas tenté de Ty suivre; 
mais celui-ci était dans ses jours de désœuvrement 
et de complaisance : au nom de lady Mary , il 
s'écria qu'il ne demandait pas mieux que d'y aller, 
étant fort en retard avec elle. 

11 avait gardé son carrosse. Ils y montèrent et se 
rendirent à Charles-Street, Frédéric, pris au piège, 
faisant contre fortune bon cœur. Quand on les in- 
troduisit, lady Mary était au clavecin, et se leva 
pour les recevoir; mais sur leur réclamation, elle 



KAUFFMANiN. 233 

s'y rassit, et, pour ne pas avoir Pair de se faire 
prier, elle joua un morceau fort court de Haendel. 
Quand elle eut fini , Frédéric , qui n'en avait pas 
entendu une note, s'empressa de lui faire compli- 
ment. 

— Quanta moi, dit Shelton, je vous avoue, 
chère lady, que j'ai été un peu distrait; mais c'est 
votre faute. Vous avez aux mains des bagues si 
éblouissantes , que j'ai été beaucoup plus occupé à 
regarder vos doigts , qu'à les écouter. 

— Ah ! je suis charmée qu'elles aient votre ap- 
probation , dit lady Mary : car vous êtes un con- 
naisseur. Que pensez-vous , surtout, de ce rubis? 

Elle l'avait ôté de son doigt. Shellon l'examina 
attentivement. 

— C'est une pierre magnifique , dit-il en la lui 
rendant; mais elle est trop grosse pour votre pe- 
tite main : c'est une bague dhomme. 

— Une bague d'homme? quelle idée ! c'est une 
bague de femme. 

— Ce n'est pas plus une bague de femme , lady 
Mary, que celle-ci n'est une bague d'homme , dit 
Shelton en prenant la main de Frédéric. 

— Celle-ci! dit la vieille dame. Je crois bien !... 
C'est la bague d' 

Elle s'arrêta court. 

— D'une femme, n'est-ce pas? ditShelton. 

— D'une femme et d'un homme, reprit-elle; 



254 ANGiaiCA 

je ne comprends rien à des distinctions si subs- 
liles.... Mon cher comte, n'écoutons point le ba- 
ronnet , croyez-moi , et gardons chacun notre bien. 

Frédéric, trop déconcerté pour répondre , avait 
pris machinalement une gazette qui se trouvait à 
sa portée. Son embarras avait gagné lady Mary qui, 
oubliant de soutenir la conversation , tapotait né- 
gligemment les touches du clavecin. Slielton se 
souvint tout à coup d'une affaire très-pressée, et 
sortit précipitamment. 

Frédéric aurait bien voulu s'esquiver aussi. Sa 
conscience avait achevé la phrase de lady Mary. 
Il connaissait le franc-parler de la vieille dame , et 
redoutait quelque interpellation à brùle-pourpoint. 
Mais dès que la porte se referma, elle le fit rasseoir 
à côté d'elle , et lui dit : 

— A présent que nous sommes seuls , recon- 
naissons une chose : c'est que le baronnet avait 
raison. Je n'ai pas voulu en convenir devant lui : 
il n'est déjà que trop disposé à se croire infaillible; 
mais ma bague est une bague d'homme, et la vôtre 
une bague de femme. Si vous m'en croyez , nous 
ferons un échange. 

Frédéric s'élait préparé à un rude assaut ; mais 
cette proposition le désarçonna. Cependant il se 
remit en selle tant bien que mal; et feignant de 
la prendre au sérieux, il répondit, sans oser lever 



KAUFFMAINN. 255 

les yeux, que sa bague avait beaucoup moins de 
valeur que celle de lady Mary. 

— Elle a moins d'apparence, repartit celle-ci ; 
mais vous ne m'en ferez pas accroire , mon cher 
comte : je m'y connais , et j'en sais tout le prix 
aussi bien que vous. 

Si Frédéric avait conservé quelques doutes , le 
ton railleur de lady Mary les aurait dissipés. Se 
voyant à sa merci , il leva sur elle un regard si 
suppliant qu'elle en fût désarmée. 

— Allons, lui dit-elle d'un ton affectueux , je 
ne veux pas vous tourmenter. Mais aussi plus de 
discrétion inutile. Vous ne m'apprendrez rien de 
très-nouveau. Eh bien ! notre belle farouche s'est 
donc apprivoisée? A quand la noce? 

Son secret éventé , Frédéric n'avait plus qu'un 
parti à prendre , à moins de se confesser aussi à 
lady M. Veertvort. 11 devait se hâter de demander 
Augelica en mariage, pour ne point la compro- 
mettre, il ne songea donc plus qu'à s'excui>er de ne 
l'avoir pas encore fait, et se permettant un in- 
nocent mensonge : 

— J'étais venu précisément, dit-il, pour vous 
consulter , my lady, sur cette démarche. Je suis 
si emprunté... 

— Emprunté! cela vous plaît à dire. Je no vois 
pas que vous vous soyez si mal tiré du principal : 
c'est de bon augure pour l'accessoire. 



-2m ATS'GKLICA 

— Sérieusement , je ne sais comment m'y 
prendre. 

— Au fait, je me mets à votre place. Si j'avais 
été Iiomme, j'aurais bien fait tout le reste; mais je 
crois que la demande solennelle m'aurait embar- 
rassée... Au surplus, chacun sa besogne. Vous avez 
achevé la vôtre. A présent, c'est aux grands parents 
à s'entendre ensemble. 

— Malheureusement je n'en ai pas. 

— Effectivement , je n'y pensais plus. . . Alors , 
mon cher comte, il faut faire vos affaires vous- 
même. Le père Kauffmann n'est pas un ogre , el 
vous avez au doigt son consentement. 

Frédéric gardait le silence. 

— Vous ne pouvez donc pas vaincre votre timi- 
dité? reprit-elle; eh bien! mon cher enfant, l'encre 
a été inventée pour ceux qui n'osent pas parler... 

Elle s'était levée avec pétulance, et, prenant 
Frédéric par le bras , elle l'avait mené devant une 
table. 

— Asseyez-vous , lui dit-elle en lui mettant une 
|)lume à la main, vous trouverez là tout ce qu'il 
vous faut pour écrire. Pendant que vous ferez 
votre lettre , moi jo vais m'ajuster pour ma pro- 
menade du matin. 

Frédéric, nilerdit, tourna la plume entre ses 
doigts, la trempa vingt îois dans l'encre; mais lors- 
(jue lady Mary redescendit habillée, elle ne trouva 



KAUFFMANN. â,*)? 

sur le papier que les mots : Cher monsieur Kauff- 
mann... et dessous , un gros pâté. 

— C^est là où vous en êtes ? s'écria-t-elle. 

— Décidément, my lady , répondit-il honteux 
de sa stérilité , je crois que j'aime mieux faire la 
demande de vive voix. 

— Eh bien! soit , mon cher ami ; mais n'atten- 
dez pas à demain. Plus la démarche vous coûte, 
moins il faut la différer. Vous sentez d'ailleurs que 
vous ne devez pas laisser notre chère Angelica dans 
une position fausse. La découverte que je viens de 
faire , d'autres peuvent l'avoir faite aussi. 

Frédéric convint de la justesse de Tobservation ; 
mais il ne se pressait pas de partir pour Golden- 
Square. Il est des moments où l'on dirait que le 
corps a des convictions indépendantes de celles 
de l'esprit. Il tournait, piétinait dans le salon, sans 
se diriger du côté de la porte. 

— Je vois ce que c'est ! dit brusquement lady 
M. Veertvort, vous manquez décourage. Eh bien! 
je vais vous accompagner pour vous en donner. 
Votre carrosse est-il en bas ? 

— Non , my lady , je suis venu dans celui de 
sir Francis. 

— C'est égal, dit-elle, en agitant une sonnette; 
le mien doit être prêt, ou peut s'en faut. 

Il l'était ; les gens de lady Mary étaient vifs à son 
exemple. 

II. n 



258 ANGELICA 

— Benissivio ! donnez-moi la main , et descen- 
dons. 

Frédéric obéit , et lui présenta une main trem- 
blante. 

—Poltron! lui dit-elle dans Tescalier; il semble- 
rait que je vous mène au supplice. 

Frédéric tâcba de faire meilleure contenance ; 
mais à peine fut-il dans le carrosse que le cœur lui 
manqua , et il pria lady Mary de vouloir bien se 
charger seule de la négociation. 

Lady Mary avait plus d'une raison d'accep- 
ter. Toutes ces tergiversations lui avaient fait 
mal aux nerfs , puis elle avait une revanche à 
prendre avecKauffmann. Elle n'avait point oublié 
les airs discrets et suffisants du bon homme, et 
n'était pas fâchée , tout en lui apportant une ex- 
cellente nouvelle , de pouvoir se moquer un peu 
de lui. 

— Bien volontiers , dit-elle , rfiais à condition 
que vous viendrez me rejoindre dans une demi- 
lieure: c'est plus qu'il ne faudra pour jouer mon 
rôle de grand-mère, et je veux , en cette qualité, 
vous présentera votre nouvelle famille. Gardez ma 
voiture ; promenez vous ; tachez de vous remettre : 
vous êtes pâle comme votre linge!... Mais promet- 
tez-moi d'être exact. Je vous attends ici , dans une 
demi-heure. 

Frédéric accepta la convention. Une demi-heure 



KAUFFMANN. 259 

de répit, c'était ville gagnée. Par le fait, il n'usa 
même pas de tout ce délai. Il n'avait pas regardé 
à sa montre , et son agitation le lui fit paraître si 
long, qu'il devança de dix minutes l'heure fixée. 
Heureusement son ambassadeur était expéditif, et 
déjà on l'attendait avec impatience. Lady M. Veert- 
vort n'eut pas besoin de lui annoncer le succès de 
leur demande : Kauffmann, la larme à Tœil, lui 
tendait de'loin ses bras paternels. Il s'y jeta avec 
effusion. Lady Mary, cependant, etGretly, lui ame- 
naient Angelica qui s'était tenue, rougissante, à 
l'écart; et il eut la permission de prendre , sur les 
lèvres de sa future, le premier et le moins volup- 
tueux de tous les baisers. 

— Ah çà ! dit lady M. Veertvort, lorsque l'em- 
barras des premiers moment fut dissipé ; ma mis- 
sion est remplie ; je vous laisse. 

— Où allez-vous donc, chère lady? demanda 
Angelica. 

— Au parc, ma belle ; faire ma promenade de 
régime: je ne veux pas être malade le jour de vos 
noces. 

— Mais vous nous reviendrez, n'est-ce pas? vous 
nous donnez votre journée? 

— Vous croyez que je suis absolument indis- 
pensable à votre bonheur?... eh bien! soit, j'ac- 
cepte. Venez avec moi, ma mignonne, dit la vieille 
dame à Gretly. Laissons ces amoureux exhaler les 



^GO ANGELICA 

plus {iros de leurs soupirs. Nous les en retrouve- 
rons plus aimables. 

Grelly ayant accepté, elles descendirent, allèrent 
nu parc, coururent les boutiques, et ne rentrèrent 
que pour le dîner. Elles en avaient même dépassé 
rheure. 

— La princesse va nous gronder , dit Gretly. 
Nous sommes en relard. 

— A votre montre, ma charmante, mais pas à 
la sienne. 

— Mais, mon oncle, lady Mary?... 

— Votre oncle? il voyage en Suède, et il n'arri- 
vera qu'après nous. Soyez tranquille. 

Effectivement, leur inexactitude ne leur valut 
aucun reproche. Kauffmann s'était assoupi près 
des deux amants, qui causaient à voix basse, et 
tout près l'iiii de l'autre, par égard sans doute 
pour le repos du vieillard ; le dîner seul attendait. 

En partant, lady M. Veerlvort et Gretly avaient 
eu soin de faire défendre la porte, et le reste du 
jour se passa dans une entière et charmante inti- 
mité. 

Au moment où il rentrait chez lui, le conn* 
plein des plus riantes images, Frédéric entendit le 
walcliman crier minuit. A cette voix qui lui rap- 
pelait ses angoisses de la veille, il frémit comme 
un homme qui vient d'échapper à la mort; et 
comparant ces deux nuits si contraires, il se de- 



KAIIFFMANN. 261 

manda comment il avait pu penser à détruire tant 
de bonheur. Combien il se félicitait d'avoir eu la 
main forcée! Combien il remercia sa chère bague 
de son indiscrétion ! 

Ah ! s'il s'était agi du mariage lui-même^ et non 
pas seulement de la demande, sa conscience pour- 
rait s'alarmer. Ce n'était pas à des probabilités , 
si favorables qu'elles fussent , qu'il lui était per- 
mis d'enchaîner le sort de sa maîtresse; niais puis- 
que rien au monde ne le ferait consentir à l'épouser 
avant d'être reconnu pour l'héritier du comte de 
Horn, les intérêts sacrés d'Angelica étaient donc 
conservés, ceux- de sa réputation par la démarche 
de lady M. Veertvort, ceux de son avenir par la 
réserve dont il faisait la condition formelle du 
mariage. 

Pendant son absence, après neuf heures du 
soir, sir Francis était venu lui apporter une lettre 
de leur agent en Suède : il s'empressa de l'ouvrir. 
Elle contenait les renseignements les plus satis- 
faisants. N'ayant eu aucune donnée préliminaire 
sur l'état réel de la succession, l'agent n'avait dû 
la réclamer que sous bénéfice d'inventaire, et c'est 
ce qui en retardait la délivrance. Lesdettes, sansêtre 
considérables, étaient fort nombreuses, et il fallait 
du temps pour en faire l'examen, qui, néanmoins, 
était fort avancé. Du reste, les collatéraux du feu 
comte n'avaient aucunement profité des circon- 



262 ANGEI.ICA KALFFMANN. 

stances bizarres de sa mort, non plus que de 
Tabsence de son fils, pour élever des prétentions 
rivales. 

Ces bonnes nouvelles mirent le comble à la joie 
et à la sécurité de Frédéric. Tout irait bien ; il al- 
lait entrer en possession de son patrimoine; il 
allait pouvoir le mettre aux pieds d'Angelica ; mais 
elle ignorerait toujours de combien de larmes il 
aurait payé leur bonheur. 



XIII. 



Le lendemain , Kauffmann se réveilla avec une 
idée lumineuse. 11 allait assembler tous ses do- 
mestiques , au nombre de trois , et leur annoncer 
officiellement le mariage de sa fille avec le comte 
Frédéric de Horn. Il se rappelait d'avoir lu, il ne 
savait plus où , que , chez les grands seigneurs , 
cela se pratiquait ainsi; et Kauffmann, beau-père 
du comte Frédéric de Horn, n'était pas éloigné de 
se croire une manière de grand seigneur. 

Il descendait de sa chambre d'un air digne , et 



l><i4 ANGELICA 

préparant rallocutiou qu'en sa qualité de chef de 
la mil le il lui appartenait de prononcer, lorsqu'un 
doute l'arrêta sur l'esealier. Ne fallait-il pas, pour 
plus de solennité , que cette cérémonie eût lieu en 
présence du futur? Le cas était assez grave pour 
demander conseil. Etant entré dans la salle à man- 
ger, il fit part de son intention à sa fille et à sa 
nièce qui la désapprouvèrent. Le comte était en- 
core en deuil ; ses affaires n'étaient point termi- 
nées; la veille, on était convenu , sur sa demande, 
d'attendre, pour faire la noce, qu'il eût la 
jouissance de sa fortune. A quoi bon ébruiter le 
mariage tant qu'on n'en pourrait fixer l'époque? 

Angelica avait parlé : Kauffniann baissa pavil- 
lon ; et la cérémonie (ju'il avait projetée fut ajour- 
née indéfiniment. 

Pendant qu'ils déjeunaient, Kaufimann ayant 
nommé sir Francis, 

— A propos , ditGretly à sa cousine , j'oubliais 
de te dire que le baronnet est venu hier au soir. 

— Pourquoi n'cst-il pas monté? 

— Parce que lady Mary avait dit à George de 
refuser la porte à tout le monde. 

— Lady Mary aime les épigrammes en action. 

— Point du tout. Tu es une ingrate ! 

— Mais connnent as-lu su que sir Francis était 
venu? 



KAUFFMANN. :265 

— Par sa carte , que George m'a remise hier 
au soir sur Tescalier. 

— Et pourquoi l'avoir interceptée? 

— Tu vas dire aussi que je fais dts épi- 
grammes. 

— Pourvu qu'il ne sache pas que nous étious 
chez nous. 

— Franchement , je n'en répondrais pas. Il 
était tard, et le carrosse de lady Mary pouvait bien 
déjà être à la porte. 

— Vraiment! 

George entrait dans la salle à manger. 

— George, demanda Gretly, à quelle heure est 
venu, hier, sir Francis? 

— Environ dix heures. 

— Et le carrosse de lady Mary était-il arrivé? 

— Je crois bien que oui. 

— Que je suis contrariée! dit Angelica... Il 
nous en voudra de ne pas l'avoir reçu. 

— Eh bien! ma chère, écris-lui que c'est un 
malentendu , et que nous espérons qu'il voudra 
bien nous dédommager promptement. 

Angelica était en train d'écrire lorsque arriva 
lady M. Veertvort. 

— Par quel heureux hasard, lady Mary? s'é- 
crièrent les deux jeunes filles. 

— Je viens, mes belles, vous rendre la pro- 
messe que vous m'aviez laite de me venir voir ce 



i26(ï ANGELICA 

matin : je ne serai pas chez moi. Je vais passer la 
journée à la campagne avec lady Spencer; je l'a- 
vais oublié. 

— Voilà qui est aimable à vous , dit Angelica , 
de nous accorder cette compensation I 

— J'avais quelques minutes disponibles, et vous 
voyez que j'en profite; mais je vous dérange, mon 
cœur, vous écriviez. 

— Je réparais vos fautes , my lady. 

— Mes fautes ? 

— Sans doute, Vous êtes cause que je vais me 
brouiller avec sir Francis. 

— Parce que ?. . . 

— Parce que vous lui avez fait fermer ma 
porte hier au soir. 

— Voyez le grand crime I Et comment parvien- 
drez-vous à vous disculper? Montrez-moi donc 
cela , dit-elle en prenant la lettre qu'Angclica n'a- 
vait point encore fermée. Mais vous ne vous tirez 
pas trop mal d'affaire : il me semble que je puis 
partir avec une conscience assez nette... Et je 
pars. 

— Déjà? 

— Oui, ma mignonne. J ai pris rendez-vous 
avec lady Spencer pour onze heures , et j'ai trop 
peu de palience moi-même pour ne pas donner 
aux autres rcxcniple de rexaelilude. Adieu donc, 
madame la comtesse! 



KAUFFMANN. 267 

— Chut! s'écria Kauffmami de Tair le plus 
mystérieux. 

— Qu'est-ce donc? reprit-elle à haute voix. 

— Chut! my lady. Nous sommes convenus de 
garder jusqu'à nouvel ordre le secret de notre 
mariage. 

— La princesse, ditGretly, n'est pas très-pres- 
sée d'être appelée comtesse. 

— Vous comprenez , my lady , reprit Kauff- 
mann répétant la leçon qu'on venait de lui faire ; 
tant que le cher comte sera en deuil, tant qu'il 
n'aura pas la jouissance de son patrimoine , la 
noce ne devant pas avoir lieu , il vaut mieux n'en 
pas parler. 

— Vous avez raison ; il est inutile de mettre à 
présent le public dans la confidence , et , à l'excep- 
tion de quelques amis intimes... 

— Vous croyez , chère lady, qu'il faudra faire 
des exceptions? dit Angelica. 

— Je ne vois pas comment vous pourriez vous 
en dispenser. Est-ce que vous n'en parlerez pas à 
M. Zucchi, par exemple? 

— Si on lui en parle, dit Gretly, il va jeter feu 
et flamme... Vous savez ce qu'il pense du ma- 
riage. 

— Vous ne lui demanderez pas son avis ; vous 
lui donnerez un témoignage d'amitié. 

— Au surplus, nous avons tout le temps d'y 



268 ANGELICA 

soDger , dit Kauffmann; car il est à Breiitl'ord, 
chez le duc deNorthuiiibeiland, où il a fortà faire, 
et il n'en reviendra pas de sitôt... 

— Bon pour celui-là, dit lady Mary. Mais sir 
Francis qui est ici... 

— Quoi! lady Mary, s'écria Angelica, vous 
vous voudriez que je... 

— Oui , ma chère , je le voudrais , et même je 
l'espère. Que gagiierez-vous à vous cacher de lui ? 
Y parviendrez-vous seulement, lié comme il l'est 
avec notre cher comte?. .. Je sais bien ce que vous 
allez me dire : le comie est capable de garder un 
secret. Oh ! sans doute , sa langue sera discrète j 
mais sa contenance!... Vous-même, ma char- 
mante , êtes-vous bien sûre de la vôtre? Le baron- 
net a l'œil perçant... Peut-être en sait-il déjà plus 
que vous Dépensez. 

A cette supposition , Kauffmann se récria : 
Comment admettre qu'un étranger eût été plus 
clairvoyant qu'un père? 

— Un père, monsieur Kauffmann? Mais qui 
dit père , dit aveugle ! Ma chère , je ne suis pas à 
beaucoup près si fine ([ue sir Francis; et si voire 
père a de la mémoire, il pourra vous dire qu il y 
a longtemps que je vous avais devinée. Ne vous 
mettez pas dans une fausse position , le comte et 
vous , vis-à-vis du baronnet, et ayez le mérite de 
la franchise. 



KAUFFMANN. 269 

— Quant à moi, dit Kauffmann, c'est mon 
avis. 

— Et c'est aussi le mien , dit Gretly. 

— Il n'y a pas à balancer, reprit lady M. Veert- 
vort. Depuis son retour, il s'est conduit avec vous 
de manière à mériter toute confiance, et si vous en 
manquiez , il aurait le droit de s'en formaliser. 
Quant à moi, je n'aurais pas été contente, si vous 
ne m'aviez pas mise du secret. 

— ^Oh ! lady Mary ! s'écria Angelica ; quelle dif- 
férence ! 

— Oui, ma belle; mais à son avantage. Car 
lui , il est votre ami , à tous deux. 

— Si la démarche te coûte , dit Kauffmann à sa 
fille , je puis m'en charger. 

— Non pas! dit vivement lady M. Veertvort. La 
confidence, ma chère, aura bien plus de prix dans 
votre bouche. Si vous êtes raisonnable , vous pro- 
fiterez^ pour la lui faire , de la visite qu'il va sans 
doute vous rendre en réponse à votre billet. 

Angelica, persuadée, ne laissa point partir lady 
M. Veertvort sans le lui promettre; mais elle ne pen- 
sait pas à cette entrevue sans trouble. Il lui coûtait 
d'annoncer son mariage à un homme qu'elle avait 
refusé. Tannée précédente, et cela, en donnant 
pour motif qu'elle ne voulait pas se marier. N'é- 
tait-ce pas lui dire en face, à cet homme dont elle 
connaissait l'orgueil : la répugnance que je croyais 



270 ANGELICA 

avoir pour le mariage , c'était vous qui me l'inspi- 
riez. 

Heureusement, lady Mary avait raison: le ba- 
ronnet devait être sur la voie de cette confidence ; 
et s'il avait vu leurs amours de mauvais œil , dès 
le principe il leur aurait suscité mille obstacles. Il 
avait tant de moyens d'influencer un jeune homme 
timide , que la reconnaissance mettait à sa merci ! 
Lui-même, enfin, il se serait trahi par quelque en- 
droit. 

Mais non : sa conduite n'avait pas varié. Ses 
visites n'avaient été ni plus rares , ni plus fréquen- 
tes ; son obligeance pour le comte ne se démentait 
point. C'était donc une folie de se tourmenter. Ce 
qu'une semblable nouvelle pouvait avoir de péni- 
ble pour l'amour-propre du baronnet serait com- 
pensé par l'intérêt qu il portait à son protégé, 
par le gré qu'il saurait de cette marque de confiance, 
par la différence de religion qui expliquait d'une 
manière satisfaisante le refus qu'il avait essuyé. 

A force de se raisonner, elle avait pris à peu 
près son parti : l'arrivée de Frédéric acheva de la 
tirer d'embarras. La veille, on n'était pas convenu 
de garder le secret , et il avait cru devoir faire part 
de son bonheur à sir Francis. 

Frédéric ignorait ce qui s'était passé, l'année 
d'avant, entre Angelica et le baroimel : l'un et 
l'autre avaient eu intérêt à le taire. Angelica n'eût 



KAUFFMANN. 271 

pas été retenue par un motif de prudence , par un 
sentiment de pudeur, qu'elle se serait fait scrupule 
de jeter des germes de mésintelligence entre le 
bienfaiteur et Tobligé. Il aurait donc fallu que le 
baronnet fût bien peu maître de son dépit , pour 
que Frédéric, qui n avait aucun soupçon, eût rien 
remarqué ; et elle aimait bien mieux ne voir Sliel- 
ton que prévenu de la nouvelle, et remis de sa 
première impression , quelle qu'elle fût. 

A son billet, il avait répondu qu'il viendrait 
avant dîner. Elle fut bien aise de connaître d'a- 
vance l'heure de sa visite , préférant le recevoir 
seule. Ayant chargé son père d'emmener le comte 
à trois heures , elle ne garda que sa cousine , à qui 
elle se réservait de faire la leçon. Il fut convenu 
entre elles qu Angelica attendrait le baronnet dans 
l'atelier, et que Gretly, pour ne pas la laisser abso- 
lument seule , ni gêner leur entretien confidentiel , 
s'occuperait à mettre en ordre les livres de la biblio- 
thèque , placée dans la galerie attenante. 

Kauffmann était parti avec Frédéric, et les deux 
cousines étaient à leur |)Oste, Angelica à son che- 
valet, et Grclly grimpée sur un marchepied, lors- 
qu'on annonça sir Francis Shelton. Elles allèrent 
au-devant de lui avec un empressement amical; 
mais après les premiers compliments, et les ex- 
cuses sur le malentendu de la veille : 

— Vous permettez, dit Gretly, en lui montrant 



-27!:> ANGELIGA 

les livres dont elle avait encombré lesmeublesdela 
galerie : j ai commencé une besogne qu'il faut que 
je termine avant le retour de mon oncle, si je veux 
ne pas être grondée; mais je vais me dépêcher, 
afin de ne pas perdre toute votre visite. 

Après cette apologie, elle était remontée sur son 
marchepied. Angelica prit la parole. 

— Sir Francis , dit-elle , je regrette d'autant 
plus cette méprise d'hier , qu'elle m'a empêchée 
d'être la première à vous annoncer la nouvelle 
dont le comte m'a dit vous avoir fait part ce matin. 
Quelque intimité qu'aient établie entre vous et lui 
vos bontés et sa reconnaissance, la date en amitié 
est pourtant quelque chose, et je suis un peu jalouse 
qu'il ait ainsi usurpé mes droits. 

— L'indiscrétion du comte est bien excusable, 
miss Kauflmann. Jeune, amoureux, et heureux, 
comment garder le secret? De plus âgés n'en au- 
raient peut-être pas été plus capables. 

— J'ai encore un autre regret, reprit-elle. Je 
voulais non-seulement vous informer moi-même de 
rengagement que j'ai pris, mais vous consulter 
avant de le prendre. Malheureusement, tout s'est 
fait avec une précipitation qui ne m'en a pas laissé 
le temps. 

— Ne regrettez rien , miss Kauffmann. Quels 
conseils donner dans une affaire de goût ? Vous sa- 



KAUFFMANN. â73 

vez d^ailleurs si je puis me flatter do connaître les 
vôtres. 

Si cette réponse n'avait senti que le dépit, 
Angelica ne serait pas allée plus loin ; mais elle y 
crut entrevoir des réticences, et elle poursuivit : 

— Même dans ce que vous appelez une affaire 
de goût , même consulté si tard , est-ce que vous 
ne seriez pas assez de mes amis, sir Francis, pour 
me donner au besoin un avertissement salutaire? 

— Assez de vos amis pour m'exposer à la perte 
de votre amitié? Permettez-moi de m'applaudir 
d'échapper à cette épreuve. Par bonheur, vous 
avez fait un choix qui me dispense de tant d'hé- 
roïsme. Le comte se recommande par mille quali- 
tés. Il a du cœur, de Tesprit, de la tournure; il 
porte un fort beau nom, et sa fortune paraît de- 
voir être considérable enfin , il est catholique. 

L'éloge du comte produisait le meilleur effet; 
le dernier mot gâta tout. Angelica crut y remar- 
quer une intention sardonique. Cependant, elle ne 
voulut pas le relever, et répliqua : 

— Aussi n'est-ce sous aucun de ces rapports 
que des objections me paraissent admissibles , et 
l'honneur de deux propositions si inespérées ne 
m'a pas enorgueillie au point de m'en faire mé- 
connaître tout le prix. Le seul défaut queje trouve 
au comte, c'est d'être bien jeune pour moi.... 

— Bien jeune! de quoi vous plaignez-vous, miss 

ir. ' 4 8 



274 ANGELICA 

Kauffmaiin? Nous vivons dans un siècle pervers 
et dans un cliraat humide, où rien ne se conserve, 
ni les hommes ni les fruits : ii vaut mieux, croyez- 
moi , les prendre un peu verts que gâtés. 

Était-ce prévention ? Sous cette approbation , 
Angelicn vit encore de la rancune. Voulant cou- 
per court à ce tête-à-tête , elle demanda à Gretly 
si elle n'avait pas bientôt fini. Celle-ci , devinant 
le désir de sa cousine, se hâta de replacer confusé- 
ment les livres sur les rayons. Avant qu'elle ne ren- 
trât, Shelton reprit : 

— Vous n'avez point encore fixé l'époque de la 
noce? 

— Non ; le comte veut que nous attendions la 
fin de ses affaires. 

— A la bonne heure ! dit-il vivement : en 
affaires, il faut être très-posilif , et surtout lors- 
qu'on traite avec un étranger., De loin , tout est 
magnifique ; niais quand on arrive au fait, on a 
souvent bien des désappointements. Vous ne sauriez 
trop prendre de précautions. 

— 11 semblerait, à vous entendre, sir Francis , 
que je me marie par intérêt. 

— Non pas, miss Kauffmann ; mais l'argent 
ne gâte rien, et vos amis doivent calculer pour 
vous. 

— Mes amis doivent réfléchir au peu de droits 



KAUFFMANN. 275 

que j'aurais d'être exigeante sous ce rapport. Ce 
n'est pas quand on n'a ni dot ni nom... 

— Comment appelez-vous donc cela? interrom- 
pit Shelton , en touchant du bout de sa cravache 
la palette d'Angelica. 

— Oh ! dit-elle avec un soupir : vous oubliez 
qu'il faut être positif en affaires... Au surplus , la 
délicatesse du comte nous met tous d'accord. 

— 11 ne pouvait pas faire autrement. 

L'arrivée de Gretly ayant mis fin à cette conver- 
sation , Shelton demanda des nouvelles de Kauff- 
mann. 

— Mon père est sorti avec le comte de Horn , 
dit Angelica ; mais ils vont revenir , et vous leur 
feriez une aimable surprise en nous restant à 
dîner. 

Angelica craignait d'avoir manqué de circons- 
pection , et elle voulait racheter sa faute par cette 
politesse. Shelton accepta par le même motif, du 
moins elle l'interpréta ainsi. 

Il était en bottes , et voulait s'aller habiller ; mais 
les deux cousines ne le laissèrent pas partir, et se 
chargèrent de renvoyer ses chevaux. 11 resta donc , 
et , les deux absents étant revenus, on se mit h 
table. Pendant le diner, Shelton fut d'une ama- 
bilité parfaite pour tous les convives, pour Frédé- 
ric comme pour Angelica ; et , si c'était une con- 
trainte qu'il s'imposait, elle fut longue, car il 



ûlii ANGELICA. 

soutint consciencieusement son rôle toute la soi- 
rée. 

Kauffmann était aux anges. Quoique plus opti- 
miste que sa fille , tant de bonhomie dépassait 
toutes ses espérances. Son cœur était si plein de 
joie, qu'il éprouvait le besoin de l'épancher; et il 
lui tardait que cette charmante soirée finît, pour 
en pouvoir causer à son aise. Shelton lui fit donc 
un plaisir de plus lorsque, vers dix heures, il se 
leva pour se retirer. N'ayant pas eu la permission 
de renvoyer lui-même son cheval , il avait oublié 
de commander sa voilure , et il pria le comte de lui" 
prêter la sienne; celui-ci , résistant à la tentation 
quil avait de rester, lui offrit de le ramejier , et ils 
partirent ensemble. 

— Eh bien ! dit Gretly à sa cousijie, pendant 
que son oncle reconduisait ses deux hôtes , j'es- 
père que tu n'as pas à te plaindre du baronnet. 

— Il a fait beaucoup de frais ce soir, dit froide- 
ment Angelica. 

— Vraiment , il a encore mieux pris la cho.-e 
que nous ne Pavions prédit, 

— Oh ! quant à ceci , tu me permettras de ne 
pas être de ton avis. 

— Comment ! tu n'es pas contente de lui ? 

— Non. 

— Mon oncle , comment trouvez-vous la prin- 
cesse? cria Gretly à Kauffmann, qui s'empressait 



KAUFFMANN. 277 

de revenir en se frottant les mains : elle n'est pas 
contente du baronnet. 

— OIi ! alors, je n'ai plus rien à dire ! s'écria 
le vieillard , laissant tomber ses bras de découra- 
gement. 

— Mon père, quand vous aurez entendu mes 
raisons... 

— Oh ! sans doute ! tu n'en manques jamais de 

raisons, quand il s'agit de te tourmenter Pas 

contente! dit-il en marchant à grands pas dans la 

. chambre. Que le faut-il donc ? Un homme que lu 
as refusé malgré son nom , son rang, son mérite, 
sa fortune ; un bomme qui a été assommé par des 
laquais , jeté en prison , et qui n'en témoigne pas 
la moindre rancune , et qui ne t'en fait pas moins 
bonne mine : cela ne te suffit pas? Tu te maries, 
et il reste l'ami de son rival : que veux-tu de plus? 
Est-ce qu'il n'a pas été adorable ce soir ? est-ce 
qu'on n'aurait pas cru qu'il était le préféré? et tu 
n'es pas contente ?... 

— Mais , mon père... 

— C'est inutile ! c'est peine perdue ! n'en par- 
lons plus ! Je renonce à raisonner avec toi ; c'est à 
n'y pas tenir! c'est une manie, une maladie ! cela 
n'a pas de nom ! 

Le vieillard se lamentait encore , sans vou- 
loir écouter sa fille , lorsqu'on annonça lady Mary 
Veertvort. 



278 AiNGELICA 

— Oui 5 mes amis , c'est encore moi , dit-elle, 
.l'arrivé de la campagne, et je n'ai pas voulu me 
coucher sans savoir des nouvelles de cette terrible 
entrevue ! Eh bien ! a-t-elle eu lieu ? 

— Vous riez, ladyMary, répondit Gretly ; mais 
nous ne sommes pas contentes. 

— Que me dites-vous là, ma chère? repartit 
lady M. Veei tvort d'un ton plus sérieux. 

— Quand je dis nous, j'entends la princesse. 

— Voici qui me rassure... Eh bien! ma mi- 
gnonne, qu'cst-il donc arrivé? 

— De grâce ! my lady , s'écria Kauffmann, qu'il 
n'en soit plus question! La patience d'un saint 
n'y résisterait pas. 

— Chère lady, venez à mon secours, dit Ange- 
lica. On me jette la pierre , et je n'ai pas la per- 
mission de me défendre. 

— Voyons, mon cœur, expliquez-vous; mon- 
sieur Kaufiniann me promet de œ pas vous inter- 
rompre. 

Kauffmann , pour tout signe d'assentiment , se 
contenta de hausser les épaules , sans discontinuer 
sa promenade. 

— Sir Francis sort d'ici, dit Angelica; il a 
dîné et passé la soirée avec nous ; il a été charmant 
ce soir, charmant à dîner... 

— Eh bien ! dit Kauffmann infidèle à la con- 
vention . 



KAUFFMANN. 271) 

-— Chut ! dit lady M. Veertvort. 

— Eh bien ! cela n'empêche pas , repartit An- 
gelica , qu'il n'ait été tout autre dans l'entrevue 
que j'ai eue seule avec lui. 

— Oh I c'est cela ! dit Kauffmann , parce que 
nous n'y étions pas... 

— Mais moi , j'y étais, dit Gretly. 

— C'est-à-dire dans la galerie. 

— Dans la galerie , soit ; mais j'ai à peu près 
entendu tout ce que vous avez dit , et je ne com- 
prends rien à la conclusion que tu en tires. 

— Mais , ma chère , la physionomie modifie le 
sens des paroles , et tu n'étais pas à même de voir 
celle du baronnet. ^ 

— Ceci est possible , reprit lady M. Veertvort; 
mais faites-nous part , ma belle , de ces symptô- 
mes alarmants. A-t-il versé des pleurs de dépit? 

— Si vous ne reconnaissez le dépit qu'à ces sor- 
tes de symptômes, je me tiens pour battue ; mais 
s'il peut se manifestera beaucoup moins de frais, 
souffrez que je persiste. . . 

— D'accord , mon cœur ; mais enfin faites-nous 
apprécier ces nuances : dites-nous quels éclairs 
fugitifs ont trahi le secret de ce cœur ténébreux. 
D'abord , comment a-t-il reçu la première nou- 
velle ? 

— Il est arrivé , la sachant. 
— - Par qui? 



:280 ANGELICA 

— Par le comte. 

— Comment? ce petit bavard n'a pas pu tenir sa 
langue? 

^^' — Nous ne lui avions pas demandé le secret, 
chère lady, et il était naturel qu'il donnât ce té- 
moignage de confiance à sir Francis. 

— Et puis, un amoureux! reprit lady Mary. 
A chaque personne qu'il rencontre , je suis sûre 
qu'au lieu de lui dire bonjour^ il dit : Je vais me 
marier... Et, quoique prévenu, Sheltonn'a pu vous 
cacher son dépit? 

— Non , chère lady; il n a pu le cacher. 

A l'appui de cette assertion, Angelica se mit à 
raconter son entrevue dans les moindres détails , 
ajoutant après chaque phrase des conmientaires 
sur les inflexions de la voix , et sur le jeu involon- 
taire de la physionomie. 

— Avez-vous fini , ma belle? demanda lady 
M. Veertvort. * 

— Oui , chère lady. 

— Eh bien ! mon enfant, je vous ai bien écou- 
tée , vous ne pouvez pas dire le contraire; et je 
vous déclare que , dans tout ce que vous me dites, 
il ny a pas de quoi fouetter un chat. 

— C'est évident! s'écria Kauffmann. 

— Chut! monsieur Kauffmann! Je le dis, ma 
mignonne, et je le prouve. Procédons par ordre, 
comme les avocats. Premier grief : Vous deman- 



KAUFFMAiNN. 281 

dez à Shelton ce qu'il pense de votre mariage, et il 
répond qu'il n'y a pas de conseils à donner dans 
une affaire de goût. Mais c'est la vérité. 

— Oui , lady Mary , mais il ajoute : Vous savez 
que je connais bien mal les vôtres. 

— Eh bien ! mon cœur , c'est encore la vérité. 

— Sans doute ; mais cette vérité , c'est le dépit 
qui la lui arrache. 

— Eh non ! ma chère ; c'est une manière polie 
de vous dire que votre question est saugrenue. A- 
t-on jamais vu demander à quelqu'un son avis sur 
un parti pris, et, qui pis est, sur un mariage ar- 
rêté? Tenez , dans votre intérêt, croyez-moi, pas- 
sons à un autre article. Deuxième grief. Il a ter- 
miné un éloge assez complet du comte par la re- 
marque qu'il était catholique, et, selon vous, c'é- 
tait dire : Je n'oublie pas que j'ai été refusé comme 
protestant. Sans doute, ma chère , le mot peut se 
traduire ainsi ; mais n'est-ce pas en torturer le 
sens , et mon interprétation n'est-elle pas plus na- 
turelle : « Je ne vois aucune objection; le comte 
vous convient parfaitement ; il a telles et telles qua- 
lités dont voici Ténumération; enfin il en a une qui 
les couronne toutes , une indispensable à vos yeux, 
une dont l'absence annulerait toutes les autres , 
une qu'il est extraordinaire qu'il possède, car il 
est Suédois : il est catholique. » Si vous permettez, 
nous allons aborder le troisième paragraphe , ce- 



1282 ANGELICA 

lui relatif à l^âge. Vous lui dites : le comte est trop 
jeune pour moi ; autre proposition , tant soit 
peu saugrenue, ma toute belle. Vouliez -vous 
qu'il vous répliquai: oui , vous êtes trop vieille ! 
C'eût été faux et grossier. Au lieu de cela , il vous 
a répondu en homme de bon sens et de bonne com- 
pagnie , en homme qui rend justice à la pureté 
de votre cœur, et à 1 immoralité précoce de nos 
jeunes gens. Que ce soit son expérience qui Tait 
mis en état de dire des choses aussi justes, je n'en 
disconviens pas; mais pourquoi lui prêter d'autres 
intentions qu'à nous , lorsqu'il tient le même lan- 
gage? Enfin et, si je ne me trompe, ceci est le 
dernier grief . il vous a engagée à ne pas vous ma- 
rier avant la conclusion des affaires du comte; eh 
bieni il vous a encore dit là ce que nous vous di- 
sons tous , ce que le comte lui-même a été le pre- 
mier à sentir, il faut lui rendre justice. Un ma- 
riage n'est pas une plaisanterie; c'est une affaire, 
une affaire fort grave et qu'on ne saurait trop cal- 
culer. Le baronnet vous a donné un conseil d'ami, 
d'homme raisonnable. S'il a insisté sur ce point, 
c'est qu'il sait, aussi bien que nous , jusqu'à quel 
excès vous poussez le désintéressement , témoin 
celte malheureuse commande que vous avez eu la 
sotlise d'abandonner. Vous prétendez que tout cela 
est du dépil; mais s'il en avait eu, que devait-il 
faire? Ilalter toutes vos faiblesses, endormir votre 



KAUFFJWANJN. 1^83 

prévoyance , afin de pouvoir, en cas de malheur, 
se frotter les mains, et être vengé de votre refus 
par vos regrets. Voilà quelle serait sa conduite, s'il 
avait de la rancune. La preuve pour moi qu'il n'en 
a pas , c'est qu'il vous a paru en avoir. C'est un 
homme très-fin, qui se possède parfaitement; il 
était averti ; il avait le temps de calculer ses ges- 
tes et ses paroles : s'il avait eu du dépit , vous 
n'en auriez pas eu le moindre soupçon. 

— J'avoue , dit Angelica , que j'ai été toute sur- 
prise de lui voir si peu d'empire sur lui-même. 

— Vos préventions, mon ange, expliquent tout. 
Voyez jusqu'où elles vont. S'il accepte votre invi- 
tation à dîner, c'est qu'il sent que sa mauvaise hu- 
meur l'a emporté trop loin. Il n'y a pas jusqu'à 
son amabilité dont vous ne fassiez un argument 
contre lui. En vérité , de toutes les femmes injus- 
tes, vous êtes la plus ingénieuse. 

- — Et vous , my lady, la plus éloquente. Je ne 
m'aviserai pas de lutter avec vous ; mais permet- 
tez-moi de persister dans mon opinion. 

— C'est, en général, comme cela que finissent 
toutes les discussions , ma chère. Mais prenez 
garde, pourtant! vous devenez d'une fatuité sans 
pareille. Vouloir, à toute force , que ce pauvre ba- 
ronnet soit inconsolable de votre refus ! Eh ! ma 
chère enfant , tous les jours on découvre des re- 
mèdes contte les maladies les plus dangereuses 



284 ANGELICA 

contre la petite vérole elle-même : il n'y aurait 
donc que les blessures de vos beaux yeux qui se- 
raient incurables!... Ah! si je voyais Shelton dé- 
périr, si je le savais menacé le moins du monde 
d'un anévrysme, d'une maladie de foie , je recon- 
naîtrais que vous avez un prétexte de parler ainsi ; 
mais quoi ! il n'a jamais eu meilleuie mine. Est-ce 
qu'il n'a pas bien dîné chez vous? 

— Si fait , dit Grelly. 

— Est-ce qu il né[jlige la politique? est-ce qu il 
n'est pas assez occupé de ses affaires? Allons, ma 
mignonne, vous vous flattez. J'en suis désolée pour 
votre vanité ; mais vous ne courez pas le moindre 
danger , et vous pouvez dormir parfaitement en 
repos. 

— Je n'ai jamais prétendu, lady Mary , que le 
dépit du baronnet fût de nature à troubler ma sé- 
curité. 

— Eh ! que ne le disiez-vousplus tôt, ma char- 
mante? Voilà deux heures que j'écorche ma poi- 
trine et vos oreilles ; je m'en serais bien gardée , si 
j'avais su que c'élnil une affaire de pure curiosité. 
Enfin, tant mieux ! tant mieux 1 n'en parlons plus ! 
Adieu, voici minuit qui sonne, et je me reproche- 
rais de retarder plus longtemps votre sommeil , 
mainlenantque je sais qu'il doit être si paisible. 

Lady M. Veerlvort, tout en j)arlaiit, avait baisé 
les deux cousines au front , et elle partit sans vou- 



KAUFFMANN. 285 

loir écouter aucune réponse. Il était tard : elle 
avait épuisé la discussion ; personne ne se sen- 
tait disposé à prolonger la soirée : le vieillard , et 
les deux jeunes filles remontèrent dans leurs cham- 
bres. 

Les gens de bonne foi peuvent, comme d'autres, 
s'obstiner dans une discussion; mais laissez leur 
le temps de réfléchir , et ils ne tarderont pas à 
plaider contre eux-mêmes : heureux quand , par 
conscience, ils n'abandonnent pas la vérité pour 
l'erreur. 

— 11 faut bien que je me trompe, se dit Ange- 
lica lorsqu'elle fut seule ; personne n'est de mon 
avis. Le passé m'a rendue soupçonneuse. Proba- 
blement j'aurai mal interprété les paroles de sir 
Francis. Mon Dieu ! qu'il est difficile d'être juste ! 

Elle s'était donné tort , moins par conviction 
réelle, que par défiance d'elle-même, lorsqu'un 
nouveau fait sembla justifier sa première supposi- 
tion. Un matin, à déjeuner , on lui remit une 
lettre qui venait d'arriver par la poste. A peine 
l'cut-elle ouverte, qu'elle devint paleet tremblante. 

— Qu as-tu donc? s'écrièrent à la fois son père 
et sa cousine. 

Elle leur tendit le papier en silence. Ils y lurent 
ce qui suit : 

« Unepersonne qui s'intéresse à vous croitdevoir 
vous avertir d'être sur vos gardes. Votre confiance 



286 ANGELICA 

est mal placée. Ne vous hâtez pas de vous prépa- 
rer des regrets éternels. Le temps est le meilleur 
des conseillers. Si cet avis est anonyme , n'en ac- 
cusez que votre partialité : quand vous aurez ou- 
vert les yeux, on se fera connaître. » 

— Eh bien? dit Angelica , que pensez-vous de 
cela ? 

Kauffmann reprit le billet ;, le lut de nouveau , 
regarda l'adresse, chercha à reconnaître Técriture 
qui évidemment était déguisée , et répondit : 

— En vérité, je ne sais qu'en penser. 

— Et toi, Gretly? 

— Moi non plus ; mais , si tu veux , ma chère , 
je te dirai ce que tu en penses. Tu crois que la lettre 
est du baronnet. 

— Du baronnet! s'écria Kauffmann, le crois-tu 
réellement, mon ange? 

— Plaise à Dieu que je me trompe! dit Ange- 
lica. 

— C'est un vœu tout exaucé, ma chère, répli- 
qua Gretly. Sir Francis est un homme d'honneur, 
un homme de bonne compagnie , et il n'écrit pas 
de lettres anonymes . 

— Sir Francis , "ma bonne amie, se croit trop 
haut placé pour pouvoir déroger. C'est un cer- 
veau logique qui ne voit que son but. 

— Et ce but, quel serait-il selon loi? 

— Accuse-moi de fatuité, comme a fait lady 



KAUFFMANN. 287 

Mary ; mais vous ne m'ôterez pas de la tête qu'il 
a du dépit de mon mariage, et qu'il veut gagner 
du temps , afin de le contrecarrer. 

— C'est la première fois que j'entends mettre en 
doute l'esprit de sir Francis. 

— Qui te dit que je le mette en doute? 

— Et que fais-tu donc?... à moins qu'il n'en 
soit de l'esprit comme de l'honneur, et que, 
lorsqu'il est bien avéré qu'on en a , on ait la per- 
mission de n'en plus faire usage. Il faut convenir 
qu'une lettre anonyme est un expédient heureuse- 
ment choisi. Comment! le baronnet, qui a du tact 
et qui te connaît très-bien , compterait sur de pa- 
reilles insinuations pour discréditer le comte ! Ré- 
iléchis donc un peu , est-ce possible? 

Angelica ne répondait point ; et traçait machi- 
nalement avec sa cuiller des figures invisibles sur 
son assiette. Kauffmann , qui n'avait cessé de 
relire le billet, crut devoir donner son opinion. 

— Je ne sais pas , dit-il , si sir Francis est l'au- 
teur de cette lettre , je ne le crois pas ; mais ce que 
je sais , c'est qu'un avis est un avis, et qu'il ne faut 
pas faire fi de celui-ci. 

— Oh ! mon père ! s'écria Angelica, de l'accent 
le plus pénétré. 

— Ah ! lu crois , dit le vieillard interdit. 

— Tu ne retarderas donc pas ton mariage? de- 
manda Gretly. 



2S.S ANGELICA 

— .le l'avancerais plutôt! 

— Je nrallendais à la réponse, un enfant l'au- 
rait prévue : et tu voudrais que sir Francis se trom- 
pât aussi lourdement! Mais plus il a les intentions 
que tu lui prêtes, moins il peut avoir écrit cette 
lettre. 

— De qui est-elle donc? dit Kauffmann , qui 
n'en pouvait détacher ses yeux. 

— De qui, mon oncle? je n'en sais rien... appa- 
remment de quelqu'un qui est pressé d'aller à la 
noce... Eb mais!... quel trait de lumière!... Les 
amoureux sont bien rusés. Si c'était le comte lui- 
même... 

— Pourquoi pas moi? dit Angelica. 

— L'un ou l'autre , dit Grelly, plutôt que le ba- 
ronnet. 

— Soit, mais c'est faire trop d'honneur à cette 
lettre que d'en parler si longtemps, dit Angelicn 
en se levant de table. Décbirez-la , mou père, et 
qu'il n'en soit plus question. 

Kauflmanii se disposait à serrer le papier dans 
sa poche. Docile, comme toujours, à la voix de 
sa lille, il n'bésila pas à en faire le sacrifice, et le 
présenta d'un air héroïque à la llamme du ré- 
chaud qui n\aiiitenail Teau bouillante pour le thé. 
Kvidemmenl il pensait à IMucius Scevolu. 

Mais il n'était pas de ceux qui craigueul de ter- 
nir une belle action en en retirant quelque profit; 



KAIIFFMANN. 289 

el le jour même , s^étnnl trouvé seul avec le 
comte , il ne crut pas devoir laisser échapper celle 
occasion de faire valoir la délicatesse de sa fille. 
Il entendait la plaisanterie : il n'avait pas pris au 
sérieux celle de sa nièce. Sa confidence ne pouvait 
donc produire qu'un excellent effet. 

Elle jeta Frédéric dans un trouble qui Tempê- 
cha de répondre; mais Kauffmann ne s'en aper- 
çut point. Il était tout occupé à foudroyer de son 
mépris les lettres anonymes. 

Dès que Frédéric put s'esquiver , il courut chez 
Shelton, et se hâta, tout hors d'haleine, de lui 
confier le sujet de ses alarmes. 

— Voilà ce qui vous met dans un tel émoi? de- 
manda Shelton en souriant. 

— Mais, dit Frédéric déconcerté, il n'est pas 
agréable de se savoir des ennemis, dans ma posi- 
tion surtout. 

— Des ennemis qui écrivent des lettres ano- 
nymes s'avouent si impuissants, qu'ils ne sont 
à craindre dans aucune position. Et puis des 
ennemis, n'en a pas qui veut. Rien n'enfante la 
haine comme le bonheur. C'est que vous faites 
envie , si l'on vous attaque. 

— Vous croyez donc que j'ai tort de m'in- 
quiéter?... 

— Je crois, mon cher Frédéric, que si cette 

II. 'lO 



290 ANGKLICA 

lettre est d'un ennemi, cest d'un ennemi de 
miss Kauffmann. 

— Miss Kauffmann!... Un ennemi! ... 

— Oh ! sans doute ! elle ne peut en avoir , n^est- 
ce pas?.. Mais heureusement pour vous, tout le 
monde n'est pas amoureux do votre maîtresse. 
C'est peut-être quelque artiste jaloux , quelque ga- 
lant rebuté qui justifie ce dédain par la vengeance 
qu'il imagine... Que sais-je? je ne puis me salir 
la pensée, de toutes les suppositions que fait naître 
une lettre anonyme. 

— Vous ne regardez pas comme un malheur, de 
voir semer sur soi des soupçons dans l'esprit des 
gens qu'on aime? 

— Est-ce que vous n'avez pas été aussi bien reçu 
que de coutume à Golden-Square? 

— Oh ! si fait ! mieux que jamais. 

— Eh bien ! plaignez-vous donc , enfant q ue 
vous êtes! vous avez, il faut ea convenir, des enne- 
mis bien dangereux. Je serais plutôt tenté de croire 
qu'ils ont voulu vous rendre service. 

Frédéric avait toute confiance en Shelton. Il s'en 
retourna parfaitement tranquillisé. Une seule 
chose lembarrassait : c était sa contenance vis-à- 
vis d'Angi'lica. Devait-il lui parler de cette lettre? 
Elle lui avait déjà donné l'exemple de la réserve; 
mais leur position était bien différente : cétait dé- 



KAUFFMANN. 291 

licatesse à elle de se taire; mais lui, n'aurait-il 
pas Pair de craindre un éclaircissement? 

11 était dans celte incertitude , lorsqu^il en fut 
tiré par un billet de Kauffmann , qui lui recom- 
mandait de ne parler ni à Angelica ni à Gretly 
de la conférence qu'ils avaient eue ensemble, et 
d'oublier Texistence de la lettre anonyme. 



XIV. 



]jO caractère de Grelly avait certains rapports 
a\eo celui de lady M. Veertvort , et elles ditléraient 
rarement de manière de voirdans les délibérations 
dont Shelton était l'éternel objet. La lettre ano- 
nyme fournit un nouvel exemple de Tanalogiede 
leurs idées. Les soupçons d'Angelica avaient été 
e(Mnballus victorieusement par sa cousine ; la vieille 
dame ne voulut même pas les écouter. 

— Unelettre anonymel et vous en cherchez l'au- 
ItMii?.. tnais ce ne peut être qu'un laquais, ma 



ÀNGELICA KAUFFMAINJN. iiOô 

chère! vous eu avez chassé uu Tau deruicr : voilà 
votre homme... ou bieu, c'est cette pécore de Hlle 
qui vous a quittée à la même épo([ue. 

Angelica , réduite au silence plus que couvain- 
cue , s'était promis d'observer Shelton. Elle remar- 
qua que, depuisia réception de cette lettre, il venait 
beaucoup plus fréquemment la voir. Etait-ce pour 
juger l'elfet de sa ruse? L'instinct disait oui; mais 
la réflexion disait non. Sans doute il était peu 
scrupuleux, mais il avait trop de jugement pour 
croire à l'efficacité d'un stratagème si misérable. 
11 eût donc été pleinement justifié , si , les preuves 
détruites , l'impression l'eût été aussi. 

Néanmoins , par esprit de justice autant que par 
prudence , Angelica eut grand soin de lie point 
changer de façons d'être avec lui, et se contenta 
de faire des vœux pour qu'une prompte conclu- 
sion des affaires du comte permît de hâter le 
mariage , et de couper court aux espérances té- 
nébreuses des donneurs de conseils. Mais c'é- 
tait comme une fatalité! jamais le comte n'était 
resté si longtemps sans nouvelles de Suède. 

Si elle n'avait eu ce motif secret d'impatience, 
elle nese serait point préoccupée de ce retard. Il 
n'avait rien qui dût surprendre. Outre les acci- 
dents toujours possibles en mer, les comnmnica- 
tions n'étaient ni fort sûres , ni fort régulières , et 
il n'était pas rare de voir des lettres s'égarer. Fré- 



2!)l AiNGtLICA 

délie interprétait ainsi le silence de sou agent; 
mais il n'osait guère plus qu'elle en témoigner 
de regrets. On n'aurait qu'à y voir un désir, qui , 
malgré tout son amour, était bien loin de son cœur, 
le désir indélicat de se marier sans plus différer, 
au mépris de la convention qui seule rassurait sa 
conscience. 

En attendant qu'il fut possible de célébrer le 
mariage, c'était une consolation que d'en parler; 
et on ne se la refusait point à Golden-Square, 
lorsqu'on était en famille , ou entre gens au fait du 
secret. C'était un si riant avenir ! c'étaient de si ri- 
ches espérances! le rang, la fortune, l'indépen- 
dance, les joies de l'amour et de l'amitié! 

On continuerait à vivre ensemble. Mais où irait- 
on demeurer? en Italie ! Kauffmann avait eu beau 
insister pour que le comte se rendît d'abord à 
Stockholm, et présentât la comtesse à la cour, il 
avait été seul de cet avis. Les jeunes gens s'étaient 
prononcés tous trois pour le Midi, et pour la vie 
nomade. 

Le lieu de l'habitation (ixé , on réglait la dépense 
du ménage. Le chiffre approximatif de la succes- 
sion était connu par les dernières nouvelles de 
Suède; et sur cette base, Gretly tenant la plume, 
on dressait les articles du budget. Kauffmann alors, 
prenant sa revanche, dominait à son tour la dis- 
cussion , et donnait à ses enfants force préceptes 



KAUFFMAJNN. 295 

d'économie domestique. Frédéric et Angeliea ap- 
portaient à ces leçons la même inexpérience, la 
même inaptitude , et c'était à qui des deux arra- 
cherait le plus de soupirs et d'exclamations au 
vieillard. Aussi ils furent bientôt déclarés incapa- 
bles d'administrer leur fortune , et assistèrent 
plus qu'ils ne prirent part aux délibérations de 
l'oncle et de la nièce , qui , d'un commun accord , 
s'étaient proclamés seuls juges compétents. 

Cependant il était un droit auquel Frédéric 
n'avait point voulu renoncer, en dépit de toutes les 
objections : c'était d'assigner une pension à son 
beau-père et à sa chère petite cousine , et il l'avait 
fait avec la générosité d'un jeune homme et d'un 
amoureux. 

C'est à former ces charmants projets, toujours 
les mêmes et toujours nouveaux, que se passaient 
la plupart de leurs soirées. La présence de Shel- 
ton n'y apportait aucun empêchement. Car, si 
Angeliea évitait alors , sans affectation , tout ce qui 
avait rapport à son mariage , pour obtenir de Fré- 
déric la même réserve il aurait fallu lui donner 
des explications impossibles. 

Dans plusieurs de ces conversations, Frédéric 
avait demandé à Gretly si l'oncle Michel ne vien- 
drait pas à Londres pour la noce , et chaque fois 
celle-ci avait promis de lui écrire , et n'en avait 



296 ANGELICA. 

rien lait par discrélioii. Mal[;ré le désir exlrètne 
qu'elle avait de levoir son père , elle craifjnait que 
riionnête fermier, avec ses manières de campa- 
gnard , ne mil Angelica mal à Taise vis-à-vis du 
comte. Cependant un soir, que pour la dixième 
fois elle cherchait à s'en tirer par une défaite, elle 
fut mise au pied du mur. Sir Francis avait une 
occasion de faire parvenir la lettre : Frédéric , pour 
prévenir tout faux-fuyant, prit, séance tenante, 
une plume et du pa[)ier , et connnença à écrire les 
premières lignes, dans lesquelles il pria son futur 
oncle de lui faire l'amilic de venir assister au ma- 
riage; puis il passa la plume à Angelica qui, en 
quelques mots tendres et pressants , joignit ses ins- 
tances à celles de son futur. 

Excité par l'exemple, kaulimann voulut aussi, 
en qualité de frère aîné, ajouter son apostille à 
cette pétition collective; mais il n'avait plus la ré- 
daction très-facile, le bruit de la conversation le 
troublait, et sa fille l'engagea à remettre ses écri- 
tures au lendemain. Il persista : il n'aurait pas le 
temps le lendemain, il serait forcé de sortir tout 
de suite après déjeuner, pour faire une com- 
mission que lui avait donnée Zucchi. A force donc 
de persévérance, il linit par accomplir sa tâche; 
et la lettre, ainsi commencée, fut remise à Gretly , 
qui prit Teiigagement formel de la continuer le 
lendemain matin et de l'avoir finie avant midi et 



demi , heure à laquelle le baronnet renverrait cher- 
cher. 

Le lendemain Kauffmann était parti depuis 
quelque temps, et Grelly était encore dans l'ate- 
lier à babiller avec sa cousine , lorsqu'on les pré- 
vint que sir Francis demandait si on pouvait le 
l'ecevoir. 

— Faites monter, ditAngelica. 
Le domestique sortit. 

— Ah '.mon Dieu! et ma lettre que j'oublie! 
s'écria Gretly , se levant précipitamment. 

— Va vite l'écrire I je me charge de t'excuser. 

— Je me dépêcherai. 

Angelica était restée seule ; mais ses soupçons 
contre sir Francis n'allaient pas jusqu'à craindre 
ce tête-à-tête : Gretly d'ailleurs ne tarderait point 
à revenir. 

— Je ne vous dérange pas? dit Shelton en 
entrant. 

— Point du tout; mais je vous demande pardon 
pour ma cousine : elle n'a pas encore achevé sa 
lettre. 

— Elle n'est pas dans son tort : il n'est pas 
midi et demi ; c'est moi qui suis venu de trop 
bonne heure. 

— Est-ce qu'hier vous nous aviez promis de 
venir vous-même? 

— Non , je devais envoyer; mais ce matin je 



298 ANGE Lie A 

me suis décidé à partir, et j'ai voulu vous faire 
mes adieux. 

— Vous partez ? 

— Oui, dans quelques heures. 

— Et où allez-vous donc? 

— A Portsmoulh, d'abord. 

— Et de là, est-ce que vous comptez vous em- 
barquer? 

— Peut-être bien : j'ai besoin de me dépayser. 

— Eles-vous malade ? 

— Oui, je suis malade. 

— Mais pas sérieusement? 

— Un médecin dirait que non. 

— S'il en est ainsi, vous n'êtes pas bien à plain- 
dre. 

— Vous trouvez? 

— Du moins j'espère que le chan^jcmont d'air 
vous fera du bien. C'est un remède souvent fort 
efficace. 

— N'est-ce pas? vous êtes d'avis que jo m'éloi- 
gne : les gens malades sont déplacf's à une noce ! 

Ces paroles, son accent, sa physionomie inquié- 
tèrent Angelica. Ils causaient debout : elle recula 
involontairement de deux pas vers la sonnette, en 
lui demandant ce qu'il voulait dire, et sans trop 
savoir elle-même ce quelle disait. 

— Ce que je veux dire? s'écria-t-ii. Je veux 



KAUFFMANN. 299 

dire que je vous aime! voilà ma maladie! ma ma- 
ladie incurable! 

Au premier mot de cet ave.u, Angelica effrayée 
s'était élancée vers la cheminée ; mais lorsqu'elle 
eut la main sur le cordon de la sonnette, elle s'ar- 
rêta. Sir Francis n'avait pas bougé, et la regar- 
dait avec un abattement résigné, qui la rendit con- 
fuse de son mouvement. 

— Ah ! voilà comme vous pardonnez, dit-il. 

— Pardonner n'est pas oublier. 

— Ni se souvenir être juste, miss Kauffmann. 
Les temps sont bien changés! ne me jugez pas sur 
le passé : je n'en ai gardé que mon fatal amour. 

— De grâce, monsieur!... Aujourd'hui, moins 
que jamais, je puis vous entendre. 

— Vous le pouvez, madame, vous le pouvez 
sans crainte! Je dirai plus, vous le devez : car, 
en m'accusant, vous m'avez donné le droit de me 
justifier. 

— Qui vous dit, monsieur, que je vous accuse? 

— Regardez, madame, où vous êtes. 
Angelica ne répondit point. Elle se rapprocha 

lentement, et prit un siège. Sir Francis s'assit 
comme elle, mais à une distance respectueuse, et 
poursuivit. 

— Vous vous offensez d'une parolequi échappe, 
miss Kauffmann . et vous ne savez aucun gré des 
efforts qu'on a faits pour la retenir. J'ai autant de 



500 AJNGELICA 

fierté qu'un autre, et si vous me voyez vaincu, sa- 
chez que ce n apas été sans combats. Depuis un au, 
que n'ai-je pas mis eu œuvre pour vous oublier! 
Je me suis arraché de Lon Ires. Je suis parti pour 
la Suède. J'ai eu le malheur d'y voir mourir un 
ami qui m'était bien clier. Mais le chagrin a été 
aussi impuissant que Tabsence, et je suis revenu 
plus fou que jamais. Cependant j'ai résisté au dé- 
sir devons voir. J'ai été m'cnterrer tout l'hiver à 
la campagne. Je me suis fait le précej)leur d'un 
écolier. J'ai appelé à mon aide la politique. Je me 
suis occupé de mes affaires personnelles avec la 
minutie d'un inlendanl rapace. J'ai cherché à 
éveiller en moi l'ambition, l'avarice, à me guérir 
d'une passion noble, qui aurait dû faire le bon- 
heur de ma vie , par des passions desséchantes et 
mesquines. Peine perdue! léloignement avait été 
sans effet : j'ai résolu de m'accoutumer à votre 
présence. Je suis revenu ; je Vous ai revue; cl je 
ne crois pas qu'aucune parole, aucun geste aient 
trahi mon secret. Ce n'est pas tout : j ai vu naître 
l'amour du comte, j'en ai suivi pas à pas les pro- 
grès, et je me suis contenu! J'ai vu cet amour 
passer de son co^ur dans le vôtre, et je n'ai rien 
dit! Un soir, je vous ai entendus tous les deux 
échanger vos aveux sur la Tamise , et je n'ai rien 
dit! Je n'ai pas cessé de traiter Frédéric comme 
mon umi, connue mon lils. Oui, je me suis inspiré 



KAUFFMANN. 30! 

pour lui des sentiments paternels, afin de me ren- 
dre impossible toute rivalité avec lui, afin de me 
consoler par l'idée de son bonheur. Enfin, j'ai 
vu votre bague à son doigt, cette bague pour la- 
quelle j'aurais donné tout au monde ! ... et c'est moi 
qui, à dessein, l'ai fait remarquer à lady Mary, 
afin d'accélérer la demande de mariage , et de me 
retirer ce dernier prétexte d'espoir. Cette ruse a 
réussi , le mariage a été convenu , et j'ai continué 
à cacherde mon mieux la lutte déchirante que sou- 
tenait mon cœur. Eh bien! tant d'efforts, tant de 
calculs, tant décourage, je puis le dire, tout a été 
inutile. J'aime plus que jamais, et voilà que le 
fruitlui-mêmed'unesilonguediscrétion est perdu! 
Ma seule consolation était de vous cacher ma fai- 
blesse, ma démence; et un mot, une seconde ont 
détruit le labeur douloureux de toute une année! 

Sbelton aurait pu parler longtemps encore sans 
qu'Angelica songeât à l'interrompre. Elle était 
frappée de stupeur, et croyait rêver en écoutant 
cette justification imprévue d'une conduite, ob- 
jet de tant de doutes et d'erreurs. Cependant, 
lorsqu'il se tut, et qu'elle le vit, la main sur ses 
yeux, s'absorber dans de sombres méditations, 
elle crut devoir faire un effort , et essayer , malgré 
le trouble de ses idées, de rompre ce silence péni- 
ble. Mais dès les premiers mots, l'émotion lui 



302 ANGE Lie A 

coupa la voix. Le son de cette voix avait sufG pour 
relever sir Francis de son accablement , et il re- 
prit ; 

— Je sais ce que vous allez me dire. Tous les 
reproches que vous pouvez me faire, je me les suis 
faits moi-même. Je sais qu'il fallait continuer de 
me taire. Je sais que ma faiblesse aujourd'hui 
est moins pardonnable que jamais. Je sais qu'il 
est affreux d'avoir laissé grandir cet amour dans 
le cœur du comte , et de me jeter tout d'un coup à 
la traverse ; que je prends Todieux d'un aveu qui 
n'a aucune chance de succès , que je suis sans es- 
pérance , sans ressource : je le sais ! Mais que 
voulez-vous? Mon secret m'étouffe! il faut qu'il 
sorte! Je ne vous demande pas de l'amour, c'est 
impossible î de la pitié , je n'en veux pas ! Je ne 
vous demande rien ! Je souffre et je veux me plain- 
dre 1 Je vous vois passer aux bras d'un autre , et il 
faut que je pousse un cri de désespoir ! Vous vous 
brouillerez avec moi ! vous me chasserez ! je m'y 
attends ! je m'attends à tout ! Vous me ferez un en- 
nemi mortel du jeune homme que je me suis ac- 
coutumé à regarder comme mon enfant ! Eh bien , 
tant mieux! H y a des moments où j'oublie le 
passé , où je suis tenté de lui redemander cette vie 
que je lui ai sauvée, où je voudrais fouiller dans son 
cœur pour en arracher votre amour ! 

L'expression de ses traits était terrible. Ange- 



KAUFFMAINN. 305 

lica , éperdue, se leva en poussant un cri d'hor- 
reur. 

— Monsieur , si vous avez le moindre honneur, 
si vous ne voulez pas ma mort, jurez-moi de ne rien 
entreprendre contre la vie du comte! Je connais 
votre fatale adresse aux armes. 

-— Je vous le jure , miss Kauffmann ! dit Shelton 
en lui prenant la main d'un air plus calme. Vous 
pouvez être tranquille ; je n'oublie pas mes ser- 
ments. 

— J'en eu ai la preuve, monsieur, dit-elle sans re- 
tirer sa main. Vous me donnez donc votre parole?... 

— De ne point provoquer le comte. 

— Et de ne point accepter de duel avec lui ? 

— Et de ne point accepter de duel avec lui. 

— Je vous remercie, monsieur, dit-elle, et elle 
fondit en larmes. 

En ce moment ils entendirent la voix de Gretly 
qui chantait en descendant de sa chambre. Ange- 
lica s'essuya les yeux à la hâte. 

— Et vous me promettez, dit-elle à Shelton, 
qu'il ne saura rien de ce qui s'est passé entre 
nous? 

— Tâchons, miss Kauffmann, de l'oublier nous 

mêmes ! 

La porte s'ouvrait : Angelica se rassit à contre- 
jour, et sir Francis alla au-devant de Gretly. Elle 
tenait en main une lettre et une montre. 



-{)i ANGELIGA 

— Sir Francis, dit-elle, je suis fâchée de vous 
avoir l'ait attendre; mais voici mou excuse. 

Et die lui présenta la montre qui marquait midi 
et demi. 

— Je le sais, miss Gretly, je suis venu trop tôt. 
Mon excuse à moi , c'est que je vais partir à l'in- 
stant pour Portsmoutli. 

— Quelle idée subite? 

— Je vais reconduire un marin de mes amis 
qui s'embarque dans ce port. 

— Alors vous ne serez pas longtemps absent? 

— Quelques jours. Adieu! Thoure me presse, 
et je ne puis rester davantage. 

— Vous nous quittez déjà ! mais je ne vous ai 
pas vu. Voilà qui m'apprendra à ne plus faire la 
paresseuse, et à ne pas attendre au dernier instant 
pour écrire mes lettres! 

— Je vous reconnais, ditShelton , pour le plus 
courtois (le mes ennemis. Au revoir! 

Il prit la lettre de Gretly, baisa la main des 
deux cousines , et se retira. 

A peine la porte se fût-elle refermée, qu'An- 
gelica saisit le bras de Gretly; et, avec tous les 
signes de la plus grande agitation , lui raconta ce 
qui venait d'arriver. 

— En vérité ! dit Gretly. Quelle dissimula- 
tion ! 

— \\U l)i(Mi ! (lit Angelicn , In vois que j'avais 



KAIJFFMANN. 505 

raison contre vous tous , lorsque je vous soutenais 
qu'il couvait quelque arrière-pensée. J'avais bien 
remarqué que la nouvelle de mon mariage lui 
causait du dépit. 

— Tu pourrais même dire du chagrin. Mais 
avoue à ton tour que , par le fait, tu avais tort de 
t'alarmer , puisqu'il ne nourrissait aucun projet 
dangereux , et qu'il ne cherchait à te cacher que 
sa passion. 

— Tu connais son orgueil , la force de son ca- 
ractère. Songe donc quelle doit être la violence 
d'une passion capable de lui arracher un tel aveu! 

— 11 est vrai ; mais il faut lui savoir d'autant 
plus de gré de l'avoir combattue avec énergie. 
Au total , il en est resté maître, sauf cet aveu qui , 
encore, nous met sur nos gardes. 

— Pourra-t-il toujours se dompter ? Et s'il 
écoute une mauvaise inspiration ! si tous ces cal- 
culs , toutes ces ruses , toute celte persévérance, il 
les met aux ordres de sa frénésie!... comment 
veux-tu que je ne frémisse pas à cette idée? Suis-je 
en état de lutter contre un tel homme? Songe 
donc, moi qui me croyais en sûreté, j'étais à sa 
merci ! Il lisait dans nos yeux ; pas une de nos pa- 
roles, pas un de nos gestes ne lui échappait. 
Je l'avais pour confident , sans m'en douter. 
Que dis-je? il savnïi nion secret avant moi-même. 

U. 21 



■.OH AiNGELICA 

Nous nous supposions libres, et nous étions ses es- 
claves. Tous nos pas étaient dirigés par lui! 

— A la condition pourtant de ne vous mener 
qu'où vous vouliez aller. 

— Ah , ma chère ! s'il lui élait venu à la pensée 
de m'aliéner le cœur du comte, avec l'empire qu'il 
a sur lui... 

— Peut-être... Mais tiens-lui donc compte de ce 
qu'il ne Ta pas fait! C'est une preuve incontes- 
table de sa loyauté. Vraiment, tu ne te mets point 
assez à sa place. Il n y a pas beaucoup d amoureux 
qui se conduiraient avec la même générosité , qui 
résisteraient avec la même constance. Que ce soit 
par orgueil, je ne dis pas non; mais vive l'orgueil, 
quand il fait faire de belles choses ! Conviens-en , 
ce pauvre baronnet mérite de la compassion et de 
la reconnaissance. 

— Hélas ! sil en est ainsi , je le plains de toute 
mon Ame! Mais toutes vos paroles ne me tran- 
quillisent pas : je ne me croirai en sûreté que 
lorsque je serai mariée et bien loin de l'Angle- 
terre. . . Et ces affaires qui ne finissent pas ! . . . Mon 
Dieui je voudrais bien voir lady Mary, pour lui 
conter tout ceci. 

— Allons chez elle. 

— Mais le comte va sans doute venir. 

— Eh bien! il attendra. Viens! viens 1 niellons 



KAUFFMANN. 307 

nos chapeaux , et partons vile ; nous en serons 
plus tôt revenus. 

Lady Mary n'était point encore sortie , et elle 
était seule : elles purent lui conter leur grande 
nouvelle. La vieille dame eut peine à en croire 
ses oreilles ; quant à son avis , Angelica Pavait 
déjà entendu de la bouche de Gretly. 

— Et que comptez-vous faire , ma belle ? 

— Que voulez-vous, chère lady? vivre de rési- 
gnation et d'inquiétude. 

— Mais point du tout, ma chère; il faut vous 
marier. 

— Me marier? 

— Eh , sans doute ! Ou Shelton est de bonne 
foi , ce que j'espère pour lui et pour nous , et nous 
devons venir au secours de son courage , ne pas 
laisser à ses forces le temps de s'épuiser ; ou bien 
il est de mauvaise foi , et il faut prévenir ses 
pièges. 

— C'est de la dernière évidence , dit Gretly. 

— C'est, reprit lady M. Veertvort, le seul moyen 
Me guérir le baronnet de son amour , vous de vos 

terreurs , et moi des maux de nerfs que me donne 
la lenteur de vos affaires. 

— Mais vous savez , chère lady , que le comte 
a eu la délicatesse d'exiger que notre mariage n'ait 
lieu que lorsqu'il sera mis en possession de sa 
fortune. 



30S ANGKMCA 

— Je lo sais fort bien, mon cœur; mais c'est 
une j)récaulion prise flans votre intérêt et non 
dans le sien : si vous y renoncez, le comte n'a que 
des remerciements à vous faire. 

— Lady Mary , il s'est fait de cette mesure un cas 
de conscience 

— C'est très-honorable , mais il entendra rai- 
son. 

— Dieu sait combien de temps il peut encore 
rester sans nouvelles de son pays! dit Grelly. 

— El Dieu sait pourquoi il n'en reçoit pas! dit 
Auf^elica. Toutes les lettres sont adressées à sir 
Francis, et s'il les supprime pour se donner le 
temps de dresser ses batteries... 

— Je ne vous comprends pas, ma chère ! il 
n'y a donc pas une minute à perdre. 

— Je ne dis pas le contraire , réj)ondit Angclica 
en rou{]issant. 

— A la bonne heure, ma mignonne. 

— Seulement , je ne sais pas comment nous 
pourrons obtenir du comte 

— Je voudrais bien voir qu il se fît prier ! 

— Mais quelle raison lui donnerez-vous , chère 
lady ? 

— La première venue, ma belle. Vous vous 
faites un monstre de tout! est-ce qu'il n'est pas 
amoureux? 



KAUFFMANN. 309 

— Mais, chère iady, n'est-ce pas , vous ne lui 
donnerez pas la véritable? 

— Bien entendu : il ne faut pas le commettre 
avec Slielton; et puis la confidence serait un peu 
tardive. 

— El vous ne lui direz pas que c'est moi qui 
veux presser le mariage? 

'— C'est pourtant la vérité, hypocrite! Avec son 
air candide , elle auiait inventé la diplomatie. 

— Songez donc , Iady Mary , si le comte allait 
s'imaginer que c'est par intérêt... 

— C'est là l'opinion que vous avez de son 
tact?... taisez-vous , ou je douterai du vôtre. 

— Tu serais la cupidité même, dit Gretly, qu'a- 
moureux comme il est , le comte n'en verrait 
rien. 

— Mais , à son défaut , d'autres pourraient le 
supposer. 

— Soit , dit Lady Mary qui n'aimait pas les 
discussions , nous trouverons un autre expé- 
dient. 

— Mais lequel .^ lady Mary? reprit Gretly ; la 
question se complique : comment activer ralTaire 
sans nommer la princesse ni sir Francis? 

— Il est certain, mon ange, dit lady M. Veert- 
vort , que le comte et vous êtes bien faits l'un 
pour l'autre , et que vos deux délicatesses se prêtent 
un merveilleux appui. A moins queje ne lui donne 



510 ANGELICA 

pour prétexte que je me meurs d'envie de danser à 
sa noce , je ne vois pas trop comment j'attacherai 
le grelot. 

Elles eh étaient là de leur conférence, lorsqu'on 
vint annoncer à lady Mary sa couturière. Elle fit 
dire d'attendre ; mais Angelica ne voulut pas rester 
plus longtemps : son père et le comte devaient 
être arrivés, et elle craignait qu'ils ne fussent in- 
quiets. 

— Ayez la bonté, chère lady, de réfléchir de votre 
côté , dit-elle ; nous en ferons autant du nôtre, et 
nous nous communiquerons le résultat de nos mé- 
ditations. Mais vous me promettez, n'est-ce pas, 
de ne rien faire sans m'avoir prévenue ! 

— Je vous le promets, ma belle. 

— Et quand vous verrai-je, chère lady? 

— Je serai chez vous dans une heure. 11 faut 
battre le fer tandis qu'il est chaud. D'ici là , il est à 
espérer que nous aurons trouvé quelque bonne 
ruse de guerre pour triompher des scrupules du 
cher comte, sans compromettre les vôtres, ma 
mignonne. 

Quoiqu'il restât encore beaucoup à faire , Ange- 
lica partit assez contente de sa visite. Elle était 
fixée sur un point essentiel , la nécessité de hâter 
le mariage. Vaincre la répugnance du comte n'é- 
tait pus facile; mais lady Mary était un auxiliaire 
actif, entreprenant , qui, ayant promis de ne point 



KAUFFMAJNN. 5H 

agir sans autorisation , ne ferait, ainsi surveillée, 
aucune démarche téméraire. Ce fut donc avec 
plaisir qu'Angelica accepta Toffre que lui fit sa 
bonne hôtesse d'être à Golden-Square dans une 
heure. 

En route , les deux cousines cherchèrent à com- 
biner un plan d'attaque ; mais toutes les idées de 
Gretly étaient repoussées par une objection d'An- 
gelica , et elles arrivèrent chez elles sans avoir rien 
imaginé. Personne n'élait encore venu. Elles con- 
tinuèrent leurs recherches avec aussi peu de ré- 
sultats, et elles étaient aux abois , lorsqu'on frappa 
à la porte de la rue. C'était lady M. Veertvortqui, 
comme à son ordinaire, était plus qu'exacte. 

— Eh bien, mes belles! seules! tant mieux. 
Nous allons reprendre notre délibération. Qu'avez- 
vous inventé? 

— Rien qui vaille , lady Mary! dit Angelica. Et 
vous? 

— Moi , ma charmante? je ne sais pas ce que 
c'est que de penser seule , de s'appuyer la télé dans 
les deux mains , et de méditer : quand je me pose, 
je m'endors. On ne réfléchit jamais si bien qu'en 
causant. Vous allez voir ou , plutôt, rapportez- 
vous-en à moi. La vue du comte m'inspirera mieux 
que tout. Je me connais , et vous verrez que je vais 
l'emporter d'assaut. 



512 ANGliLlCA 

— Oli î de grâce! lady Mary, ne laites pas cela! 
s'écria Angelica. C'est trop sérieux. 

— Comme vous voudrez, ma chère... Eli bien? 
voyons!... je ferme les yeux, et je me figure qu'il 
est là... Qu'est-ce que je vais lui dire?... je lui 
dirai.... C'est tout simple... Je lui dirai que son 
agent n'écrit pas, que les lettres se perdent, que 
c'est un fripon qui traîne exprès , qu'il est malade 
peut-être, si même il n'est pas mort, et qu'il faut 
en finir ! 

— Mais, lady Mary, ce ne sera pas là une raison 
suffisante.... 

— Et si mon éloquence la rond telle, qu'avez- 
vous à dire? pourvu que je ne parle ni de vous, 
ni de Slielton, j'ai le chanip libre. 

— Vous a\ez raison, la îy Mary! dit Grelly. Si 
vous écoulea la princesse, rien ne se fera. 

— Je le sais bien. Aussi je ne l'écoute plus. Te- 
nez! voici sans doute le comte qui nous arrive: 
vous allez voir si je n'en fais pas à ma tête. 

Cen'élaitpointencorelecomte, maisKauffmann. 
^ — Ah çà! le petit comte est bien peu matinal 
pour un amoureux, dit lady M. Veertvorten voyant 
entrer le vieillard. 

— Jo suis chargé de l'aire ses excuses, dit 
Kaulfmann. 

— Vous l'avez vu , mon père? 



KAUFFMANN. 515 

— Je viens de chez lui. Je passais devant sa porte, 
et je suis entré un instant. 

— Et pourquoi ne vient- il pas? demanda lady 
Mary. 

— Parce qu'il va d'abord chez sir Francis qui 
lui a écrit qu'il partait pour Portsmouth, en lui 
envoyant une lettre de Suède. 

— Une lettre de Suède ! et vous ne nous dites 
pas cela d'abord, mon oncle! 

— Mais vous ne me laissez pas respirer; vous 
m'accablez de questions.... 

— Et que dit-elle? reprit Angelica. 

— Je l'ai sur moi, dit Kauffmann , en fouillant 
ses poches. 

Il avait trouvé la lettre et Tavait donnée à sa 
fille. Pendant qu'elle la lisait près d'une fenêtre , 
Gretly et lady M. Veertvort le mirent rapidement 
au fait de la situation des choses. Dès qu'Angelica 
eut fini de lire , elle passa le papier à sa cousine et à 
lady Mary : celles-ci la laissèrent écouter les sou- 
pirs, les exclamations et les réflexions que leur récit 
arracha au vieillard. 

L'aèrent avait couvert quatre grandes |)ages de 
son style diffus , pour demander au comte un sup- 
plément de procuration, dont le modèle était joint 
à la lettre. Il avait fait son possible , disait-il , pour 
j)révoir dans ce modèle tous les cas qui étaient 
susceptibles de se présenter; mais il croyait de son 



514 ANGELICA 

devoir de ne point cacher au comte que de nou- 
velles omissions , et par conséquent de nouveaux 
retards, étaient à craindre; et il lui conseillait, 
pour être sûr d'en finir promptement , de venir 
lui-même à Stockholm. 

— Voilà des nouvelles que je n'aime guère, dit 
Kauffmann , en secouant la tête. 

— N'est-ce pas? dit vivement Angelica, elles 
vous sont suspectes ! 

— Suspectes? dit Kauffmann. En quoi? 

— Au moins , dit Gretly, le baronnet est lavé 
du soupçon de supprimer la correspondance. 

— Oui, repartit Angelica! mais s'il la dicte! 
Songez donc que c'est luiquia procuré cet homme, 
que c'est sa créature ; et s'ils s'entendent!... s'il a 
imaginé ce stratagème pour éloigner le comte ! 

— 11 ne faut pas que le comte parte! s'écria 
Kauffmann alarmé. 

— Non sans doute, entouscîls, ditlady M. Vcert- 
vort. 

— S'il part, reprit Kauffmann, tout est manqué, 
je vous le prédis. 

— On le retiendra sous mille prétextes, dit An- 
gelica ; on lui suscitera des embarras, des dan- 
gers, que sais-je? 

— On mettra à ses trousses des coquettes, ajouta 
Kauffmann. 



KAUFFMANN. 515 

— il ne faut pas qu'il parte! s'écrièrent toutes 
les voix. 

— Et la lettre de Tagent, mieux encore que son 
silence, reprit lady M. Veertvort, va nousservir d'oc- 
casion pour avancer la noce. Qu'il vienne main- 
tenant noire jeune scrupuleux , je suis armée de 
pied en cap. 

Ils avaient eu le temps de conjecturer encore et 
de préparer toutes leurs mesures, lorsque le comte 
arriva. Il venait de mettre sir Francis en chaise de 
poste. 

— Vous avez lu ma lettre ? demanda-t-il à An- 
gel ica. 

— Oui , répondit-elle en la lui rendant. 

— Elle me contrarie vivement , reprit-il. Il me 
tarde tant de voir mes affaires se terminer ! Et d'un 
autre côté, partir!... 

— Ne vous sourit guère , n'est-il pas vrai ? in- 
terrompit lady Mary. Je le conçois ; voyager seul 
estassez triste. Attendre indéfiniment ne vaut guère 
mieux. Savez-vous ce que je vous propose, moi? 
c'est de vous marier. Si vous allez en Suède, vous 
irez avec votre femme. Si vous préférez laisser faire 
votre agent, eh bien ! ce sera un moyeu de pren- 
dre patience. 

— Oh , my lady ! s'écria Frédéric. Vous oubliez 
noire convention. 

— Je ne l'oublie pas ; je passe outre. 



516 ArsGELICA 

— Permettez, iny lady; c'ej-t un droit qu il 
niVst impossible de vous reconnaître. 

— Et moi , je ne vous reconnais pas celui de 
me le contester. Vous avez signé un engagenient 
au profit de miss Kauffmann. Elle est bien la maî- 
tresse de le déchirer, s'il lui plaît. 

— Mais miss Kauffmann a consenti elle-même... 
— A accepter le bénéfice delà clause : soit. Mais 

aujourd'hui elle chaude d avis ; qu'avez vous à dire? 
Une dette oblige ; mais une créance , ce serait un 
peu violent! vous ne me paraissez pas très-fort en 
droit, mon cher docteur. 

— Mais songez donc, my lady, aux chances pos- 
sibles. 

— Aux chances? lesquelles donc? 

— Mais, il y en a mille, dit Frédéric embar- 
rassé. Si la succession n'allait pas être ce qu'on 
Tannonce... s'il se découvrait des dettes... si... si... 
si... 

— Et si , si , si nous voulons les courir, ces ter- 
ribles chances, quel tort est-ce que nous vous fai- 
sons? 

— C'est en faire un à ma conscience, my lady. 

— Votre conscience est une sotte de s'établir 
jufje dans notre cause. Vous avez fait plus que vo- 
tre devoir : laissez-nous agir à notre guise. Votre 
homme d'affaires est un lambin qui perd son tenips 
l;)-bas afin de grossir ses honoraires. Il faut donc 



KAUFFiVlANN. 317 

partir ou vous marier ; car enfin nous ne pouvons 
rester éternellement fille , sous le bon plaisir de 
votre procureur. 

Lady M. Veertvort, dans la chaleur de l'argu- 
mentation , avait oublié la parole qu'elle avait don- 
née à Angelica. Elle ne se la rappela qu'en voyant sa 
jeune amie rougir, détourner la tête , et prendre 
son père à part pour s'isoler de la conversation. 
Mais, pour que la vieille dame eût des remords, il 
fallait que la faute en valût dix fois la peine. Elle 
ne perdit donc rien de sa présence d'esprit ; et la 
seule idée qui lui vint , ce fut de mettre à profit la 
retraite d'Angelica. 

— Voyez-vous î dit-elle à l'oreille de Frédéric, 
vous blessez notre chère amie, avec votre obstina- 
lion. Aux précautions que vous prenez pour elle , 
il semblerait qu'elle se marie par intérêt. 

— Grand Dieu ! J'aime à croire qu'elle ne n\e 
prêle pas une pensée pareille ! 

— Le moyen qu'on ne le suppose pas est bien 
simple , mon cher comte : n'insistez plus. 

— Je ne vous cacherai pas que nous le désirons 
tous , dit Grelly , appuyant ludy M. Veertvort. 

— D'ailleurs, reprit celle-ci, nous ne deman- 
dons pas que la noce ait lieu demain. 

— Je l'espère bien ! s'écria Frédéric. 

— Le propos est galant! dit en riant lady Mary. 
Frédéric fut si déconcerté de sa naïveté, qu'il 



318 ANGELICA 

n'osa plus ouvrir la bouche. Lady M. Yeertvort 
profita du trouble où elle le voyait pour adresser 
la parole à Kauffmann , qui causait avec sa fille 
dans Tembrasure d'une croisée. 

— INIonsieur Kauffmann , dit-elle à haute voix , 
le comte se rend à nos raisons. 

Aussitôt le vieillard revint vers son gendre, et 
lui serra la main , pour le remercier de cette con- 
cession ; mais Angelica , plus scrupuleuse , ne crut 
pas devoir approuver par son silence tous les 
moyens qui avaient pu être employés, et, au ris- 
que de compromettre la victoire à peine rempor- 
tée , elle fit quelques observations qui ouvrirent 
la voie à de nouvelles tentatives de Frédéric. Lady 
M. Yeertvort, qui ne s'endormait pas sur ses lau- 
riers, repoussa vigoureusement celte reprise d'hos- 
tilités. 

— En vérité , vous êtes de singuliers amoureux! 
dit-elle. De mon temps, c'étaient les parents 
qui faisaient des objections : aujourd hui ce 
sont les enfants. Est-ce que par hasard , sans le sa- 
voir , nous ferions violence à vos inclinations? Si 
vous êtes contrariés de vous marier ensemble , 
diles-le , et nous n'en parlerons plus. 

A cette supposition , les deux amants se récriè- 
rent avec une vivacité dont ils rougirent aussitôt. 
— Eh! allons donc! reprit lady M. Yeertvort, 
ne voilà-t-il pas un aveu bien difficile à faire? 



KAUFFMANN. 319 

Ça , dorénavant , plus d'hypocrisie ! convenez 
donc, une fois pour loutes, que vous êtes ravis de 
vous marier^ que le plus tôt sera le mieux, et que vo- 
tre seul regret, c'est que la noce n'ait pas lieu tout 
à l'heure. Voilà de l'amour! voilà de la fran- 
chise ! 

— Eh 1 my lady , s'écria Frédéric , c'est tout ce 
que je désire au monde, et si je n'avais la crainte. . . 

— Allez-vous recommencer?. . . C'est notre faute 
aussi , monsieur Kauffmann. Au point où en 
sont les choses, nous ne devrions pas consulter 
ces enfants. H ne faut plus les admettre à nos con- 
férences... Silence , tous les deux! vous êtes deux 
prudes. Entre le père de la future, d'une part, et 
la grand'mère du futur, de l'autre, il est arrêté, 
d'un commun accord : ^^ que le mariage sera cé- 
lébré sans plus attendre la conclusion des affaires 
de la succession j 2° que l'époque du mariage sera 
fixée par les susdits , à Texclusion des parties in- 
téressées dont ils sont les représentants ; 3" que les 
conventions précédentes sont à tout jamais annu- 
lées. Le jugement est rendu. Il n'y a pas à revenir 
là-dessus. La séance est levée. 

Lady M. Veerlvort avait dit la vérité en rionl : 
il n'y avait pas à revenir sur sa décision , et Fré- 
déric ne l'essaya pas. Timide comme il était, et 
empêché de donner la raison véritable de son re- 
fus , c'était déjà beaucoup que d'avoir fait cette 



5-20 ANGKLICA 

courte résistance. Revenir à la charge , ce serait 
affronter inutilement les railleries et les apostro- 
phes eniharrassanles de la vieille dame. Ce serait 
faire soupçonner, sinon à Angelica , du moins à ses 
parents, à ses amis, qu'il cachait quelque regret 
déloyal sous une apparence de délicatesse. 

Telles furent les capitulations de conscience de 
Frédéric , tant qu^il resta à Golden-Square ; mais 
une fois seul , il se maudit d'avoir eu si peu de pré- 
sence d'esprit, si peu de force de caractère. Cette 
faiblesse déplorable Tavait lancé dans une voie équi- 
voque; il s'était promis d'y marcher seul jusqu'au 
bout , et voilà qu'il y laissait entrer sa maîtresse. 
Non ! non ! il ne le permettrait pas ! Il ne man- 
querait pas à son serment! Mais que dire? mais 
que faire? 

Frédéric avait Tespiijt d'autant moins fertile en 
expédients, qu'il s'était habitué à compter, en toute 
occasion , sur Shelton. 11 était comme un enfant 
qui , au moindre bruit, se réfugie dans les bras 
de sa mère. Il ne lui vint à la pensée d'autre 
moyen de se tirer dembarras que de recourir au 
baronnet, et il se hâta de lui écrire une lettre dés- 
csj)érée, pour lui faire part de ses angoisses et le 
supplier de venir bien vile à son aide. 



XV 



Frédéric, sa lettre partie , se sentit tranquillisé. 
C'était trop pour sa conscience d'avoir à lutter 
contre son amour et contre sa timidité; mais il 
serait bien fort avec un auxiliaire tel que Sbelton. 
Or cet appui ne pouvait lui manquer. Shelton 
n'était qu'à soixante-treize milles de Londres, et 
il était trop l'ami de Frédéric pour ne pas accourir 
à ^on cri de détresse. 11 arriverait donc probable- 
ment dans trois jours au plus tard, et quand bien 
même il tarderait davantafje , rien ne péricliterait, 

II. 21 



522 ANGKLICA 

puisque le mariage n'était encore arrêté qu'en 

principe. 

Mais si lady Mary Veertvort n'avait posé que la 
question générale, c'était de peur de compliquer 
les difficultés : elle ne s'était pas, de son autorité 
privée , décerné de pleins pouvoirs pour n'en 
point faire usage. En Tabsence de Frédéric , 
Kauffmann et elle avaient tenu une autre confé- 
rence, où ils étaient tombés d'accord qu'il fallait, 
dès à présent, faire choix d'un jour pour la noce , 
et du jour le plus rapproché possible. 

Ces cojiclusions prises , Lady M. Veertvort se 
chargea de porter la parole et d'annoncer à Fré- 
déric qu'on allait faire publier le premier ban. 

Le cœur de Frédéric battit bien fort à celte 
nouvelle. Il battait à la fois de désir et de crainte ; 
jamais ces deux sentiments contraires ne s'étaient 
mieux combinés pour fausser une position. 

— Certainement dit-il tvec embarras si 

miss Angelica le permet rien ne peut me 

rendre plus heureux... mais, my lady, sir Francis 
n'est pas ici. 

— Et vous voulez qu il soit de la noce : c'est 
trop juste. Mais il en sera , soyez tranquille. La 
publication des bans va durer trois semaines , et 
il n'en faut pas tant, que je sache , pour revenir 
de Portsmoutb. Si dans quelques jours il n'arrive 



KAUFFMANN. 323 

pas de lui-même , nous en serons quittes pour lui 
écrire. 

— Oh ! je Tai fait hier au soir. 

— Déjà! vous n'avez pas perdu de temps... 
à la bonne heure !... vous êtes , je le vois , plus 
pressé que vous n'en avez Tair. 

Ce compliment ferma la bouche à Frédéric. Il 
n'osa pas avouer combien peu il le méritait ; et il 
se consola en pensant qu'un délai de trois semaines 
était , en effet , plus que suffisant pour donner le 
temps à Shellon de mettre obstacle à l'activité de 
la vieille dame. Cette conversation n'eut donc 
pour résultat que de lui faire attendre plus impa- 
tiemment une lettre de Portsmouth. 

Elle arriva : à la vérité , ce n'était point une 
réponse. Il fallait que les deux lettres se fussent 
croisées. Sir Francis lui écrivait à bord du bâtiment 
de son ami, et à l'issue d'un grand repas. Il ne l'eût 
pas dit, qu'on aurait pu le deviner à la verve de son 
style. Il était tombé subitement amoureux de la 
mer, de la vie aventureuse des marins. Sa lettre était 
pleine des plus grands mots de la langue , espace, 
liberté , immensité. 11 ne comprenait plus qu'on 
pût vivre à terre , s'emprisonner dans un horizon 
si borné , respirer Tair empoisonné des villes. 
Quant à lui, il allait probablement se décider à 
accompagner son ami. S'il n'était pas de retour 
à Londres ou qu'on n'eût pas de ses nouvelles d'ici 



324 ANGEIJCA 

à trois jours , c'est qu il serait en route pour 
Lisl)onne , Madère , et peut-être beaucoup plus 
loin 

Cette lecture jeta Frédéric dans le plus profond 
découragement; il aurait été à la merci des flots, 
sur une planche, au milieu de 1 Océan, qu'il n'au- 
rait guère vu avec plus de chagrin s'éloigner le 
vaisseau qui emportait sa dernière espérance. 

A Golden-Square, la lettre du baronnet produi- 
sit un tout autre effet: elle fut regardée comme 
une autorisation implicite de conclure le mariage 
en son absence ; et le conseil de famille, regret- 
tant de n'avoir point osé racheter le premier ban, 
arrêta qu'il fallait au moins racheter le second. 

Angeiica, au fond du cœur, désirait plus qu'eux 
tous de voir arriver lo jour de ses noces, et elle 
était heureuse de I idée que Shelton allait rester 
longtemps absent de Londres. Mais le voyage qu'il 
annonçait n'était rien moins que certain : c'était 
à la suite d'un repas, et la tête échauffée qu'il en 
avait conçu le projet; le lendemain, à jeun, il pou- 
vait changer d'avis. S'il revenait et qu'il vît 
qu'on s'était hâté de le prendre au mot, il s'offen- 
serait d'une précipitation qu'il devinerait bien 
avoir pour cause la méfiance; et Dieu sait s'il ne 
la regarderait pas conmie une sorte de défi, comme 
un prétexte d'user d'artifice à son tour! Elle insista 
donc j)onr qu'on s'abstînt d'abréger les délais. 



KAUFFMAWJN. 525 

Ses observations furent à peine écoutées : 
le comte et elle avaient usé leur crédit. On lui 
répondit que la lettre de sir Francis n'était point 
d'un homme ivre, mais bien d'un homme qui cher- 
chait à s'étourdir. Sans doute, il n'avait point 
pour la mer la passion soudaine qu'il aifectail; 
mais peu importait qu'elle lui plût : Tessentiel 
était qu'il en lit le semblant pour soutenir son 
dire, et qu'il ne revînt pas de long-lemps, et avant 
d'être bien guéri. Enfin , tout ce qu'Angelica put 
obtenir, ce fut qu'on attendrait Texpi ration des 
trois jours marqués dans la lettre du baronnet. 

Ces trois jours s'étant écoulés sans qu'il repa- 
rût ni qu'il donnât signe de vie, le conseil de fa- 
mille le déclara parti pour Madère, et décida qu'il 
n'y avait plus à s'occuper de lui. La conséquence 
de ce raisonnement fut qu'on allait racheter le 
second ban, ainsi qu'il avait été convenu. 

Augelica persistait à croire qu'il était plus sage 
d'attendre; mais elle commençait à se lasser de 
lutter contre ses vœux les plus chers, et elle sou- 
mit son opinion à celle de son père et de ses amis. 

Quant à Frédéric, il était dans la même disposi- 
tion d'esprit; mais il avait des motifs plus sérieux 
de scrupules. II crut donc devoir faire un dernier 
effort, comme une garnison (pii, fatiguée du siège 
et ne demandant pas mieux que de se rendre. 



Ôid ANGELICA 

achève auparavant de brûler ce qui lui reste de 
poudre, par acquit de conscience. 

Le rachat du second ban fut Toccasion de ce si- 
mulacre de résistance. 

—Mais my lady, fit-il observer à lady M. Veert- 
vort qui dirigeait toujours l'attaque , et sir Fran- 
cis?... 

— Eh bien? mon cher comte, nous nous pas- 
serons de lui. 

— Me marier sans lui ! 

— Pourquoi non? il semblerait que c'est lui 
que vous épousez. 

— Sérieusement, my lady, il aurait droit de se 
plaindre 

— De ce que vous n'attendez pas patiemment 
qu'il lui plaise de revenir de Lisbonne , de Madè- 
re, et peut-être bien des Indes? 

— S'il en est ainsi, je n'ai rien à dire ; mais s'il 
a changé d'idée? 

— Alors il va revenir. H nous a demandé trois 
jours, et nous lui en donnons quinze : qu'a-t-il à 
réclamer? 

— Moi-même , my lady, il me serait pénible de 
ne pas le voir à mon mariage : miss Kauffmann 
sera entourée de sa famille , de ses amis; et moi, je 
serai seul de mon côté. 

— Et votre grand'mère , enfant dénaturé , la 
comptez-vous pour rien ?. . . si vous n'avez pas d'au- 



KA^FFMANN. 527 

très parents , je ne puis pas vous eu fabriquer. 
Quant à des amis, ceux d'Angelica sont les vôtres. 
Et puis, vous m'y faites songer, il faut avoir le co- 
lonel Ligonier. 

— Oh î my lady ! il y a si longtemps que je ne 
Tai vu!... 

— Qu'importe ! les négligences d'un amoureux 
et d'un malade sont toujours excusables. D'ail- 
leurs, c'est bon pour les villes de province, où la 
société est fort restreinte, de compter les visites ; 
mais à Londres, on se perd, on se quitte , on se re- 
prend, sans aucune susceptibilité. 

— Le colonel était pour moi plus qu'une sim- 
ple connaissance, et je n'oserai jamais 

— Oh! je m'en doute bien!... mais laissez-moi 
faire ; je me charge de vous ramener ce gros fugi- 
tif. Il serait plaisant qu'il ne fût pas de la noce : il 
est le seul qui connaisse votre famille. 

Forcé dans ce retranchement , Frédéric de- 
manda plus timidement si riiiteulion n'était pas 
d'attendre l'oncle Michel. 

— Pas plus que Shelton ! répliqua vivement 
lady Mary ; on n'attendra personne; ceux qui vien- 
dront viendront ! Ils sont prévenus, ils ont le temps 
d'arriver : s'il ne leur convient pas de faire le 
voyage, ou qu'ils s'amusent en chemin , c'est leur 
affaire. 

Kauffmann se hâta de dire qu'il prenait toute la 



328 ANGELICA 

responsabililé vis-à-vis de son frère, et Gretly as- 
sura que son père serait désolé d'avoir retardé la 
noce d'un jour. Fi é léi ic fut donc obligé de recou- 
rir à sa troisième et dernière objection ; mais cel- 
le-ci, il ne crut pas devoir la soumettre à d'autres 
qu'à lady M. Veerlvort : il lui proposa donc de 
l'accompagner au sortir de Golden-Square, et ce 
fut en carrosse qu il lui fit sa confidence. 

— My lady, vous devez trouver bien étrange que 
ce soit moi qui cherche à retarder mon bonheur ; 
mais ce n'est pas sans motif, croyez-le, et j'en ai 
un bien grave 

— Grave! qu'est-ce donc? demanda la vieille 
dame alarmée. 

— Je ne pouvais pas m'expliquer devant la fa- 
mille Kauffmann ; maisavec vous, my lady, qui êtes 
si bonne pour moi , je n'en fais pas difficulté, re- 
prit-il avec hésitation. 

— Eli bien ! ce motif? » 

— C'est que, si je me marie avant d'avoir la dis- 
position (le ma fortune, je vais être fort embarrassé 
pour offrir à ma future une corbeille digne d'elle. 

— Ce n'est que cola qui vous arrête? s'écria 
lady M. Veertvort soulagée. Tranquillisez-vous, 
mon cher comte; vous me rappelez une commis- 
sion dont je suis chargée pour vous, et que j avais 
totalement oubliée. Notre cher ange vous prie in- 
stamment de ne faire aucune dépense de ce genre. 



KAUFFMAINJN. 329 

Elle sait votre position, et vous lui feriez de la 
peine si vous la traitiez avec cérémonie. Vous la 
connaissez aussi bien que moi : gardez-vous de la 
contrarier sur ce point. Quand vous serez marié , 
et maître de votre bien , vous aurez tout le temps 
de faire le généreux. Jusque-là, elle ne veut rien. 

— Rien , c'est trop exiger, my lady ; et à défaut 
des fonds nécessaires, je trouverai bien du cré- 
dit.... 

— Oh! sans doute 1 nos marchands ne sont 
que trop disposés à faire crédit; et à ce jeu-là , 
vendeur ou chaland , il y en toujours un qui se 
ruine. Mais croyez-moi, ne prenez pas Thabi- 
tude de dépenser votre patrimoine à l'avance , au 
hasard. C'est mal entrer en ménage , que de com- 
mencer par faire des dettes. Angelica, heureusement 
pour vous, n'est pas une écervelée comme on en voit 
tant. Elle n'a pas été élevée dans des habitudes 
de faste et d'opulence. C'est une fille raisonnable, 
modérée dans ses goûts , qui aimera beaucoup 
mieux recevoir de vous une preuve d'économie 
que des cachemires et des diamants. 

Lady M. Veertvort avait réponse à tout. Frédéric 
se tint pour battu , et ne songea même plus à dé- 
pêcher un courrier à Shelton. A quoi bon ? Il était 
impossible que le baronnet fût encore à Ports- 
mouth , et son silence prouvait qu'il en était par- 
ti avant d'avoir reçu la lettre de Frédéric. Il arri- 



55(» ANGELICA 

verait maintenant , qu'au point où en étaient les 
clioses, son génie inventif lui-même ne parvien- 
drait pas à retarder la cérémonie; et puisqu'il en 
était ainsi , autant valait-il qu'il ne vînt pas du 
tout : car Dieu sait s'il approuverait les raisons d'un 
d'un cœur amoureux qui croyait avoir acheté par 
assez d'efforts le droit de céder sans déshonneur. 

Chaque jour vint ajouter à la force de ces rai- 
sonnements. Le ban avait été racheté, et la noce, 
par conséquent, avancée de huit jours. On en 
était déjà à dresser la liste des billets de faire-part. 
Les deux jeunes filles avaient discuté et arrêté leur 
toilette; Kauffmann lui-même s'était commandé 
un habit de velours brodé à fleurs ; enfin Ligonior 
avait reparu à Golden-Square. 

Lady Mary Veertvort n'avait pas eu grand' peine 
à l'y ramener. Il lui avait suffi de parler de Tab- 
sence de Shelton. Dès que le colonel avait su qu'il 
serait le seul représentant de la famille de Horn , 
et qu'il ne s'agissait de rien moins que de servir 
de père au jeune comte , il s'élait rappelé avec at- 
tendrissement que c'était lui qui, le premier, 
avait entamé ce mariage. 

Il était donc revenu comme s'il n'avait jamais 
cessé ses visites, aussi aimable, aussi familier, 
aussi paternel que ci-devant. Son j)remier soin, 
lorsqu'il lut seul avec le cher comte , fut de s'in- 



KAUFFMANJN. 551 

ioriner des apprêts que celui-ci avait faits person- 
nellement pour la noce. 

Frédéric lui exposa l'embarras où il s'était 
trouvé , et comment il en avait été tiré fort à pro- 
pos par le désir formel d'Angelica, exprimé par 
lad y Mary Veertvort. 

Ligonier, pendant cette explication, avait hoché 
la tête : il n'approuva pas son ami d'avoir pris 
ce refus à la lettre. 

— Vraiment! dit Frédéric. 

— Rapportez-vous en à mon expérience. 

— Miss Kauffmann a pourtant bien recom- 
niandé que je ne fisse aucune dépense. 

— Toutes les fiancées en disent autant : elles 
savent bien qu'on ne les prendra pas au mot. 

— Vous croyez ? Ah bon Dieu ! quelle gauche- 
rie j'allais commettre ! que je vous remercie! 

— Un mariage sans corbeille! quelle idée I... 
autant vaudrait un mariage sans diamants. 

— N'est-ce pas? Vous êtes d'avis qu'il faut des 
diamants? 

— Sans contredit. Quelle question? 

— C'est que je n'ai point encore la disposition 
de ma fortune, comme vous savez. 

— Vous en serez quitte pour prendre à crédit , 
c'est tout simple. 

— Oh ! sans doute!... mais sir Francis est ab- 
sent... 



552 AiNGtLlCA 

— Shelton'/ dit Li^jonier brusquement et avec 
Iiumeur. Que vous importe son absence? croyez- 
vous avoir besoin de lui pour qu'on vous fasse 
crédit? 

— Oh ! non, je pense bien qu'en allant chez ses 
marchands... 

— Chez ses marchands, chez les miens , partout 
oîi bon vous semblera. Ceux que vous choisirez 
s^estimeront trop heureux de la préférence. Au 
surplus, laissez-moi faire. J'ai l'habitude de ces 
sortes d'achats, 'quoique garçon... ou plutôt parce 
que je le suis, reprit-il d'un air avanta^jeux ; et en 
une matinée je veux faire avec vous toutes les 
emplettes nécessaires. Nous ne ferons pas de 
folies ; mais il faut être convenable. 

Le lendemain , Ligonier était chez son jeune 
ami de grand malin, avec une note des objets 
dont la corbeille devait être composée. Celui-ci, 
convaincu de sa propre inexpérience , se laissa 
mener de boutique en boutique , chez tous les 
fournisseurs du colonel , qui chaque fois avait 
une excellente raison pour préférer les siens, et 
qui lui fit ouvrir tous les crédits nécessaires. Fré- 
déric fut donc bientôt en état d'offrir à sa future 
de brillants cadeaux, qui lui coûtèrent quelques 
milliers de guinées, et lui valurent de vifs repro- 
ches, que Ligonier rcmpécha de prendre au sé- 
rieux. 



KAUFFMANN. 333 

Zucchi, cependant, était venu de Brentford; et 
l'oncle Michel lui-même, sur qui on ne comptait 
guère, arriva de Schw arzenberg. Au reçu de l'in- 
vitation collective, il n'avait pas perdu une minute. 
Il avait endossé son plus bel habit , avait fait atteler 
des chevaux à sa carriole , et avait couru la poste 
sans respirer, comme un grand seigneur, en oncle 
d'une comtesse, quoil... Il embrassa sa fille , il 
embrassa son frère ; mais quand il en vint à sa 
nièce, il s'arrêta , et allait lui faire une révérence 
en l'appelant madame la comtesse , si Angelica 
ne l'avait prévenu en lui sautant au cou. Ce mou- 
vement affectueux le remit à Taise. Il lui donna le 
plus bruyant des baisers ; et, ne se possédant plus 
de joie, il se mit à embrasser tout le monde, 
Frédéric , Zucchi , lady M. Veertvort ; et Gretly 
Jie parvint à le retenir qu'au moment où il courait 
sus au colonel Ligonier. 

Les articles du contrat avaient été dressés : Ligo- 
nier en avait surveillé la rédaction avec une mi- 
nutie qui prouvait sa sollicitude; et Frédéric, 
malgré la résistance d'Angelica , lui avait reconnu 
un douaire considérable. Lorsqu'il s'agit de faire 
choix des témoins , le colonel trouva encore le 
moyen de se rendre utile. Il fallait des catholiques. 
Angelica avait les siens, son oncle et Zucchi; 
mais Frédéric ne connaissait que des protestants, 
et il se proposait de recourir à sa nouvelle fa- 



534 ANGE Lie A 

mille. Son zélé tuteur s'y opposa vivement, et 
se chargea de lui amener deux gentilshommes ir- 
landais de ses amis, qui se feraient un plaisir de 
rendre ce service au comte de Horn. 

Les témoins choisis, il ne restait plus qu'à fixer 
l'heure de la cérémonie nuptiale : on s en oc- 
cupa, en l'absence du colonel qui était allé s'assu- 
rer du consentement de ses deux amis. Les avis 
furent très-divisés. Les futurs étaient d'accord pour 
demander que le mariage eût lieu sans bruit, et 
proposaient minuit. Kauffmann et l'oncle Michel 
se récrièrent. Ils ne concevaient pas qu'Angelica 
ne préférât pas le grand jour, le plus d'éclat pos- 
sible, et ils opinèrent pour deux heures de l'après- 
midi. 

Lady M. Veertvort ouvrit un troisième avis, au- 
quel Gretly et Zucchi se rangèrent. Elle compre- 
nait bien qu'Angelica, et le comte timide comme 
il était, n'aimassent point à se donner en spectacle; 
mais il ne fallait pas non plus, ne fût-ce qu'à cause 
de Shelton, que le mariage parût clandestin. 
Elle repoussa donc les deux choix précédents , 
et vota pour dix heures du matin. A cette heure- 
là, sans avoir Tair de désirer d'être seuls, on n'au- 
rait que les invités, très-peu de personnes, les 
indispensaltles, tels que les Reynolds et quelques 
connaissances intimes; au retour, on déjeunerait 
avec les mariés; puis ils monteraient en chaise de 



KAUFFMANN. 335 

poste, et iraient à Panglaise passer tête- à -tête 
quelque temps à Windsor, avec un valet et une 
femme de chambre. 

Ce plan réunit la majorité des suffrages, et Zuc- 
chi fut cliargé d'en commencer l'exécution, en 
allant commander l'impression des billets défaire- 
part. Sur ces entrefaites, Ligonier était revenu 
avec la promesse des deux Irlandais; il avait même 
acheté en roule Tanneau de mariage : toutes les 
dispositions étaient donc faites, et Frédéric avait 
tous les motifs de résignation que peut donner la 
nécessité, lorsqu'il reçut, de Shelton-House, une 
nouvelle lettre de son agent, qui lui apporta une 
consolation plus efficace encore et plus réelle. 

L'agent lui écrivait en toute hâte qu'il se re- 
pentait extrêmement de lui avoir donné le conseil 
de venir à Stockholm. H se plaisait à espérer que 
le comte n'en avait rien fait, et s'était borné à en- 
voyer le supplément de procuration dont le mo- 
dèle était inclus dans la lettre précédente. Ce 
papier indispensable suffirait, selon toutes les pro- 
babilités actuelles; et à moins d'événements im- 
possibles à prévoir, il ne croyait pas trop s'avancer 
en disant qu'il allait avoir sous peu la satisfaclion 
d'annoncer au comte la conclusion définitive de 
ses affaires. 

Il terminait par mille excuses sur les délais, et 
par autant de protestations de zèle et d'activité. 



Ô50 A AGE Lie A 

Celle ieitre transporta Frédéric de joie, et acheva 
de rassurer pleinement sa conscience. Il se dit que 
le jour où il s'unirait à Angelica, déjà il aurait été 
reconnu, en Suède, héritier du comte de Horn, 
quoique la nouvelle n'eût pas encore eu le temps 
de lui en parvenir. Près de toucher au but désiré, 
il ne retourna donc plus la tête en arrière, et ne 
songea qu'au bienheureux instant qui allait enfin 
le mettre en possession de sa belle maîtresse. 

Sans attacher la même importance à cette lettre, 
Angelica fut charmée de voir cesser les scrupules 
du comte. On n'entendait {)as parler de sir Francis. 
Elle avait fait tous les sacritices que lui comman- 
daient sa prudence et sa délicatesse. Elle n'avait 
plus ni regrets, ni inquiétudes. Son bonheur était 
enfin sans nuages. Toutes ses pensées se tournè- 
rent vers la riante perspective qui s'ouvrait devant 
elle ; et 1 influence du calme et de la joie des deux 
fiancés gagnant tous les esprits, l'allégresse devint 
générale à Golden-Square. 

JMais le présent, quelque beau qu'il soit, ne suffit 
pas longtemps, lorsque I imagination aperçoit un 
avenir plus beau encore. Nos amants n'eurent pas 
plutôt goûté les premières douceurs de la sécurité, 
qu'ils commencèrent à trouver bien long Pinler- 
vallc qui les séparait de l'instant où ils s'appar- 
tiendraient irrévocablement l'un à l'autre. La pu- 
deur d'Angelica s'expliqua a elle-même son ii7»pa- 



KAUFFMANN. .'37 

tience par la possibilité du retour de Shelton ; mais 
ce n'était qu'un prétexte : car elle n'avait plus la 
moindre crainte ; et l'amour seul , Tamour au voi 
impétueux , lui faisait paraître bien lourdes les 
vieilles ailes du temps. 

Ce jour fortuné, qui semblait ne devoir jamais 
luire, arriva pourtant; et à l'heure dite, les per- 
sonnes invitées au mariage se trouvèrent réunies 
dans la chapelle de l'ambassade de France. 

Les assistants avaient pris place, et la cérémonie 
venait de commencer, quand tout à coup on en- 
tendit le roulement d'une voiture qui eut l'air de 
s'arrêter devant la maison. En effet, bientôt la 
porte de la chapelle s'ouvrit précipitamment. Tou- 
tes les têtes se retournèrent, et Ton vit entrer sir 
Francis Shellon, en babit de voyage ! 

A cette apparition, Kauffmann, Gretly, Zucchi, 
et lady M. Veertvort, se regardèrent interdits. 
Frédéric , rouge et décontenancé , se fit répéter 
deux fois la formule sacramentelle avant de ré- 
pondre. Quant à Angelica , elle était si pâle et si 
évidemment près de se trouver mal, que le prêtre 
attendit plusieurs minutes avant de lui adresser 
la parole, afin de lui laisser le temps de se remettre 
un peu de son émotion. Même alors , ce fut à 
peine si elle put trouver assez de voix pour bal- 
butier un mot qui lui semblait devoir être le signal 
de quelque malheur. 

n. 22 



558 ANGELICA 

Cependant Tobjet de tant d'eflroi était resté im- 
mobile à rentrée de la cbapelle. Lady M. Veert- 
vort, qui, la première, avait retrouvé sa présence 
d'esprit, chercha à rencontrer les yeux de Kauff- 
mann : elle voulait, en qualité de père de la 
mariée , renvoyer prier Sheltoii de prendre place 
parmi les personnes invitées ; mais le vieillard était 
stupéfié et ne voyait, ou ne comprenait rien. Elle 
se hâta donc de faire signe elle-même au baronnet 
de s'approcher. Celui-ci la remercia d'un geste 
qui exprimait en outre le désir de ne déranger per- 
sonne , et il se tint debout et impassible tout le 
temps que dura la cérémonie. 

Ce ne fut qu'après la messe, et lorsqu'on entrait 
à la suite des époux dans la sacristie, qu'il vint sa- 
luer chacun, s excusant de son costume, sur Tigno- 
rance où il avait été du mariage. Il ne l'avait ap- 
pris qu'en revenant chez lui. 11 ne s'était pas donné 
le temps de s'habiller, et était vite remonté dans 
sa chaise de poste, ayant à cœur d arriver avant la 
fin de la cérémonie. 

Pendant qu il donnait ces explications à lady 
M. Veertvort et aux Jleynolds, Angelica, plus morte 
que vive, s'était assise dans un coin de la sacristie, 
et recevait des félicitations qu'elle en tendait à peine, 
et auxquelles elle était hors d'état de répondre. 

Lorsque Shelton put arriver jusqu'à elle, Fré- 
déric venait d'être invité à signer sur les registres. 



KAUFFMANN. 359 

Tenant à cacher au baronnet le trouWe où elle 
était, et sentant bien qu'elle se trahirait s'il lui 
fallait parler , elle feignit de ne pas le voir venir ; 
et afin d'éviter, au moins pour le moment, un ♦Jp 
entretien qu'elle était incapable de soutenir , 
elle se leva et se dirigea vers le bureau, où elle 
avait elle-même à donner sa signature «après le 
comte. 

Mais Shelton la rejoignit en chemin , et lui pre- 
nant la main , lui dit à l'oreille , d'un ton de re- 
proche amical : 

— Vous vous méfierez donc toujours de moi! 

En ce moment, le prêtre, qui présentait la plu- 
me, appela la mariée. Bénissant ce prétexte, 
elle s'excusa d'un mot, et s'empressa de se rendre 
à l'invitation qui lui était faite. 

Sans trembler comme Angelica, Frédéric était 
assez mal à Taise, en accostant le baronnet. Ce- 
pendant la lettre de l'agent et celle de Shelton 
lui-môme étaient deux excuses qu'il se buta de 
présenter. Le baronnet les accepta très-volontiers. 
Il approuva fort qu'on ne l'eût pas attendu. Qui 
n'aurait eu, à la place de Frédéric, la même im- 
patience , surtout après d'aussi bonnes nouvelles , 
qui justifiaient parfaitement le parti qu'on avait 
pris! 

Frédéric fut donc tout à fait soulagé; et Ange- 
lica, en voyant de loin Shelton accabler le comte 



ÔIO ÂNGELICA 

dg. caresses, comprit que la vengeance du baron- 
net se bornerait au reproche tendre et iiioffen- 
sif qu'il venait de lui faire discrètement à To- 
i reille. Effectivement, il se rapprocha bientôt d'elle, 
et la complimenta d'un ton qui ne permettait pas 
de suspecter sa franchise. 

Tandis qu'il causait avec elle , les parents et 
les témoins avaient donné leurs signatures : il 
la quitta pour lui faire le même honneur ; mais il 
avait été devancé au bureau par le colonel Ligo- 
nier, qui apposa avec empressement son nom le 
plus près possible de celui du comte, et présenta 
ensuite la plume à son rival de l'air du monde le 
plus triomj)hant. 

Dès que l'on vit Shelton s'approcher du re- 
gistre, lady Mary Veertvort, Kauffmann , Gretly 
etZucchi, vinrent tour à tour serrer la main d'An- 
gelica , pour la féliciter du démenti donné à ses 
inquiétudes; et celte fois elle reçut leurs félicita- 
tions entremêlées de petits reproches , avec un 
plaisir sans mélange et une soumission parfaite, 
(lar , sans être absolument certaine que sir Fran- 
cis lût aussi pur, aussi magnanime que toutes les 
voix le proclamaient , au moins elle ne doutaitplus 
qu il ne se fût résigné, et c'était l'essentiel. 

Au sortir de la chapelle , comme il se disposait à 
remonter en chaise, elle le retint. Ils avaient à Gol- 



KAUFFMAINN. 34! 

(leii-Squnre ini déjeuner craniis : c'était lui dire 
que le comte et elle comptaient sur sa présence. 
Shelton , tout en acceptant, voulait aller changer 
de toilette ; mais elle ne le souffrit pas. 11 renvoya 
donc sa cliaise , et ladvM. Veerlvort lui offrit une 
place dans son carrosse , où se trouvaient Gretly 
et Michel. 

En route , Shelton fit connaissance avec Toncle 
Michel , et lui prodigua des avances et des amiliéi»- 
qui allèrent au cœur de la fille, et faillirent tour- 
ner la tète au père. L" honnête fermier se prit subi- 
tement d'une telle passion pour l'aimable seigneur, 
qu'il s'attacha à lui au sortir du carrosse; et jus- 
qu'au déjeuner , Shelton l'eut en tiers dans toutes 
ses conversations. A table même , loncle Michel 
trouva moyen de s'emparer d'une place à côté de 
son nouvel ami ; et pendant les trois ou quatre 
heures que dura le repas , il fut si joyeux de son 
charmant voisinage, que, la chère et les vins de 
France aidant , il rivalisa de bonheur avec les ma- 
riés eux-mêmes. Il était plus rouge qu'aucun des 
coqs de sa basse-cour. A chaque mot de Shelton, il 
riait d'un rire à faire trembler les vitres. Il criait, 
il mangeait, il buvait tout à la fois; et, jusqu'à 
son frère, il appelait tout le monde my lord. 

Sa gaieté aurait pu être de meilleur goût; mais 
elle était si franche et si contagieuse, que personne 
ue songea à la critiquer, surtout lorsqu'on voyait 



r,',t> ANGKLICA 

sir Francis, qui était un arbitre , s'amuser à l'ex- 
citer, et lui-même y prendre part. C'était un si 
beau jour! Les mariés étaient si intéressants! le 
bonheur dispose à l'indulgence , et chacun prenait 
part à leur bonheur. 

Les conûdents d'Angelica , particulièrement , 
éprouvaient cette douce sensation qui suit une 
fausse inquiétude. Le colonel, qui, dans sa manie 
d'accaparement, aurait pu concevoir quelque om- 
brage de l'arrivée de Shelton , ne jugea point ap- 
paremment la concurrence redoutable; et se con- 
tenta de mériter , par un redoublement de frais 
et d'amabilités, une victoire que Shelton ne cher- 
cha pas à lui disputer. 

Zucchi lui-même, l'ennemi déclaré du mariage, 
donna, (qui Taurait^ru?) Texeniple de la bonne 
humeur. A la première nouvelle de cette fatale 
résolution, il avait jeté les hauts cris ! Kauffmann, 
en la lui annonçant, lui demandait devenir servir 
de témoin à Angelica. Cette lettre avait fait bon- 
dir Zucchi d indignî^tion. 11 avait saisi une plume, 
et avait écrit, exabrupto, une réponse fulminante, 
toute pleine d'exclamations, de lamentations, de 
prédictions effrayantes!... Mais dans le post-scrip- 
tum, il annonçait son arrivée. 

Il est vrai qu'au débotté, on avait eu à subir 
toute une kirielle de représentations chaleureuses ; 
mais l'éloquence du fougueux Italien tenait beau- 



KAUFFMANN. 545 

coup de ce que ses compatriotes nom meut /a /wm 
[rancese. C'était comme une arme à feu : l'explo- 
sion en était terrible ! . . . mais si on n'était pas tué du 
coup, on n'avait plus affaire qu'à un homme dés- 
armé. Il avait anathématisé ce mariage : il y fi- 
gura comme témoin; et, au déjeuner, il fut le 
seul qui pensa à chanter des couplets en l'hon- 
neur des époux. 

La réunion de tous ces éléments de gaieté anima 
tellement le repas, que les mariés eux-mêmes n'en 
souhaitèrent pas la fin. Et pourtant, une chaise 
de poste les attendait, qui devait les mener au 
comble de la félicité. 

Cette chaise de poste est une des bonnes inven- 
tions de l'esprit juste et positif des Anglais. Elle 
évite, en partie, l'indécence du mariage. Elle épar- 
gne aux jeunes époux les regards indiscrets, les 
allusions inconvenantes , les devoirs importuns. 
Elle les laisse jouir en toute liberté, en toute mo- 
destie, des premières ivresses de l'amour. 

Conformément à cet usage du pays , et au plan 
tracé par lady M. Veertvort, le comte et la com- 
tesse de Horn montèrent en voiture, au milieu 
des larmes de joie, des bénédictions, des embras- 
semenls, des vœux et des serrements de mains, de 
tous les convives. 

Le temps était froid et brumeux. Mais les amou- 
reux ont, comme Pascal, leur brouillard et leur 



344 AiSGIXICA 

soleil au-dedans d'eux-niéines ; et, lorsque lalteii- 
drissement du départfut dissipé, ce soleil intérieur 
inonda nos deux aiiiants de sa chaude lumière. 

Comme à cette heure Angelica respirait libre- 
ment! quel bonheur que le retour de sir Francis 
eût fait cesser tout motif d inquiétude, qu'aucun 
souci ne gâtât de si doux instants! quel charme 
de se sentir près de son cher Frédéric, d'être unie 
à lui pour la vie, d être riche, d'êlre comtesse; de 
ne plus dépendre d'un public capricieux, de dan- 
gereux protecteurs ; de ne plus travailler que pour 
Tamour de son art, pour la gloire! 

Quant à Frédéric , il crai}}nait que ce ne fut un 
rêve ; mais quel rêve eut jamais des délices pareil- 
les?... Était-il bien réellement Tépoux d'Angelica? 
était-ce bien elle qu'il pressait contre son cœur? 
Eh quoi? une parole, une signature, avaient suffi 
pour lui donner de tels droits! Oh! comment re- 
connaître jamais les bienlaitsde sir Francis! 

Ces douces pensées, et ces occupations plus 
douces encore, firent [)asser le temps avec une 
telle rapidité, qu'ils poussèrent, l'un et l'autre, 
une exclamation de surprise, en voyant la chaise 
s'arrêter, et en aj)j)renant qu ils étaient à Windsor. 

Ligonier leur avait fait retenir un appartement 
dans une des meilleures auberges de la ville. Ses 
|»rcvenances les accompagnaient en route, et leur 
épargnaient jusqu'aux moindres soins qui auraient 



KAUFFMANN. 345 

• 

pu les distraire de leur bonheur. Il avait même 
songé à leur faire préparer à souper; mais ils ne 
profilèrent point de cette dernière attention, et, 
sans vouloir se mettre à table, ils se retirèrent dans 
leur appartement. 



• 



XVI. 



Jl y avait déjà loiiglenips qu'il faisait jour , et 
que les deux époux dormaient paisiblement; tout 
à coup ils sont éveillés en sursaut. Au pied du lit, 
les rideaux s'écartent, et laissent passer une tête! . . . 
Sir Francis Slielton ! . . . 

Ils étaient encore dans renjTourdisscmcnt du 
sonimiil, et tout émus d'une apparition si étrange, 
lorsque Slielton, appuyant ses deux poings sur le 
lit, et se courbant vers Angelica : 

— Ail! ah! dil-il Topil fixé sur elle et avec un 



ANGELICA KAUFFMANN. 347 

ricanement sauvage, j'interromps un beau rêve! 
Mais il est temps de s'éveiller!... Savez-vous 
avec qui vous voilà couchée, fille arrogante?... 
Avec un laquais ! I ! 

A ce mot foudroyant , Angelica ne put retenir 
un cri. Elle tombait dans un abîme. Comment? 
Elle ne se l'expliquait pas; mais elle ne le voyait 
que trop à la joie du traître. 

Pourtant, ce premier cri échappé, elle ne son- 
gea qu'à ne pas s'avouer vaincue , et trouvant 
des forces dans l'excès de son indignation : 

— Tu mens , misérable ! lui cria-t-elle. Puis , 
saisissant avec véhémence le bras de Frédéric : 
n'est-ce pas qu'il ment? Dites-lui qu'il ment! 

Mais Frédéric était suffoqué. Son regard était 
fixe, ses lèvres bleues. Une exclamation convul- 
sive peignait sa stupeur , et semblait confirmer le 
dire de Shelton. 

Celui-ci s'était redressé, avait croisé les bras, et 
jouissait de l'exaspération d'Angelica. 

— Ah! je mens! dit-il enfin. Et cela, est-ce 
aussi un mensonge, madame la comtesse? 

Il avait jeté un papier sur le lit. Il se retira avec 
le même ricanement. , 

Frédéric était toujours anéanti : Angelica se 
saisit en tremblant de ce papier, qui, hélas! ne 
justifiait que trop l'allégation du baronnet. 



348 ArVGKLlCA 

C'était une lettre de sir John Goodricke, mi- 
nistre anglais en Suède. 

Il écrivait à Sheltoii que Ton venait d'arrêter, à 
Stockholm , un nommé Gilbert Dixie, venu dans 
cette ville en qualité d'ajjent du comte Frédéric 
de Horn. Un avis anonyme avait fait découvrir que 
ce dernier n'était autre que Frédéric Brandt, va- 
let de chambre du feu comte, dont il usurpait les 
noms et titre, dans le but de s'approprier la suc- 
cession... Dixie, appréhendé comme complice, 
avait dit, pour sa justification, qu'il avait été le 
premier abusé par l'aventurier dont il avait ac- 
cepté la procuration ; et il s'était réclamé de sir 
Francis, qui, avait-il affirmé, était dans la même 
erreur. Sir John, en conséquence, demandait au 
baronnet si réellement il coimaissait ce Dixie, s'il 
lui portait quelque intérêt, et s'il ne pensait pas 
que cet homme fût de moitié dans l'intrigue. 

Cette lettre était revêtue des tin)bres de l'ambas- 
sade et de la poste. 

Angelica , dès qu'elle l'eût parcourue eu fré- 
missant, la présenta à Frédéric. 

— Lisez ! lui dit-elle. 

11 n'eut besoin que d'y jeter un coup d'œil. 11 la 
laissa retomber sur le lit, et se cacha la tête dans 
ses mains. 

— Tout cela est donc vrai! s'écria-t-elle. 
Frédéric, en une seconde, avait passé de la fé- 



KAUFFMANN. 349 

licite la plus parfaite au comble de Tinfortune. 
Terrassé par la trahisou incompréhensible de Shel- 
ton, cette lettre était le coup de grâce. Il se voyait 
coupable, déshonoré, sans ressource; il était, pour 
lui-même, un objet de remords et de dégoût; il 
en était à ce degré de malheur où Ton prend un 
plaisir désespéré à aggraver ses souffrances, où Ton 
devient son plus cruel ennemi. 

Angelica qu'il avait trompée , Angelica sa vic- 
time, le sommait de répondre si Shelton avait dit 
vrai. 

— Oui , dit-il sans chercher à atténuer cet 
aveu et pareil à un naufragé qui, las de lutter 
contre la mort, se laisse couler sous la vague pour 
abréger son supplice. 

11 n'eut pas plutôt proféré cette fatale parole, 
qu' Angelica , avec un cri d'horreur, s'élança hors 
du lit comme si elle y eût senti un serpent, et 
s'enfuit dans sa chambre de toilette. 

Sa fuite rappela Frédéric à lui-même. Il ne fit 
qu'un bond du lit à la porte !... Mais elle était fer- 
mée au verrou. 11 tomba sur ses genoux, et Tagi- 
lantd'un main suppliante : 

— Ouvrez' ouvrez-moi! dit-il. Au nom du 
ciel, ouvrez-moi! Il faut que je vous parle!... que 
je vous explique!... Vous ne savez pas comment 
tout cela est arrivé... Allez! je suis plus malheu- 
reux que coupable. 



350 ANGh:LICA 

11 s'arrêla et allendil ; mais en vain : la porte 
resta immobile. 

— Comment? vous ne voulez pas m'ouvrir !... 
Comment? vous ne me répondez pas!... Mais c'est 
la véritéque je veux vous dire!... Vous ne pouvez 
pas refuser d'entendre la vérité!... Quoi/ pas un 
mol!... Au moins, dites-en un, un seul qui me 
prouve que vous m'écoutez, et je vous parlerai à 
travers la [)orte... Quand vous saurez tout, je suis 
sûr que vous me pardonnerez... D'ailleurs, je ne 
vous demande rien, rien que de m'écouter... En- 
suite , je ferai tout ce que vous voudrez : je vous 
délivrerai de moi !... Mais vous êtes juste! vous 
êtes bonne ! vous ne pouvez pas me condamner 
sans m'entendre!... Comment? rien !... rien!... 
mon Dieu 1 mon Dieu !.. c'est pour en mourir ! 

Il parlait ainsi , toujours à genoux , les mains 
plaquées sur la porte , et la tête renversée eu ar- 
rière ; puis son corps affaissé retomba sur ses ta- 
lons. Un instant après, ne pouvant concilier ce si- 
lence impitoyable avec le caractère compatissant 
d'Anoelica, avec les ténioigna<jes récents de son 
amour, il se redressa, colla son oreille à la porte, 
pour s'assurer si elle était encore dans la chambre. 
'N'entendant rien, il ébranla plus fortement la 
serrure ; et d'une voix plus haute et à la fois plus 
tendre : 

— Augelica 1 dit-il, mon amie! mon amour! ... 



KAUFFMANN. 351 

Puis se reprenant aussitôt , de peur de Toffenser 
par ces termes familiers : — Madame!... miss 
Kauffmann?... êtes-vous là? Est-ce que vous êtes 
en train de vous habiller?... Eh bien!... je vais 
attendre... Est-ce que vous ne voulez pas que je 
vous parle?... Eh bien! ordonnez-moi de me 
taire , et je me tairai ! ... Mais au moins dites-moi 
donc un mot, pour que je sache ce que dois faire ! 

Il fit une nouvelle pause , mais sans plus de suc- 
cès. Toujours même immobilité , même silence. 

— Est-il possible?... Comment êtes-vous si 
cruelle?... Quand je vous dis que j'ai été moi- 
même trompé par cet infâme!... que c'est mon 
amour qui m'a aveuglé!... oui, ma cause est la 
vôtre!... Laissez faire!... je vous vengerai!... 
Mais je ne voudrais pourtant pas mourir sans 
mètre justifié!... Oh! écoutez-moi! De grâce, 
écoutez-moi ! 

Il continua à supplier ainsi, à protester, à crier, 
à heurter à la porte, jusqu'à ce que le désespoir 
s'emparant de lui , il se roulât sur le tapis de la 
chambre, où il finit par rester épuisé de fatigue 
et de douleur. 

Jl était là comme un mort , sans mouvement , la 
face contre terre , ne donnant d'autre indice de vie 
que de rares et sourds gémissements, lorsque le 
bruit d'une voiture, qui sortait de la cour de l'au- 
berge, vint l'arracher à cet état d'insensibilité. 



.-^2 ANGELIGA 

tfjrpressenlinient douloureux le saisit, lise releva 
et courut à une fenêtre qui donnait sur la route!.. 
C'était sa chaise de poste avec Angelica !... 

A celte vue , il pousse un cri de détresse , et s'é- 
lance , éperdu, après elle mais au moment de 

sortir de la chambre , il s'aperçoit qu'il est en che- 
mise!... contre-temps! il faut qu'il s'habille! 
vite ! vite ! où sont ses vêtements ! . . . lis sont sous 
ses yeux, et il ne les voit pas. 11 les tient en main, 
et il les cherche encore. Il se trompe en les mettant. 
Plus il se presse , moins il avance !... et pendant 
qu'il perd un temps précieux , Angelica fuit vers 
Londres à toute bride. 

Enfin , il s'est à demi-vêtu , et en un clin d'oeil 
ii a franchi .l'escalier et la cour : il est sur la rou- 
te!., mais la fugitive est déjà hors de vue!... Il ne 
songe pas à prendre un cheval dans l'auberge: il 
ne songe qu'à courir après elle, à l'atteindre, à la 
voir, à lui parler, à la retenir, ou à mourir de dés- 
espoir. 

11 court donc, il court de toute la vitesse de ses 
pieds, sans rej)rendre haleine, sans ménager le 
peu de forces qui lui restent. Aussi, bientôt le 
cœur lui manque, et il tombe évanoui au pied 
d'une haie 

Il ne resta pas longtemps sans être aperçu par 
des marchands qui se dirigeaient du côté de Lon- 



KAUFFMANN. 353 

dres , et sans être rappelé par eux à la vie. Mais il 
ne fallait plus songer à continuer sa course infruc- 
tueuse. Ayant donc remercié les braves gens qui 
l'avaient secouru, il s'en revint traînant le pas, et 
le cœur navré, vers cette auberge pleine des plus 
doux et des plus cruels souvenirs. Il y trouverait un 
cheval , et pourrait encore atteindre Angelica. 

On était au mois d'octobre ; il tombait depuis 
la veille une pluie fine et glacée. Sa course l'a- 
vait mis tout en sueur: il fut pris d'un violent fris- 
son en se relevant de cette terre mouillée , et la 
faiblesse de ses jambes ne lui permettait pas de 
marcher assez vite pour se réchauffer. Quand il 
arriva à l'auberge, il se sentit même assez malade 
pour être hors d'état de se tenir à cheval ; et il se 
disposait à louer une chaise , lorsqu'il reconnut 
dans la cour la voiture deShelton. 

Cette vue changea le cours de ses idées , il ne 
respira plus que la vengeance. Il se fit indiquer 
l'appartement du baronnet; l'indignation avait 
ranimé ses forces: il monta précipitamment l'esca- 
lier, ouvrit la porte avec violence, et se trouva face 
à face avec son ennemi. 

Shelton était en train de prendre du chocolat, 
en parcourant les gazettes. 

Frédéric accourait pour le saisir à la gorge, pour 
le frapper au visage ! . . mais à la vue de cet homme 
si calme, de cet homme qu'il s'était habitué à ai- 

II. 25 



334 ANGELICA 

mer, à respecter, à craindre, il s'arrêta interdit. 
Ce ne fut qu'un instant; mais cet instant suffit 
pour enchaîner sa violence; et sans aller jusqu'à 
lui : 

— Monsieur, lui dit-il d'une voix altérée, vous 
m'avez fait une visite ce matin : je viens vous la 
rendre I 

— Je vous attendais , dit froidement Shelton , 
posant sur la table la gazette qu'il tenait à la 
main. 

— Ah! vous m'attendiez!... alors je n'ai pas 
besoin de vous dire ce que je viens faire ici 

— Tout ce que vous pourrez dire ou faire est 
excusé d'avance : je le pardonne à votre désappoin- 
tement. 

— Vous le pardonnez ! s'écria Frédéric indi- 
gné. Mais moi , je ne vous pardonne pas, entendez- 
vous : il faut que je me venge! 

—Ah! vous voulez vous venger?.. Eh bien? tant 
mieux! Vous trouverez dans votre cœur l'explica- 
tion de ma conduite ; vous comprendrez le besoin 
que, moi aussi, j'ai eu de me venger. 

— Vous venger?... Eli ! de qui? D'une femme 1 

— Oui, d'une femme! s'écria Shelton en se le- 
vant. Savez-vous, pour en parler, ce qu'elle m'a 
fait , cette femme ! 

— Je sais qui elle est!... Je sais que c'est la 
candeur, la pureté, l'innocence même ! 



KAUFFMANIV. 355 

— Dites Porgueil etThypocrisie!... Voiisa-t-elle 
avoué, celte femme candide , qu'elle a payé mes 
bontés de la plus odieuse trahison? Vous a-t-elle 
dit que c'est elle qui a allumé entre nous la guerre, 
une guerre qui a failli me coûter l'honneur et la 
vie? 

— Je ne vous crois pas. 
Shelton réprima un mouvement. 

— Et si je consens à vous le prouver? 

— Je nevous crois pas, vous dis-je: c'est un faux- 
fuyant... Mais quand cela serait!... Laissons là les 
absents. Parlons de moi... Que vous avais-je fait 
pour me perdre? vous âvais-je trahi, moi?... Qui 
vous forçait de me secourir, de vous insinuer 
dans ma confiance , de m'élever au comble de la 
félicité, pour me précipiter dans cet abîme?... 
Moi qui aurais donné ma vie pour vous 1... Oh ! 
c'est infâme!... 

11 n'avait pu retenir un sanglot. Shelton essaya 
de profiter de cet attendrissement ; et pendant que 
Frédéric, en proie à la plus vive agitation, allait 
et venait dans la chambre : 

— La douleur vous rend injuste , mon pauvre 
enfant, dit-il. Ce n'est pas moi qui vous ai perdu. 
Votre désastre était impossible à cacher. J'avoue 
que je n'ai pu me refuser le plaisir de l'apprendre 
à celte orgueilleuse ; mais elle allait le savoir d'un 
instant à l'autre, et je ne vous ai fait aucun tort. 



ôô() AiXGELlCA 

Au contraire, vous ne pouviez être instruit trop 

tôt de cette terrible nouvelle. 

— Il fallait donc me la donner hier, à Téglise, 
avant de signer au contrat. 

— Qui vous dit que je Tavais? 

— Vous Taviez ! Vous avez dressé à loisir tout 
cet échafaudage, pour le faire crouler au jour fixé 
par vous. Vous ne nVen imposerez plus! 

A cette apostrophe, le feu monta au visage de 
Shelton. 

— Vous êtes UQ enfant ! s'écria t-il en haussant 
les épaules. 

— Oui , sans doute , je suis un enfant d'avoir 
cru à votre humanité!... Oui, je suis un enfant, 
et c'est bien là-dessus que vous avez compté. Vous 
vous êtes dit : j'ai affaire à un enfant et à une 
femme, je ne risque rien !... Mais ne vous y fiez 
pas : j'ai bien vieilli depuis ce matin ! 

— Vous êtes un enfant , vous dis-je ! Vous le 
voyez bien à ma patience! 

— Votre patience me prouverait plutôt le con- 
traire. 

Les rôles avaient changé. A présent , le jeune 
homme était immobile , et c'était Shelton qui par- 
courait la pièce à grand pas. 

— Eh bien! soyez content. Oui , j'avais sur moi 
la lettre. Il dépendait de moi d'empêcher le ma- 
riajjc ; mais il me convenait qu il se lit! qu'il se 



KAUFFMANN. 357 

consommât ! je tenais à humilier l'arrogante : je 
l'ai fait ! et elle peut se plaindre , car la leçon a été 
sévère. Mais vous, qu'avez-vous à dire? J'ai mis 
dans vos bras une fille charmante, une fille que 
vous aimez , une fille dont le talent est un patri- 
moine. Quoique son mari , je vous aurais continué 
mon intérêt : je vous aurais aidé à faire valoir vos 
droits sur elle. 

— Mes droits? Juste ciel ! 

— Ceux de cette nuit, meilleurs que ceux de 
l'église. Je vous réconciliais à mes dépens, je 
prenais toute la responsabilité de votre aventure; 
ou bien , si vous vous sentiez trop timide , ou 
qu'une nuit vous eût suffi, je vous assurais un 
sort partout où il vous aurait convenu de vivre... 

— Assez ! assez ! vous me faites horreur ! . . . 

— Prenez garde, Frédéric, je vous ai tiré du 
néant; je puis vous y faire rentrer ! 

— Y rentrer!... ne suis-je pas mille fois plus 
bas? ' 

— A qui la faute ?.'?. votre conte bleu , est-ce 
moi qui l'ai inventé ? 

— Ce pouvait être une erreur : vous en avez 
fait un crime. Mais si j'ai été voire instrument , 
je ne serai pas votre complice ! 

— Soyez tout ce qu'il vous plaira; mais com- 
mencez par sortir d'ici. 

— Avec vous , je |)résuine ! 



358 ANGE Lie A 

— Ab ça! mon petit ami , pas de tragédie!... 
Voici mon dermier mot : Ou le néant , ou ma 
protection. 

— Ou votre vie , ou la mienne ! 

— Volontiers, quand vous m'aurez prouvé que 
vous êtes le comte de Horn. 

— Pour miss Rauflmann . pour Tunivers , je 
suis un imposteur; mais pour vous, monsieur, je 
suis le comte de Horn ! 

— Pour moi , vous êtes un laquais! 

— Un laquais!!! eh bien! soit... mais alors 
vous vous battrez avec un laquais ! 

— Quelle plaisanterie? 

— Laquais ou non , vous vous battrez avec moi, 
vous dis-je. Vous m'avez appris à commettre des 
crimes : ne me poussez pas à bout ! 

Frédéric avait posé la main sur des pistolets de 
voyage que Shelton avait oubliés sur une table. 
Celui-ci vit bien qu il fallait céderé — 

Céder!... ses dents brovèrent sa lèvç^^de rage. 

— Ma foi ! dit-il , vous avez pris le bon moyen ; 
car du diable si , sans cela , j'y aurais jamais con- 
senti' Allons , puisqu'il le faut, prolongeons d'un 
instant la fiction. Vous êtes l'ollensé : vos 
armes? 

— L'épée. 

— C'est l'arme des gentilshommes, le lieu? 



KAUFFMANN. 359 

^ — Je ne connais pas le pays : parlons ensemble; 
nous choisirons chemin faisant. 

— Soit... et l'heure? 

— Sur-le-champ. 

— Comment? comment?... bien que le danger 
ne soit pas grand, encore faut-il que j'aie le temps 
de mettre ordre à mes affaires : A demain matin, 
s'il vous plaît. 

— Eh I monsieur, un testament n'est pas si long 
à écrire I 

— Le vôtre, je conçois... d'ailleurs, vous ne 
comptez pas vous battre sans témoin j en avez-vous 
un? 

— Mon Dieu ! que de difficultés! je prendrai le 
premier venu... mon domestique. 

— Ah!... assez d'un! 

Ce dernier outrage faillit coûter cher au baron- 
net; et malgré toute son intrépidité, il ne put 
s'empêcher de tressaillir en voyant la main de 

Frédéric se crisper sur uii des pistolets ! mais 

ce fut un mouvement involontaire , et aussitôt 
contenu. 

— A la bonne heure! dit Shelton, reprenant 
son ironie avec son assurance , je me disais aussi 
que vous aviez fait choix de l'épée. 

Frédéric se contenta de répondre par un sourire 
de mépris , et, comme il se retirait : 



360 ANGELICA KAUFFMANN. 

— A demain ! répéta Shellon , je serai à votre 
porte au point du jour. 

— J'y compte , dit Frédéric , et il sortit sans 
ajouter un mot. 



XVII. 



Frédéric venait d'être abreuvé d'humiliations ; 
mais il avait forcé Shelton d'accepter un duel , et 
bientôt il prendrait sa revanche. Tout entier à sa 
vengeance, il s'occupa immédiatement des moyens 
de la satisfaire ; et , ne connaissant personne qui 
put lui servir de témoin , il descendit chez le 
maître de l'auberge, afin de savoir de lui quels 
étaient les voyageurs qui s'y trouvaient en ce 
moment. 

Soit que la maison fût peu remplie, et que 



362 ANGELIGA 

l'aubergiste craignît de donner une opinion dés- 
avantageuse de la prospérité de ses affaires; soit 
que le départ précipité d'Angelica, Frédéric cou- 
rant après elle , le scandale de ces événements 
étranges qui n'avaient point échappé à l'œil du 
maître, eussent fait perdre au jeune étranger une 
bonne partie de la considération dont il jouissait 
la veille , Thôte prit un air important, et répondit 
que sa maison n'était habitée que par des gens 
respectables; que les devoirs de son état lui impo- 
saient la plus grande discrétion ; qu'il ne pouvait 
pas donner la liste des personnes qui l'honoraient 
de leur confiance, sans savoir l'usage qu'on en vou- 
lait faire; et que, lorsqu il connaîtrait le but de la 
question , il verrait s'il lui était possible de se dé- 
partir , sans inconvénient , de sa réserve habi- 
tuelle. 

Cette réponse était faite d'un ton suffisant , que 
Frédéric fut tenté de relever; mais se rappelant sa 
position, il se contenta de répliquer qu'il ne sup- 
posait pas tant de gravité à sa demande , et qu'on 
n'avait qu'à la regarder comme non avenue. 

Après ce peu de mots , il avait quitté brusque- 
ment l'aubergiste, et était entré dans la cour. Un 
honmie, dont la mise étailcelle d'un marchand, s'y 
promenait d'un airdéscouvré. Frédéric prit le parti 
de s'adresser à lui , et s'informa s'il comptait 
passer la nuit à Windsor. 



KAUFFMANN. 565 

La toilette de Frédéric, quoique fort en désordre, 
auuonçait un gentilhomme. L'inconnu parut flatté 
de se voir adresser la parole , et répondit , avec 
Tempressement obséquieux d'un inférieur, que 
très-probablement il y coucherait; qu'il attendait 
un convoi de chevaux dont il venait de faire l'ac- 
quisition pour son commerce, et qu il avait à 
diriger sur Londres , où il demeurait Lower- 
Brook-Street, Hanover-Square. 

Frédéric aurait préféré se présenter devant 
Torgueilleux baronnet avec un autre témoin; mais 
il s'était avancé , et d'ailleurs il n'avait guère le 
choix. Il expliqua au marchand de chevaux le 
service qu^il attendait de son obligeance. 

Celui-ci avait plus' d'une raison d'accepter la 
proposition. 11 était enchanté de pouvoir se frotter 
à des gentilshommes , et spéculait déjà sur le 
bon office qu'il allait rendre à un jeune homme 
qui paraissait être riche. Il ne s'enquit pas du 
sujet de la querelle, ni du nom des combattants; 
sa curiosité n'alla point au-delà de l'heure fixée 
pour le rendez-vous. Frédéric la lui apprit , en 
lui exprimant un regret poli de le faire lever sitôt; 
mais notre homme avait l'habitude de s'éveiller de 
bon matin, et répondit de son exactitude. 

— Mais si vos chevaux arrivaient dans Tinter- 
valle, demanda Frédéric, ne seriez-vous point 
obligé de partir? 



364 ANGE Lie A 

— Non, non , monsieur ; je resterai, dans tous 
les cas. 

Délivré de ce soin plus tôt qu'il n'avait espéré , 
Frédéric remonta à son appartement. Il avait 
hâte de s'y enfermer : car il lui semblait qu'il 
portait sa honte écrite au front. 

Lorsqu'il fut devant la porte, il s'arrêta 1... com- 
ment oser revoir ce lieu de désolation ? comment 
affronter de si déchirants souvenirs? 

11 avait posé la main sur la clef; mais, sentant 
ses jambes fléchir et son cœur battre avec vio- 
lence, il restait là , immobile, sans avoir le cou- 
rage d'avancer ni de s'éloigner, lorsqu'un bruit de 
pas dans le corridor, le détermina à entrer. 

La chambre n'était plus telle qu'il s'attendait à 
la trouver ; elle avait été rangée en son absence, 
et tous les souvenirs qu'il redoutait avaient dis- 
paru. A cet aspect , il demeura frappé de stupeur. 
Sa poitrine se gonfla. Cette métaniorphose impré- 
vue, loin d'être un adoucissement à sa douleur, ne 
fit qu'en accroître l'amertume. Cette chambre, 
dans l'état où il l'avait laissée, ce lit défait, tous 
ces objets en désordre lui auraient parlé d'Ange- 
lica ; c'étaient autant de témoins de son infortune, 
autantde confidents et de consolateurs. Mais main- 
tenant, rien!... plus rien!... C'étaient des étran- 
gers, des indifférents!... Une main invisible , une 
main maudite avait tout effacé, avait rompu les 



KAUFFMANN. 565 

derniers liens qui l'unissaient à sa maîtresse! Le 
naufrage était accompli : Tonde avait repris son 
niveau ! 

La porte elle-même de la pièce attenante, cette 
porte inexorable était ouverte. Ah ! que n'eût-il pas 
donné pour qu'elle le fût deux heures plus tôt! A 
présent , quelle amère dérision de lui faire pas- 
sage ! 

Tout en faisant ces réflexions , il entra dans 
cette pièce , pour y chercher quelques traces de la 
présence d'Angelica. Hélas!... partout le même 
ordre ! partout la même et froide insulte au bou- 
leversement de son âme! 

Mais une autre porte était ouverte aussi ; elle con 
duisait à une troisième chambre. Il y pénétra. 
Quelle lueur d'espoir ! peut-être , c'était dans cette 
chambre qu'elle s'était réfugiée , qu'elle s'était ha- 
billée. De là, les portes fermées, elle avait pu ne 
pas l'entendre frapper , ne pas entendre du moins 
les raisons convaincantes 5 les touchantes paroles 
qu'il lui avait adressées. Oui , oui, il n'était arrivé 
jusqu'à elle qu'un bruit privé de sens ; car elle 
n'aurait pu résister à de si ferventes prières! 

La découverte d un ruban sur une table confirma 
sa supposition, et répandit une goutte de baume 
sur les plaies de son cœur ulcéré. 11 saisit ce ruban, 
et le couvrit de baisers et de larmes!... Toute res- 
source n'était pas perdue!... Oh! non!... elle 



566 ANGE Lie A 

n'avait pas été inflexible , impitoyable ! ... et quaud 
elle le verrait, et quand il pourrait se justifier!... 

Hélas! un devoir impérieux le retenait loin 
d'elle!... mais raccomplissement de ce devoir 
était lui-même une justification. Oh ! quand il se 
présenterait devant elle , couvert du sang de Tin- 
fâme, c'est alors qu'il aurait droit de parler ! 

Vaine illusion ! il ne la reverra plus'... Un duel 
avec Shelton, c'est la mort; une mort infaillible!... 
Eh bien I soit ! . . . la mort ! . . . La mort est la bien- 
venue quand on est déshonoré , quand l'existence 
est à jamais flétrie !... Mourir, c'est rendre à An- 
gelica la liberté!.. Mais du moins ne pas mourir 
seul, sans se venger, sans la venger!... Mourir!... 
mais dans le sang de Shelton , sur son cadavre I... 
Et qui sait? peut-être honoré d'un regret d'Ange- 
lica! 

Son parti est pris! Il fondra sur son ennemi , 
sans feinte, sans précautions, en désespéré!... 
Mais cette double mort'quil espère n'est pas une 
justification suffisante. Il faut que la vérité soit 
connue! 11 faut qu'Angelica sache bien qu'elle n'a 
point piostilué son amour à un cœur qui en était 
indigne. Il va profiter du temps qui reste pour lui 
écrire! Il va lui prouver qu'ils ont été trompés 
tous deux , tous deux victimes ! . . . que Shelton seul 
est un uïonstrc indigne de pardon! 

Kanimé par colle pensée, il revint préeipitam- 



KAUFFMANN. 367 

ment dans sa chambre à coucher ; et ayant sonné 
son valet , il lui demanda ce qui était nécessaire 
pour écrire. 

Les idées se pressaient en foule dans sa tête ; il se 
sentait certain de persuader, d'attendrir... Et son 
domestique qui ne reparaissait pas !... 

Enfin il arriva. 11 avait été retardé par le mar- 
chand de chevaux qu'il venait de rencontrer au bas 
de l'escalier. 

— 11 prie monsieur le comte , dit-il , de vouloir 
bien recevoir ses excuses , et de ne pas compter 
sur lui pour demain. Ses chevaux sont arrivés plus 
tôt qu'il ne croyait , et il va partir avec eux. 

— Comment , partir ? Mais il m'a positivement 
promis de rester ! Etes-vous sûr d'avoir bien com- 
pris? 

— Très-sûr, monsieur le comte. On est en train 
de seller son cheval. 

— Mais , c'est indigne ! 

Frédéric descendit en toute hrUe dans la cour , 
et y rejoignit son homme qui effectivement met- 
lait le pied à l'étrier, et qui lui répéta l'insuffisante 
raison que le valet de chambre avait déjà donnée. 
Et comme Frédéric lui rappelait que cette objection 
avait été prévue , le maquignon , poussé dans ses 
derniers retranchements , finit par avouer le vrai 
motif de ce changement subit de résolution. 

— Lorsque j'ai pris l'engagement de servir de 



368 ANGELICA 

témoin à monsieur le comte , j'ignorais quel était 
son adversaire ; mais à présent que j'ai lieu de 
soupçonner que ce pourrait bien être sir Francis 
Shelton , monsieur le comte voudra bien m'excu- 
ser de reprendre ma parole. Sir Francis Shelton 
est un grand amateur de chevaux : il m'honore 
souvent de sa confiance, et si je m'avisais de servir 
de témoin à son ennemi , il me retirerait sa pro- 
tection. Monsieur le comte a pu voir que je ne 
demandais pas mieux que de 1 obliger ; mais je 
suis père de famille, et il est trop juste pour exiger 
que je lui sacrifie mes intérêts. 

Il n'y avait rien à répondre à un argument si 
concluant. Et puis, comment discuter avec un 
homme qui vous refuse un service? Frédéric lui 
tourna le dos. 

Quel supplice , d'avoir à recommencer sur nou- 
veaux frais , à courir encore la chance d'un refus I 

Il soupirail en pensant .à 1 inique influence de 
la richesse , lorsqu'il avisa un autre voyageur qui 
avait été attiré devant la maison par le désir d'exa- 
miner les chevaux qui partaient. C'était un homme 
d'environ soixante ans, bien mis, Tair doux 
et res()ectable. Frédéric, avare de son temps et 
enhardi par la nécessité, s'approcha de lui, lui 
exposa sans préambule qu'il avait un duel, que 
le témoin sur lequel il comptait venait de lui man- 
quer de parole; qu'étant étranger , il ne savait où 



KAllFFMANN. 569 

en trouver un autre, et le pria de vouloir bien 
le tirer d'embarras. 

— Monsieur, répondit le vieillard, les duels ne 
sont plus guère de mon âge; et par principe, je 
les ai toujours désapprouvés. Cependant la pré- 
vention favorable que votre jeunesse et votre exté- 
rieur m'inspirent, et le bonheur que j'aurais à 
pouvoir concilier votre différend, sont des considé- 
rations qui ont bien aussi leur valeur à mes yeux. 

— Je suis touché de vos bontés , monsieur , dit 
Frédéric ; mais ce serait en abuser, que de vous lais- 
ser croire à la possibilité d'un accommodement. 
Le duel a une cause trop grave... 

— Trop grave !.. et laquelle? 

— Oh ! monsieur ! que ma réponse ne vous 
décide pas à un refus 1... je ne puis vous dire le 
sujet de la querelle. Mais soyez sûr [qu'il n'y en a 
jamais eu de plus sérieux , de plus légitime. 

— Diable!.,, servir de témoin dans un duel 
dont on ignore le motif!... jeune homme savez- 
vous que vous me proposez là un rôle bien déli- 
cat? Comment! pas d'accommodement possible?., 
réfléchissez bien. 

— Non, monsieur; il n'y en a pas. 

— C'est donc un duel h mort? 

— A mort. 

— Diable! diable!.... et quel âge a voire ad- 
versaire? 

n. '2>. 



">70 ANGELICA 

— Quarante ans. 

— Le double du vôtre. Huml... et quel est 
Toffensé ? 

— C'est moi , monsieur. 

— Allons , voilà deux considérations qui me 
déterminent; d'ailleurs, si je ne peux pas vous con- 
cilier, je puis être utile d'une autre manière : je 
suis chirurgien. 

— Vous acceptez donc, monsieur?... 

— Oui , j'accepte. 

— Oh! monsieur! que je vous remercie! dit 
Frédéric les larmes aux yeux, et serrant les mains 
du vieillard avec effusion. 

— Et à quand le rendez-vous? demanda ce- 
lui-ci. 

— Demain, au point du jour. Si vous permet- 
tez, mon domestique ira vous éveiller. 

— C'est inutile : je me ferai éveiller par un gar- 
çon de l'auberge. N'ayez point d inquiétude : je 
serai à votre porte à l'heure dite. 

Frédéric lui renouvela ses excuses et ses remer- 
ciements. Il avait pris congé de lui on se félici- 
tant d'avoir si vite et si bien remplacé le prévoyant 
maquignon , lorsqu'au souvenir de ce dernier il 
fut pris d'un scrupule ; et revenant sur ses pas, de 
peur d'un désappointement nouveau : 

— Monsieur, dit-il au vieillard, j'oubliais de 



KAUFFMANN. 371 

vous prévenir que mou adversaire est sir Francis 
Shelton. 

— Grand bien lui fasse I Je ne le connais pas. 

— Vous n'avez donc aucune objection à me ser- 
vir de témoincontre lui ? 

— Aucune. 

— A demain, alors. 

— A demain. 

Frédéric remonta dans sa chambre, que son 
valet n'avait point quittée. 

— J'ai beaucoup à écrire ce soir, lui dit-il ; ayez 
soin que je ne sois pas dérangé. Demain matin, 
je sortirai de très - bonne heure , au petit jour ; 
peut-être vous emmène rai -je. Dans tous les cas, 
j'aurai quelques ordres à vous donner: tenez-vous 
donc prêt; je sonnerai quand j'aurai besoin de 
vous. 

— Il est près de quatre heures : monsieur le 
comte ne veut-il pas commander son dîner? 

— Non, je ne dînerai pas... je suis malade ! ... 
cependant.... apportez-moi du thé, et refaites le 
feu , . . . un grand feu , ... j ai froid. 

Ses ordres exécutés et son domestique parti , 
Frédéric se mit à sa table et prit la plume ; mais 
quand il se trouva seul , devant son papier, il ne 
sut plus par où commencer sa défense. Il eut 
beau chercher à rallier ses idées , elles passaient 
dans son esprit comme des ombres insaisissables; 



"72 ANGELICA 

un bandeau de fer lui serrait le front, ses tempes 
hallaiont avec violence: il posa dessusses mains 
glacées pour les rafraîchir, pour en comprimer les 
battements ; et, les deux coudes sur la table, il s'ab- 
sorba dans les souvenirs les plus douloureux. 

Enfin, la plume, en tombant de ses doigts, Tar- 
racba aux tortures de ce rêve. Il la reprit ; mais 
la vue de son lit nuptial , de ces rideaux qui lui 
semblaient toujours près de s entr'ouvrir pour 
laisser passer la tête de SheltoD, le replongea dans 
le même abîme de pensées. Ne pouvant plus sup- 
porter celte vue , il changea sa chaise de place ; 
mais il se trouva vis-à-vis de la porte fatale qui 
Tavait séparé, pour toujours sans doute, d'Ange- 
lica... Le domestique 1 avait refermée, afin que la 
chambre restât chaude. Cette porte fermée trou- 
bla Frédéric; la fièvre le dévorait; il ne pou- 
vait s'empêcher de regarder à tout instant cette 
porte, comme s'il allait la voir s'ouvrir sous la 
main d Aiigelica. 

La nuit approchait; cetlefascination devint telle, 
qu'il sentit le besoin de lui ôter tout prétexte , s'il 
voulait se mettre en état de remplir la tâche qu'il 
s'était prescrite. Faisant donc un eilort sur lui- 
même, il se leva, alluma une bougie, alla rouvrir 
la porte; et, ()()ur convaincre à la fois sou esprit 
et doniptor ses sens révoltés , il pénétra de nou- 
veau dans les deux chambres voisines, et en fit le 



KAUFFMANN. 575 

lour; puis il revint s'asseoir à sa lable, lésolu à ne 
pjus lever les yeux de son papier. 

Mais ce remède fut impuissant. Il commença et 
déchira vingt lettres sans avoir pu aller au de-là des 

premiers niots : madanie Angelica miss 

Kauifinann et il finit, de découraoement, par 

se laisser tomber sur la table... Puis, se redressant 
tout à coup : 

— Comment! il mefaudra mourir sous le poids 
de cette infamie!... conmient! elle me croira le 
complice de ce monstre!... comment! elle remer- 
ciera le ciel de ma mort 1 Oh ! non ! non ! 

Il faut qu'elle sache la vérité!... toute la vérité!... 
Oui î c'est cela !... une confession !... une confes- 
sion entière , sans restrictions , sans déguise- 
ments, telle que j'aurai un jour à la faire devant 
Dieu ! 

Il n'eut pas plutôt pris cette résolution , que ses 
idées s'éclaircireut, et que sa plume commença à 
courir rapidement sur le papier. 

Si sa justification était possible, elle devait res- 
sortir des faits : il les exposa, avec partialité peut- 
être, mais avec candeur. 

Il retraça les raisons qu'il avait eues de se croire 
dépouillé de son nom et des droits de sa naissance, 
par un échange frauduleux ; l'opinion des paysans 
d'Aspa, l'infériorité de son condisciple, la partia- 
lité de la veuve Brandt, les conférences myslérieu- 



374 AKGfcLICA 

ses (Ju comte avec Tabbé et la nourrice; le front 
soucieux du père , sans doute en proie aux soup- 
çons; sa décision au départ, considérée comme 
une épreuve; les paroles prophétiques de Tabbé 
sur les vues de la Providence, réalisées par la chute 
du traîneau et par la rencontre deShelton. 

Ensuite, il expliqua par quelle pente insensible 
il en était venu à s'arroger ce titre, courageuse- 
ment refusé d'abord en dépit de ses convictions 
d'enfance, et de l'humiliation d'un tel aveu ; l'in- 
fluence de la persuasion, lentement acquise, d'un 
arbitre désintéiessé ; l'ascendant des bienfaits les 
plus signalés sur un cœur reconnaissant; l'autorité 
du caractère , de la capacité , de l'expérience , du 
rang et de la richesse, sur un esprit novice, accou- 
tumé à une obéissance passive; ses hésitations, 
fixées par 1 obligation de payer avec l'argent de la 
cassette , et de prendre un passeport à Gothem- 
bourg ; les nouveaux titres de son sauveur à sa con- 
fiance, à son dévouement : tant les soins pris à la 
campagne pour le façonner à sa nouvelle condi- 
tion, que les crédits ouverts à Londres pour l'aider 
à la soutenir jusqu'au jour du succès des démar- 
ches faites en Suède. 

Puis, mouillant le papier de ses pleurs, il ra- 
conta comment, devenu amoureux, l'absence 
même d'espoir avait encouragé son amour,... que, 
malgré T ivresse d'un aveu reçu, il se disposait à 



KAUFFMANN. 375 

tout révéler le lendemain , lorsque la bague, re- 
marquée à son doigt , Tavait forcé de laisser lady 

M. Veertvort faire la demande de mariage 

Comment, ce pas franchi, il avait exigé que la noce 
fut différée jusqu'à la conclusion de ses affaires... 
et comment, pressé de tout côté de consentir à la 
publication des bans, privé de l'appui de Shelton 
sur qui il comptait pour gagner du temps, rassuré 
par la dernière lettre de Tagent qui promettait le 
succès définitif des négociations pour le prochain 
courrier, il n'avait plus trouvé dans son cœur 
amoureux la force nécessaire pour résister davan- 
tage. 

Après cette longue et minutieuse confession , 
il s'arrêta. 11 venait de soulager sa conscience, de 
s'entretenir avec sa maîtresse ; il se sentit un peu 
réconcilié avec son affreuse position. 

Le feu s'était éteint, il sonna son valet pour 
le rallumer. La pluie battait contre les vitres, et 
la chambre était glacée. 

On n'était point venu , et il allait sonner de 
nouveau, lorsqu il entendit une horloge du voi- 
sinage : trois heures !... Son domestique devait 
être couché depuis longtemps ; il ne voulut pas l'é- 
veiller: il savait trop maintenant le prix du som- 
meil !... 

Il essaya de rallumer lui-même le feu sans 
y réussir. 11 avait la gorge sèche : il but coup 



57G A.NGLl.lCA 

sur coup plusieurs lasses de Uié iroid , car il u a- 
vaitplus d'eau chaude. Mais, en apaisant pour un 
inslant la soif qui le dévorait, il aufjmenta Tinten- 
sité de sa fièvre ; et lorsqu'il reprit la plume, sa 
main tremblante fut |)lus d'une heure à tracer le 
peu de nîols suivants : 

«Voilà la vérité!... voilà ma déplorable his- 
toire!., tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai cru !.. 
Je ne vous écris pas pour vous faire partager mes 
espérances : je n'eu ai plus' njes convictions : 
elles m'abandonnent! Tout n'élait qu'illusion, 
j'en ai bien peur!... Hélas!., hélas!., être désabusé 
si tard ! 

» Je ne vous écris pas pour solliciter mou pardon: 
je ne le mérite point. Mon silence a été une trahi- 
son : rien ne peut atténuer mes torts envers vous, 
et j'en subirai toutes lesconsé<juences. C'est votre 
choixseul que je veux justifier. Vous m'avez aimé, 
Angelica , el votre amour n'a pu s'abaisser jusqu'à 
un criminel ! Vous avez aimé un malheureux sans 
expérience, élevé hors du monde, ébloui de son 
éclat , un jeune homme timide , crédule , qui n'é- 
tait pas capable de résister à toutes les séductions 
du ciel et de l'enfer. C'est là ce que je veux que 
vous sachiez , ce qu'il faut que le monde apprenne, 
c'est le seul adoucissement possible au malheur le 
plus irréparable ! 



KAUFFMANN. 377 

» Oh ! croyez-moi ! croyez-moi !... c'est la lettre 
d'un mort que vous lisez! Demain, je me bals avec 
Tinfâme!... Demain , vous serez vengée, vengée 
doublement ! car il me tuera ; mais j'espère ne pas 
mourir seul ; et tel faible qu'on soit, on est bien 
fort quand on a fait le sacrifice de sa vie. 

» Adieu! un dernier adieu! un adieu éternel !... 
Puisse chaque goutte de mon sang racheter une 
de vos larmes!... Vous ne me reverrez plus!... 
Oh! pour ma consolation, pour votre repos, ne 
me méprisez pas ! » 

» Frédéric. » 

il n'avait pas achevé de signer son nom, que 
ses forces, soutenues jusque-là par une excitation 
nerveuse, l'abandonnèrent; et sans cacheter sa 
lettre , il s'assoupit sur sa chaise , épuisé de fatigue 
et d'émotion. 

Lorsqu'il s'éveilla , ses membres étaient brisés , 
et il eut une peine extrême à se relever. Il était 
grand jour. Il craignit d'être en retard : pour- 
tant son témoin n'était pas venu. Sa montre, 
qu'il avait oublié de monter, était arrêtée ; mais 
à la clarté, au mouvement de la route, il était 
impossible de douter que l'heure du rendez- 
vous ne fût passée depuis longtemps. Aurait-ou 
frappé à sa porte, sans qu'il eut entendu?... 11 
s'empressa de sonner son valet de chambre. 



578 ANGELICA 

— Lewis, quelle heure est-il? 

— Sept heures et demie , monsieur le comte. 

— Est-ce que personne n'est venu me deman- 
der? 

— Personne, monsieur le comte. 

— C'est inconcevable!... J'attends quelqu'un, 
un vieillard qui loge ici, un chirurgien : allez vite 
savoir ce qui le retient... si par hasard il dormait 
encore, il faudrait l'éveiller. 

En attendant le retour de son valet, Frédéric 
remit à la hâte un peu d'ordre dans sa toilette. 
Avant qu'il n'eût fini , Lewis revint. 

— Monsieur le comte, ce monsieur dort encore. 

— Et vous ne l'avez pas éveillé? 

— Non, monsieur le comte. Je n'ai pas pu 
entrer chez lui : le garçon qui le sert n)'en a em- 
pêché. 

— Empêché!... pourquoi cela?... Amenez-moi 
ce garçon ! 

Le garçon appelé entra d'un air go^Tuenard. 

— Est-ce que ce vieux monsieur aurait détendu 
qu'on l'éveillât? demanda Frédéric. 

— Non, monsieur, il m'a dit tout le contraire, 
hier au soir, 

— Alors, pourquoi n'avez-vous pas laissé entrer 
mon valet <le chambre?... 

— Parce que je sais que ce n'est pas la peine. 

— Comment? pas la peine!... 



KAUFFMAiNiN. 579 

— Non : puisque sir Francis Slielton est parti. 

— Parti!!! 

— Parti cette nuit pour Londres. • 

— Parti ! 1 ! vous Pavez vu partir? 

— C'est ffloi-même qui ai fermé sa voiture. 

— Et il n'a rien dit? 

— Oh! si fait! 

— Eli bien? 

— C'est que... dit le garçon avec moins d'as- 
surance, et se dandinant d'une jambe sur l'autre. . . , 
je ne sais pas trop si je dois répéter... 

— Parlez ! je veux le savoir ! 

— Si vous le voulez absolument, monsieur, je 
vais vous le dire ; mais je crains. .. 

— Eh ! ne craignez rien, que de ne pas vous ex- 
pliquer quand je vous l'ordonne! 

— Eh bien ! monsieur — lorsque j'ai fermé la 
portière, sir Francis m'a chargé de vous dire... 
mais faites bien attention , monsieur , que ce n'est 
pas moi... 

— Ehl non! cent fois non! parlerez-vous? 

— Sir Francis m'a donc chargé de vous dire, 
reprit le garçon tout en reculant insensiblement 
vers la porte, qu'il partait, parce que 

— Parce que? 

— Parce qu'il ne se battait pas avec un laquais! 
Frédéric ne répondit rien ; mais il devint si pâle, 

que le garçon s'enfuit épouvanté. 



m) Ai>GhLlt:A 

Humilié devant son valet de chambre, le mal- 
heureux jeune homme hésita s il lui donnerait 
encore un ordre. Il craif^nait de s'exposer à quel- 
que nouvel outrasse. Cependant le domestique 
était resté immobile, et comme n'ayant rien en- 
tendu. Celte impassibilité était plus que Frédéric 
n'osait attendre, il se décida à conserver encore 
son rôle de maître; et le pria décommander sur- 
le-champ une chaise et des chevaux, de payer sa 
dépense, et de tout disposer pour leur départ. 

11 allait courir à Londres sur les traces du ba- 
ronnet, et obtenir de force la satisfaction à laquelle 
le traître espérait se soustraire. Il ajouta quelques 
mots à sa lettre pour annoncer à An^elica la fuite 
de leur ennemi, et racharnement qu'il mettrait 
à le poursuivre. 

La voiture était prête, il cacheta sa lettre, et 
se mit en route. Oh! quel voyage, après celui de 
ravant-veillel... 

Ce dernier coup, celte obli}][ation de lutter encore 
de démarches et de ruses, au moment où il croyait 
tenir sa vengeance et le repos éternel, avaient 
achevé deTécraser. 11 s'aflaissa comme un vieillard 
dans la voiture, et laissa tomber su tète sur sa poi- 
trine. 

A mesure quMls avançaient, il se sentit de plus 
en plus mal. Sa resj)iralion était extrêmement pé- 
nible... Dieu! s'il allait mourir!... mourir avant 



KAUFFMANN. 38i 

d'avoir vengé Angelica!... A cette idée effrayante, 
il se redressa subitement, lis étaient près de Lon- 
dres : son ressentiment prit le dessus; il ne songea 
plus qu'à combiner son plan de vengeance. 

Le plus simple, le plus prompt surtout, lui pa- 
rut le meilleur. Il irait droit à St-James'Square , 
forcerait la porte de Slielton , et cette fois, il ne le 
quitterait plus qu'il ne se fût vengé. 

La chaise venait de s'arrêter au coin de Hyde- 
Park, pour acquitter le droit de péage du lurn- 
pike : un homme se présenta à la portière. Que 
voulait-il? qui l'envoyait?.. Angelica?..Shelton?.. 
En une seconde, mille idées confuses se succédèrent 
dans l'esprit de Frédéric : il baissa la glace et se 
pencha vers l'homme qui paraissait vouloir lui 
parler... Mais quelle fut sa stupeur, lorsque celui- 
ci levant la main le frappa légèrement sur l'épaule, 
et lui dit : — Veuillez me suivre. 

— Vous suivre !... oij? 

— En prison. 

— En prison!... moi?... 

Le sergent, car c'en était un, pour toute ré- 
ponse lui tendit un papier. Frédéric, interdit, le 
parcourut des yeux, mais sans être assez maître de 
son attention pour le comprendre. Le sergent vit 
qu'il fallait lui venir en aide, et soulignant du 
doigt l'énoncé des motifs d'arrestation , il lui lut 



382 ANGELICA 

à haute voix : « A la requête de onze marchands 
de Londres. » 

11 ne fut pas difficile à Frédéric de deviner la 
main qui venait de creuser ce nouvel abîme sous 
ses pas. Shelton lui avait fait faire beaucoup de 
dépense à crédit; Shelton ameulait contre lui tous 
ces créanciers pour ne pas être forcé de se battre. 

Cette arrestation avait assemblé des curieux au- 
tour de la chaise. Les paroles prononcées par le 
sergent, les réponses des recors aux questions de 
la foule, l'eurent bientôt mise au fait; et déjà Ton 
y savait que ce mirliQor n'était qu'un valet qui 
avait pris le nom de son maître pour escroquer 
des sommes considérables. 

Il n'y avait qu à courber la tête!... fuite, résis- 
tance, transaction, rien n'était possible. Il fallait 
subir sa destinée!... 

Frédéric restait étourdi , la main sur ce fatal 
écrit, lorsque la voix du sergent lui intima de 
nouveau l'ordre de le suivre, 

— Dieu ! en prison ! . . . descendre vivant dans 
ce tombeau 1... et pas un ami au dehors!... et 
Shelton qui triomphe 1 et Angelica qui me maudit, 
qui me méprise! 

11 avait porté la main sur son cœur près de se 
briser : il sentit la lettre qu'il avait préparée. Ah ! 
du moins Angelica saurait la vérité ! 

La foule grossissait. Le sergent s'impatientait. 



KAUFFMANN. 585 

Il descendit de sa chaise de posle ; et, pendant que 
l'un des recorsfaisait avancer un carrosse de place, 
prenant à part son valet de chambre qui Técouta 
chapeau bas : 

— Lewis, lui dit-il, voulez-vous me rendre un 
dernier service ? prenez cette ieltre, allez à Golden- 
Square, et faites tout au monde pour la remettre 
à ... à son adresse. Mais ne la contiez à personne ! . . . 

remettez-la vous-même Vous m'entendez, 

Lewis, vous-même!... et, en la remettant, vous 
pourrez dire ce qui m'arrive. 

Le valet de chambre prit la lettre, et inclina la 
tête. 

La voiture était arrivée, et on pressait Frédéric 
d'y monter. 

— Adieu, Lewis ! adieu! Songez bien que cette 
lettre est ma seule espérance, ma seule consola- 
tion au monde! promettez-moi que vous la remet- 
trez vous-même. 

Lewis voulut prendre rengagement qu'on lui 
demandait; mais l'émotion lui coupa la parole : il 
fondit en larmes, et se précipita sur la main de 
son maître. Frédéric, bouleversé de cette marque 
imprévue de sensibilité, éclata lui-même en san- 
glots, et tomba dans les bras de son domestif|ue. 

— A la bonne heure, s'écria un homme du peu- 
ple, sa seigneurie n'est plus si fière l 



384 ANGELICA KAUFFMANN. 

— Ma foi ! dil un autre, le domestique est bien 
bon (rpml)rasser cet escroc. 

— Laissez donc, reprit un troisième, ne voyez- 
vous pas que ce sont deux fripons qui s'étaient 
partagé les rôles? 

— Pauvre jeune homme I se dirent quelques 
jeunes filles, en essuyant une larme; mais leur 
voix compatissante fut dominée par les quolibets 
de la foule. 

Heureusement Frédéric était trop absorbé dans 
sa douleur pour rien entendre : il fallut que les 
recors vinssent Tarracher aux bras du seul ami 
qu'il se connût dans Tunivers. 

Celte séparation cruelle accomplie, il se laissa 
conduire, ou j)lulôt porter jusqu'au carrosse, au 
milieu des buées de la populace. Le sergent et ses 
doux acolytes y montèrent après lui; et le coclier, 
sur leur ordre, prit la route de la maison d'arrêt. 



'■■•«,<■ 



XVIII. 



Angelica, depuis la veille, était de retour dans 
sa famille, et une consternation profonde régnait à 
Golden-Square. A son arrivée, la stupeur, Teffroi 
de ses parents, lui avaient donné la force de faire 
son déplorable récit; et la maison Kauffmann n'a- 
vait été que sanglots, imprécations, cris d'horreur 
et de désespoir. Mais à ces scènes déchirantes avait 
succédé bientôt un morne silence, et comme, après 
les combats de Tagonie, l'immobilité imposante 
de la mort. 

n. 25 



38G ANGtLICA 

Les quatre victimes des vengeances de Sbelton 
(car du même coup il avait frappé tous les cœurs 
de cette malheureuse famille) avaient passé ainsi 
la journée sans se parler, chacun sentant à sa dou- 
leur rinutilité des consolations. A un des coins de 
la cheminée, Angelica , une main sur ses yeux , 
avait abandonné Tautreà Gretly qui la tenait sans 
le savoir, et comme absorbée dans la contemplation 
du feu (levant lequel elle était assise. Près d'une 
fenêtre, Michel, le visage gonflé et les yeux injec- 
tés de sang, semblait être assoupi. A Tautre extré- 
mité, Kauffmanii, la tête penchée sur une épaule, 
fredonnait entre ses dents, et du pied marquait la 
mesure. On eût dit des aliénés, tant ils paraissaient 
indifférents les uns aux autres. En effet, leur âme 
était ailleurs, et leurs corps attendaient sou retour, 
dans la position où elle les avait laissés. 

Vraisemblablement , ils auraient passé la nuit 
dans cette altitude, si Zucchi, vers neuf heures, 
n'était venu leur demander à souper. Averti par 
les domestiques, il entra précipitamment au par- 
loir. 

A sa vue , les gémissements et les exclamations 
recommencèrent, mais pour peu d'instants, et tout 
reprit la même tranquillité siiiislre. Orelly seule , 
tirée à l'écart, dut répondre aux questions de 
Zucchi. 



KAUFFMAMN. 387 

— Comment ne m'avez-vons pas fait avertir? 
lui demanda-t-il à voix basse. 

— Mon Dieu! les mauvaises nouvelles viennent 
toujours assez vile, et le premier mouvement est 
de se cacher après un malheur si humiliant. 

— Il n'est humiliant que pour ces deux scélé- 
rats; et quanta le cacher, il ne faut pas Tespérer. 
Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de rassembler 
vos amis, pour aviser à la conduite qu'on devra 
tenir : car, je le vois bien, vous n'êtes, ni les uns 
ni les autres, en état de prendre un parti. 

— A quoi bon? le mal est irréparable! 

— Mais il ne faut pas l'accroître en négligeant 
d'en prévoir les suites. Qui vous dit que ces misé- 
rables en resteront là? Qui vous dit que l'escroc, 
qui a si bien joué son rôle , ne va pas chercher à 
intimider votre pauvre cousine, àla rançonner?... 

— Oh non ! il ne s'attendait pas au dénouement 
que l'autre avait médité : son trouble et son aveu 
l'ont bien prouvé. 

— A moins que ce trouble et cet aveu ne fissent 
partie de son rôle — et quand bien même, ne 
voyez-vous pas qu'il est dans la main de son com- 
plice, que l'intérêt, que la crainte ont déjà dû le 
livrer? Soyez sûre qu'au moment où je vous parle, 
ils complotlent ensemble 

— Vous nï'effrayez!... Ah ! quel abîme ! 



388 ANGKLICA 

— 11 le faut sonder, afin de n'y point retomber. 
Laissez-moi faire. 

— Oui; mais ne prenez avis que de vous. An- 
gelica sera désolée, si vous divulguez cette aven- 
ture. 

— Eh bien ! bornons-nous à lady Mary Veert- 
vort. Elle est de bon conseil, et trop de vos amies 
pour que ce soit ébruiter la chose que deTen in- 
former. 

— Faites comme vous Tentendrez : j'ai la télé 
brisée, et je me sens incapable d'avoir une opi- 
nion. 

— On le serait à moins! ne vous occupez de rien: 
vous avez bien assez de votre douleur, et de celle 
de votre chère cousine. Elle devrait se mettre au lit, 
etvous ferez bien dépasser la nuit ensemble. Quant 
à votre père, il faut le saigner ce soir même ; si- 
non , il aura un coup de sang, 

— Vous croyez ? 

— Regardez comme il est rouge ! Je vais aller 
chercher un chirurgien. Je passerai en même temps 
chez lady Mary; il n'est que dix heures, je la 
trouverai encore debout : j'aime mieux vous épar- 
gner la peine de lui raconter cette afiligoante his- 
toire. 

— Quand est-ce que nous vous reverrons? 
-.- Je vais revenir. Je resterai celte nuit ici. Vous 
êtes tous malades, et je veux vous veiller. C'est ce 



KAUFFMANN. 389 

ce bon Kauftinanu qui me fait le plus de mal ; j'ai 
bien peur que ses facultés ne s'en ressentent à tout 
jamais. Adieu , ne vous inquiétez de rien ; je vais 
donner à vos domestiques toutes les instructions 
nécessaires ; je ne vous demande qu'une chose , 
c'est de vous coucher tous; vous en avez besoin... 
pauvres gens ! 

Gretly reconnaissante lui ayant tendu la main , 
Zucchi la serra affectueusement , et se retira sans 
bruit. 

Pendant qu'il donnait ses instructions à lafemme 
de chambre , le domestique avait été lui chercher 
une voiture de place ; il y monta , passa chez un 
chirurgien ainsi qu'il l'avait annoncé , et de là 
se rendit à Charles-SlreeL Lady M. Veertvort y 
était et faillit tomber de son haut à cette funeste 
nouvelle. Après les premiers moments donnés à 
l'étonnement, aux lamentations, Zucchi prit sa 
revanche avecla vieille dame, du silence auquel il 
avait été condamné à Golden-Square ; et donnant 
carrière à sa fureur, il se mita déblatérer contre le 
vertige qui avait possédé la iamilleet lesamisd'Au- 
gelica : on n'avait pas voulu l'écouter, lui ! on n'a- 
vait eu de cesse qu'elle ne fût mariée! on était bien 
avancé ! 

Lady Mary avait un remords sur la conscience. 
Elle avait fait la demande de mariage; elle avait 
pressé la noce avec toute l'activité de son caractère : 



590 ANGELICA 

elle pouvait donc s'appliquer uue boune partie 
des reproches généraux de Zucclii. Mais comment 
prévoir une telle catastrophe? personne d'ailleurs 
n'aime à s'avouer ses torts : sa mauvaise humeur 
se reporta sur Shelton , sur Frédéric , sur ce gros 
imbécile de Ligonier qui avait prétendu connaître 
la lamille de Horn. 

* Lorsqu'ils eurent, l'un et l'autre , bien épanché 
leur bile , ils en revinrent à la malheureuse vic- 
time de cette atrocité, aux précautions à prendre 
dans son intérêt; et n'écoutant que leur indigna- 
tion , ils conclurent que la modération n'avait 
servi de rien jusqu'ici, qu il fallait attaquer de 
front le baronnet, le démasquer, le ruiner dans le 
monde par la publicité donnée à son crime , et 
faire constater juridiquement sa complicité avec 
le laquais qui avait été le docile instrument de 
ses basses vengeances. 

LadyM.Veertvort, apprenautqueZucchi retour- 
nait à Golden-Square , voulut l'y accompagner ; 
mais il lui expliqua que tons les habitants en se- 
raient couchés , et qu il allait seulement y passer 
la nuiten cas d'événement. Il suffisait donc quelle 
vmt le lendemain matin. 

La nuit, lady Mary troublée ne put fermer 
l'œil; et nes'élant assoupie qu'au jour , elle n'ar- 
riva pas à Golden-Square d aussi bonne heure 
qu'elle l'avait projeté. 



KAUFFMANN. 391 

A l'exception de Michel qui, affaibli par la sai- 
gnée de la veille, n'était point encore debout, 
toute la famille était depuis longtemps descendue, 
et le parloir présentait le même aspect que le jour 
précédent, la même immobilité. Cet aspect était 
si imposant, que la vieille dame, qui s'apprêtait à 
consoler Angelica , en perdit toute idée. Les 
grandes douleurs ont quelque chose de mystérieux 
et de divin; il semble que le son de la parole hu- 
maine en profanerait la sainteté. Après un em- 
brassement prolongé, elle s'assit auprès de sa 
malheureuse amie , et se plongea dans le silence 
général. 

Vers trois heures , on frappa à la porte de la rue. 
Zucchi était sorti depuis le déjeuner pour affaires, 
etlady M. Veertvort crut que c'était lui qui reve- 
nait, quoiqu'on n'eut frappé qu'un coup. Sans 
doute il avait voulu faire le moins de bruit pos- 
sible dans cette maison de deuil ; mais aussitôt elle 
entendit des voix confuses, et comme une dispute 
dans le couloir. 

Elle s'était levée pour voir ce que c'était: sou- 
dain la porte s'ouvre brusquement , et un homme 
s'élance dans le parloir, un papier à la main ! c'é- 
tait Lewis , le valet de Frédéric ! 

— C'est une lettre , madame ! une lettre de mon 
maître ! j'ai promis de ne la donner qu'à vous ! 



592 ANGE Lie A 

Il l'avait posée sur les {^renoux d Angelica in 
terdite. 

Depuis la veille , Kauffmaun était resté dans un 
état de complète insensibilité , et sans aucune re- 
lation avec les objets extérieurs ; mais à la vue de 
Lewis, il sortit tout à coup de sa léthargie, et lui 
sautant au collet avec Timpéluosité d'un jeune 
homme : 

— Hors d'ici 1 s'écria-t-il, misérable, hors d'ici! 
A cet assaut , Lewis avait reculé de quelques pas 

vers la porte. Arrivé là , rien ne put le déterminer 
à en franchir le seuil ; et sans céder aux efforts 
du vieillard , sans tenir compte des instances de 
lady M. Veertvort et de Gretly, il restait immo- 
bile, ne regardant qu' Angelica , et n'ayant à la 
bouche que ces mots : — Lisez, madame, lisez! 
je l'ai promis 1 je l'ai promis ! 

Angelica s'était levée au mouvement de son 
père , et elle tenait le papier dans ses mains, com- 
battue par mille pensées contraires. Cependant, 
voyant Lewis déterminé à ne point partir que sa 
commission ne fût remplie , et emportée par le 
désir de savoir ce que celte lettre pouvait conte- 
nir, elle allait en rompre le cachet, lorsqu'elle 
entendit la voix de Zucchi qui demandait pour- 
quoi ce tumulte. 

— C'est le valet de cet infâme, qui vient nous 
insulter jusque chez nous! s'écria Kauffmaun 



KAUFFMANN. 393 

triomphant de ce renfort. Zucchi, aidez-moi à jeter 
ce coquin dans la rue ! 

— Allons ! sortez ! cria Zucchi courroucé. Vous 
êtes bien osé de venir ici î 

— Monsieur, c'est une lettre que j'apporte à 
madame ! une lettre de mon maître ! 

— Madame n'a que faire des lettres de votre ca- 
marade ! 

Ce mot fit tomber le papier des mains d'Ange- 
lica. 

— Voulez-vous sortir, oui ou non? répéta Zuc- 
chi d'un ton plus menaçant. 

— Ne vous fâchez pas, monsieur, je m'en vais... 
Mais, madame , au nom du ciel ! lisez, lisez la 
lettre! et permettez-moi d'attendre en bas la ré- 
ponse ! 

— La réponse ! s'écria Kauffmann. Tiens ! la 
voilà ! 

En disant cela, il avait ramassé la lettre , et l'a- 
vait jetée dans le feu. I^e domestique fut altéré : 

— mon pauvre maître! mon pauvre maître! 
fut tout ce qu'il put dire, et il se laissa mettre à 
la porte sans plus faire aucune résistance. 

Cependant, si Lewis n'avait point réussi à s'ac- 
quitter de la commission qu'il avait reçue, son 
zèle n'avait pas été sans produire quelque effet. 
Tandis que Kauffmann, Zucchi et lady M. Veert- 
vort, se récriaient sur rimpudence de ce laquais, 



594 AJNGELIGA 

s'aceordant à ne voir dans son message qu'une 
macbinalion nouvelle de l'imposteur, les deux 
jeunes filles , sans oser élever la voix , sans se com- 
muniquer leurs sentiments, déploraient amère- 
ment la vivacité du vieillard , et regardaient d'un 
œil fixe et le cœur navré ce monceau de papiers 
dont le feu faisait sa proie. 

Dans la soirée , un billet de Lewis à Gretly 
vint accroître beaucoup ces regrets. 

Lewis expliquait dans quelles circonstances dou- 
loureuses il avait pris l'engagement sacré qu'il 
n'avait pu tenir , et annonçait Tarrestation de son 
maître à Londres, après des efforts inutiles pour 
contraindre sir Francis à se battre. 11 !a suppliait à 
deux genoux de ne pas fermer son cœur à la pitié. 
Il ignorait ce qui était arrivé; mais ce qu'il savait, 
c^est que son maître était bien à plaindre. 11 don- 
nerait tout au monde pour qu'elle eût pu le voir 
depuis le départ de madame : ce n était plus un 
bonmie, c'était un cadavre! 

Gretly avait reçu ce billet en cacbette et était al- 
lée le lire dans sa cbambre : elle en fut tellement 
attendrie, qu'elle resta longtemps sans pouvoir re- 
descendre. Certaine d'être blâmée de sa compas- 
sion , elle résolut de ne le montrer qu à sa cousine; 
mais comment lui parler seule? l'attirer bors du 
parloir , ce serait donner l'éveil à la curiosité : elle 
jugea prudent d'attendre 1 heure du coucher. Jl 



KAUFFMANN. 395 

était tard ; il n'y avait rien à faire pour le moment: 
elle remit donc la réponse au lendemain , et re- 
tourna au parloir. 

On s'y entretenait encore de la scène du matin ; 
lady M. Veertvort , ZuccLi, et Michel qui s'était 
levé , approuvaient à Tenvi Faction de Kauffmann. 
Faiblir devant cet homme , lire le message , c'eût 
été donner des espérances qui pouvaient mener 
loin. 

Gretly, voulant sonder le terrain, risqua une 
objection : elle s'en repentit aussitôt. La contra- 
diction ne faisait qu'irriter les esprits, et les confir- 
mer dans leur sentiment. Elle se résigna donc à 
imiter l'exemple d'Angelica, qui n'ouvrit point la 
bouche de la soirée. Mais, lorsque l'heure de se re- 
tirer eut enfin sonné , et qu'elles se retrouvèrent 
seules , elle lui donna à lire le billet de Lewis. 

Angelica prit le papier d'une main tremblante, 
avec cette crainte qu'inspire la réception d'une 
lettre aux malheureux , et elle eut besoin de se re- 
cueillir av^nt d'y jeter les yeux; mais il lui fut im- 
possible d'en achever la lecture. Au mot de prison, 
elle poussa un cri d'horreur, et tomba éplorée 
dans les bras de sa cousine. La fierté , le ressenti- 
ment , avaient disparu ; l'humanité, la compas- 
sion et de tendres souvenirs élevaient seuls la voix 
dans son ame. 

— En prison ! . . . . le malheureux ! . . . ô Gretly ! il 



396 ANGELICA 

faut le sauver ! . . . Mon Dieu ! dans quel état il doit 
être!... c'est assez de sa conscience pour le pu- 
nir! Aide-moi, mou amie, à le tirer de là!... Tu 
vois bien qu'il se repent , qu'il a rompu avec son 
complice , qu'il a voulu se battre avec lui , et que 
c'est ce lâcbe qui l'a fait arrêter!... Jai été trop 
dure : j'aurais dû l'écouter, et je me suis enfuie!.. 
Et cette lettre , cette lettre que mon père a brûlée, 
qui sait ce qu'elle contenait ? Oh ! c'est mal ! c'est 
mal ! Les criminels les plus endurcis, on les écoute; 
et un enfant qui peut n'être qu'égaré , un enfant 
poussé à mal par un Shelton , nous Tavons con- 
damné , condamné sans l'entendre!... Il est en 
prison , Gretly ! . . . il est en prison avec des mal- 
faiteurs , en butte à de mauvais traitements, et sans 
un ami au monde !... Oh! n'est-il pas vrai que je 
n'ai pas tort de le plaindre , que je serais un 
monstre de ne pas pleurer ! 

— Tu es un ange ! . . . un auge de bouté ! . . . et 
ces divines larmes sont capables de racheter toutes 
ses fautes , s'écria Cîretiy la serrant sur son cœur 
et pleurant avec elle. Mais ne le désespère pas ainsi; 
tout ce que tu te reproches est facile à réparer. 
Nous avons Tadressc de Lewis; par lui, nous ar- 
riverons jusqu'à son maître, et nous pviurrons en- 
tendre tout ce que tu regrettes de n'avoir point 
écouté. Il n'est arrêté que pour dettes, et si la 
somme n'est pas trop considérable, on peut la 



KAUFFMANN. 597 

payer; on peut prendre des arrangements avec 
ses créanciers ; enfin, de manière ou d'autre, nous 
parviendrons bien à le faire relâcher. 

—Oh! oui; je prendrai tous les arrangements 
qu^on voudra !.. Qu'il soit libre ! qu'il parte!., etje 
sens que je pourrai supporter mon malheur!... 
je me consolerai!... je serai heureuse! 

Elle fondit de nouveau en larmes. 

— Ecoute-moi . dit Gretly; n'en parlons à per- 
sonne : demain matin, j'irai trouver Lewis, etje 
ferai avec lui toutes les démarches nécessaires. 

— Oui! oui!... c'est cela !... Oh! que tu es 
bonne ! . . . que je te remercie ! . . . Dis-moi ! . . . est- 
ce que je ne pourrais pas parler à Lewis? 

— Oh ! non ; tu ne peux ni sortir, ni le faire 
venir ici , sans trahir notre secret. 

— Eh bien ! comme tu voudras. 

— Sais-tu?... J'ai envie d'aller demain chez le 
colonel Ligonier, 11 a toujours été très-bon pour... 
pour lui; il a du crédit :je lui demanderai son 
assistance. 

— Oui , c'fjst une bonne idée!... Prie-le bien ! 
Dis-lui que je lui en aurai une obligation éter- 
nelle! Mon Dieu! mon Dieu!... quel malheur 
qu'il soi^. si tard!... qu'il faille attendre jusqu'à 
deniaiu !... Juge donc, le malheureux , quelle nuit 
il va p àsser ! 

—-Que veux-tu, mon amie? Ne demandons 



..\ 



398 ANGELICA 

pas Timpossible ; mais espérons que la suivante 
sera meilleure. Allons , couchons-nous I 

Le lendemain , avant que leurs parents ne fus- 
sent levés , Gretly envoya chercher une voiture de 
place, et se lit conduire à Tendroitoù ellesavait pou- 
voir trouver Lewis. Le pauvre homme n'en avait 
point bougé depuis la veille , attendant la réponse 
promise, et comptant les minutes avec anxiété. La 
vue de Gretly lui fit venir les larmes aux yeux. 
Celle-ci Tayant faitmonter dans la voiture, donna 
au cocher l'adresse du colonel Ligonier. En route, 
Lewis lui raconta qu'il avait vu son maître la veille 
à la maison d'arrêt. 

— Dans quel état l'avez-vous trouvé? 

— Ah! madame I bien malade!... si malade, 
que je n'ai pas eu le courage de lui avouer la vé- 
rité!... C'était à fendre le cœur!.... Je suis resté 
deux heures avec lui; et tout le temps il n'a fait 
que me parler de sa lettre, s'informer s'il aurait 
une réponse... Ah! faut-il que celte lettre ait été 
brûlée 1... 

— Le mal n'est pas sans remède, Lewis; il 
pourra s'expliquer. Vous voyez que nous ne Ta- 
bandonjions pas. Comment le traite-l-oVi là-bas? 

— Ilélas! madame , avec de l'argent, on n'y est 
pas trop mal ; mais il est dans un tel déci'>urage- 
njent qu'il refuse obstinément tout ce qu 'on lui 



KAUFFMANN. 599 

offre. Cependant j'ai parlé au sergent , et il m'a 
promis d'avoir bien soin de lui. 

— Vous êtes un brave homme , Lewis ! Dieu 
vous récompensera. 

La voiture s'était arrêtée devant la porte de Li- 
gonier. 

— Lewis, dit Grelly, entrez chez le colonel; 
dites-lui que je l'attends ici, et que je serais bien 
reconnaissante s'il voulait prendre la peine de venir 
me parler. 

Lewis se hâta d'aller s'acquitter de la commis- 
sion ; mais le colonel était au lit , fort malade ; et 
tout ce qu'il put faire, ce fut de recevoir l'envoyé 
de Gretly. 

— Ah ! c'est vous , Lewis? lui dit-il d'une voix 
faible; miss Gretly est donc en bas? 

— Oui , colonel. 

— Savez-vous ce qu'elle me veut? 

— Je crois qu'elle venait parler à monsieur d'un 
bien grand malheur qui est arrivé. 

— Je l'ai appris, Lewis... Ah! quelle nouvelle! 
C'est elle qui m'a mis dans l'état où vous me voyez. 
Elle m'a fait une telle révolution, que la bile m'a 
passé dans le sang.. . Priez miss Gretly de m'excu- 
ser. Vous voyez si je puis descendre... Mais, à cela 
près, Lewis, dites lui bien que je suis entièrement 
à sa disposition et à celle de toute sa famille. 

Lewis s'empressa d'aller porter celle réponse 



40U ANGELICA 

à Gretly, qui s'agitait d'impatience dans la voiture; 
elle en fut fort désappointée : car elle comptait se 
servir du colonel comme d'intermédiaire auprès 
du prisonnier. Que faire?.. Elleprit le parti d'aller 
elle-même à la maison d'arrêt. C'était une démar- 
che hasardeuse dont sa famille lui saurait mauvais 
gré, si elle l'apprenait; dont celui qui en était l'ob- 
jet tirerait avantage , s'il ne méritait pas la com- 
passion qu'elle allait lui témoigner ; mais elle était 
sûre que sa cousine en serait reconnaissante; et si 
elle devait s'exposer à un repentir, elle aimait 
mieux avoir manqué de léte que de cœur. 

Quand elle fit part de son intention à Lewis, il en 
fut suffoqué de joie, et elle fut obligée d'indiquer 
elle-même au cocher l'adresse de la maison d'ar- 
rêt. 

Us allaient y chercher un nouveau désappoin- 
tement. Frédéric n'y était plus. Des renseignements 
émanés de l'ambassade de Suède avaient confirmé 
l'usurpation de nom ; et l'affaire se compliquant; 
le sergent n'avait pas voulu le garder chez lui, et 
l'avait transféré à Newgate. 

Cette nouvelle fut un crève-cœur pour Gretly; 
mais elle avait de la résolution : elle se lit conduire 
à Newgate. 

Arrivée à la prison , elle demanda le directeur : 
il était sorti. Elle pria qu'on la fît parler à la per- 
sonne qui le reniplnçait. Après phisieurs difficultés, 



KAUFFiVIANN. 401 

qui ne la rebutèrent point, on l'introduisit au 
greffe. Interrogée sur ce qu'elle voulait, elle s'in- 
forma si on n'avait point amené à Newgate un 
jeune homme nommé le comte Frédéric de Horn. 

Le commis la regarda d'un œil inquisitif, lui fit 
répéter sa phrase, et expliquer la cause de l'arres- 
tation. Ayant su que c'était pour dettes , il prit un 
énorme registre , et se mit à le feuilleter noncha- 
lamment, moins pour chercher un renseignement 
qui ne pouvait être sorti de sa mémoire, que pour 
procéder catégoriquement , cl se donner le loisir 
d'examiner à son aise une jolie fille qui venait s'en- 
quérir d'un jeune prisonnier. 

Ayant enfin mis le doigt sur l'article, il répondit 
qu'effectivement le matin même on avait écroué 
un détenu de ce nom. 

— Puis-je le voir? ditGretly. 

Au lieu de répondre , le commis lui demanda 
si elle était parente ou alliée du détenu, comment 
elle se nommait ; et cet interrogatoire achevé , con- 
clut en disant qu'au directeur seul il ap[)artenait 
d'accorder la permission sollicitée. 

La patience de Gretly était à une rude épreuve; 
mais, craignant d'aggraver la position du malheu- 
reux qu'elle venait secourir , elle se contint, s'ar- 
ma de mépris , et s'informa si le directeur était 
sorti pour longtemps. 

— .Je no sais pas. 



'.0:> ANGEUCA 

— Puis-je Tattendre? 

— Si vous voulez. 

Elle prit une chaise qu'on ne lui offrait pas , et 
s'assit dans un coin de la salle, où elle assista 
pendant plusieurs mortelles heures à une foule de 
détails de geôle aussi nouveaux qu'attristants pour 
elle, et aux quolibets des commis blasés sur les émo- 
tions de ce genre. 

Enfin, le directeur étant rentré, elle put lui sou- 
mettre sa demande; mais l'heure de visiter les 
détenus était passée, et on la remit au lende- 
main. 

Force lui fut donc de revenir au logis avec de 
tristes nouvelles, la maladie du colonel, la trans- 
lation à Newgate, et après une journée perdue! Ces 
nouvelles, elle ne put les apprendre à sa cousine 
que par quelques mots à l'oreille , pour ne point 
éveiller les soupçons ; mais celte précaution fut 
inutile : son absence s'était si fort prolongée qu'elle 
n'en put cacher entièrement la cause à sa famille. 
Elle avoua donc qu'ayant su l'arrestation de Fré- 
déric , et ayant conclu qu'il devait èUe brouillé 
avec sir Francis, elle avait cru utile de prendre 
des renseignements dans l'intérêt d'Angelica , et 
qu'elle avait été chez le colonel Ligoiiier pour le 
prier de s'en cliargcr. 

Elle serait allée plus loin peut-être ; mais ce de- 
mi-aveu fut le signal d'une querelle. Ce lut à qu i 



kauffmann; 4or. 

lui ferait des reproches : il était bien incon- 
cevable que dans une affaire si grave elle agît sans 
consulter ; avec de pareils coups de tête , elle ag- 
graverait encore la position de sa cousine. 

Gretly répliqua que le vrai coup de tête , c'était 
d'avoir brûlé une lettre qu'il importait de con- 
naître; et que ce qu'on appelait le sien n'était 
qu'un acte de prudence, de justice et d'huma- 
nité. 

Cette réponse, faite d'un ton piqué , souleva un 
orage : Thumanité, il fallait la réserver pour la 
victime et non pour le bourreau, ne pas prendre 
la curiosité pour de la justice, et ne pas vouloir à 
vingt ans avoir raison contre l'âge , contre l'expé- 
rience !.., 

Le dîner et la soirée se passèrent dans ces dis- 
putes : l'aigreur avait remplacé l'abattement; 
c'était la môme douleur avec d'autres symptômes , 
une douleur plus affligeante à voir, car elle avait 
perdu sa dignité. 

Angelica seule n'avait point pris part à ces con- 
testations : les confidences de Gretly avaient achevé 
de la briser ; et , renonçant enfin à Tespoir d'a- 
paiser l'irritation des esprits, elle était remontée 
dans sa chambre. Lorsque Gretly fut lasse de tenir 
tête à ses quatre antagonistes, elle suivit l'exemple 
de sa cousine, et alla se faire gronder doucement 
de son peu de modération. 



40i ANGKLICA 

Encore lout échauffée , elle ne voulut pas con- 
venir qu'elle avait eu tort ; mais leur dissentiment 
n'alla pas plus loin. Lorsqu'elle raconta en détail 
à Angeliea Pemploi de sa journée, le besoin de 
pleurer les mit bientôt d'accord; et la crainte de 
renouveler les disputes ne les fit pas hésiter l'une 
plus que l'autre sur la nécessité de la démarche 
du lendemain. 

Le lendemain donc, à l'heure fixée par la règle 
de NeAvgale, Gretly s'esquiva comme la veille, 
alla prendre Lewis, et se rendit avec lui à la prison ; 
mais,mal{îré la promesse qui lui avait été faite , ce 
furent de nouvelles difficultés : le détenu était ma- 
lade, et il n'était pas possible de lui parler. 

Le ton de cette réponse annonçait une défaite. 
Grelly ayant insisté , le directeur réitéra les ques- 
tions que le commis avait déjà adressées la veille, 
et les poussa même beaucoup plus loin : quelle 
raison avait-elle de désirer si vivement de voir ce 
détenu? élait-ce un intérêt j)écuniaire, un motif 
d'humanité , ou un sentiment plus tendre? 

Grelly répondait avec résignation dans l'espoir 
que sa docilité obtiendrait l'autorisation refusée; 
mais ces questions avaient une cause toute diffé- 
rente qu'elle ne tarda pas à savoir. Le directeur, 
ayant acquis la certitude qu'elle n était ni femme, 
ni nutîtresse, ni parente du détenu, se consulta 



KAllFFMANN. M)o 

du regard avec ses commis; et, d'accord avec eux, 
lui apprit qu'il était décédé au point du jour. 
Gretly et Lewis poussèrent un cri. 

— Tué!... 11 s'est tué!... 

— \on, il est mort... de quoi est-il mort? dit 
le directeur au commis. Où est le bulletin du mé- 
decin? 

Le commis prit une liasse de papiers , la feuil- 
leta , en tira le bulletin, et ayant lu à haute voix : 
— Mort d'une fluxion de poitrine , il le passa au 
directeur. 

Le cœur de Gretly avait été engourdi du choc ; 
le directeur crut qu'elle n'avait pas entendu son 
commis. 

— Il est mort d'une fluxion de poitrine , ré- 
péta-t-il. 

— Oh! ma pauvre Angelica ! s'écria Gretly. 
Et comme elle ne bougeait pas : 

— Venez , madame , allons-nous-en î lui dit 
Lewis qui fondait en larmes. 

Et lui soutenant le bras, il l'emmena loin de ce 
lieu d'horreur. 

Au retour, une querelle attendait encore Gretly. 
Les deux frères s'étaient irrités de voir leur auto- 
rité méconnue ; lady M. Veertvort et Zucchi n a- 
vaient pu s'empêcher de leur donner raison ; on 
avait envoyé chez le colonel Ligonier ; ou avait 



4(M> ANGELICA 

su qu'il était au lit : Gretly n'avait donc pas dit 
la vérité, ou du moins toute la vérité. 

Lorsqu'elle entra au parloir, la famille y tenait 
conseil, en l'absence d'Angelica. Celle-ci, malade 
de chagrin et d'anxiété , était restée dans sa cham- 
bre , afin d'éviter les questions sur sa cousine , et 
de ne point entendre des accusations qu'elle n'a- 
vait pas la force de combattre. 

— D'où venez-vous , Gretly ? demandèrent à la 
fois son père et son oncle. 

— D'où je viens?... 

— Oui , dit Kauffmann. Est-ce encore de chez 
le colonel Ligonier? 

— Non , dit Gretly trop affectée pour être cir- 
conspecte , je viens de la prison. 

— De la prison ! ! ! s'écrièrent tontes les voix. 

— De mieux en mieux 1 dit son oncle. Ah ça ! 
vous avez donc juré de nous perdre? 

— Comment! reprit son père , entrer en rela- 
tions avec cet escroc I 

— Rassurez-vous ! Il est mort. 

— Qui? mort?... s'écria Angelica, qui était 
descendue en apprenant le retour de sa cousine. 

La figure consternée de Gretly ne lui confirmant 
que trop ses paroles , elle tomba sans connais- 
sance sur le plancher. 

Son évanouissement mit tin à toute discorde. 



KAUFFMANN. 407 

On la releva , on se bâta de lui prodiguer des se- 
cours ; mais elle ne revint à elle que pour retom- 
ber aussitôt dans de nouveaux accès, et une fièvre 
chaude se déclara , qui la mit entre la vie et la 
mort. 



Le baronnet , cependant , n'avait pas cessé 
d'aller dans le monde, plaignant du fond de son 
âme, à Toreille des intimes , cette pauvre miss 
Kauffmann si indignement abusée par un aventu- 
rier, et détournant les questions des indifférents 
avec une réserve pleine de mesure et de délicatesse. 
Quanta lui, il avouaitavec ingénuité qu'il avait été 
pris pour dupe , et qu'il avait à se reprocher d'a- 
voir contribué, par un défaut de clairvoyance, à 
cette déplorable union. La rancune bien pardon- 
nable , quoique bien injuste, qu'Angelica pouvait 
lui en garder, et la crainte où il élait d'entretenir 
par sa présence des souvenirs pénibles, expli- 
quaient l'interruption de ses visites à Golden- 
Square. 

Cette excuse était d'autant mieux acceptée du pu- 
blic, que Ligonier tenait, de son côté, la même 
conduite. Sliellon, ayant su sa maladie et quelle en 
était la cause , avait été le voir, le consoler de sa 
mésaventure, et l'aider, par l'exemple d'une rési- 
gnation philosophique, à prendre son f)arti. Bien- 



tôt en ellet, grâce à ces encouragements plus 
qu'aux ordonnances de la faculté, le colonel était 
revenu à la santé; mais la crainte du ridicule Ta- 
vait élroitement associé à Shelton , rien n'avait 
|m l'empêcher de s'envelopper dans la disgrâce 
du baronnet , et il n'avait j^as remis les pieds 
chez les Kauffmann. 

Ceux-ci, tout entiers aux alarmes qu'inspirait 
la position d'Angelica , avaient laissé au baronnet 
le champ libre, et ne s'étaient nullement occu- 
pés de réfuter ses assertions. Lorsqu'enfin les res- 
sources de la jeunesse et les soins dont la malade 
était l'objet eurent épargné un nouveau crime à 
Shelton , et rendu quelque liberté d'esprit à celte 
malheureuse famille, I opinion du monde était 
formée. L'assurance du coupable, l'accueil qu'il 
recevaitcorame par le passé, intimidèrentles Kauf- 
mann; et comparant cette frêle convalescente à 
son formidable adversaire, ils renoncèrent à toute 
idée de recommencer une lutte si inégale. 

Les raisonnements qui, l'année précédente, 
avaient déjà paralysé leur ressentiment , se 
représentaient avec bien plus de valeur aujour- 
d'hui. L'erreur, à cette époque, avaitété de croire 
à la possibilité de faire plier cette volonté de fer. 
Maintenant ce démon d'orgueil était vainqueur, 
sa vengeance était assouvie. Fallait-il , sans espé- 
rance de victoire, rompre une paix si chèrement 



KAUFFMANN. 409 

achetée? Non ; c'était à eux de céder , de ne 
pas achever de perdre Angelica par entêtement , 
par amour-propre, pour ne vouloir pas s'avouer 
les plus faibles. 

L'occasion , d'ailleurs, était passée : puisque le 
monde aimait à être dupe, que leur importait? 
Us n'étaient pas chargés du soin de venger la mo- 
rale publique. Ils avaient assez souffert pour avoir 
acquis le droit de ne songer qu'à leur repos. Le 
mieux était de se soumettre au mensonge accré- 
dité. Heureusement le coupable ostensible était 
mort, et sur lui retombait tout l'odieux du crime. 
Quant à son complice, il s'arraîi-gerait avec su 
conscience , et Dieu , un jour , dans sa justice, ré- 
glerait leurs comptes à tous deux. L'important 
était qu'A ngelica fut redevenue libre, qu'ils fus- 
sent délivrés de toute inquiétude , et que l'aventure 
tombât le plus vite possible dans l'oubli. 

Angelica se fut rangée à cepaciflqueavis, si elle 
n'eût pas été révoltée du parti égoïste que l'on ti- 
rait d'une mort qui lui déchirait le cœur, 
d'une mort qui tourmentait sa conscience. Ses 
sentiments de justice n'étaient pas seuls blessés , 
l'amour n'était pas éteint dans son âme. Frédéric 
n'était plus pour elle qu'un instrument aux mains 
d'un scélérat; et il lui semblait que ce serait une 
lâcheté de permettre que la mémoire d'un enfant 



410 ANGELICA 

si rudement puni de sa faute fut surchargée de 
tout le poids du crime de Tinsolcnt baronnet. 

Gretly, sa confidente, partageait son indigna- 
lion avec toute la vivacité de son caractère. A 
force de s'exciter l'une l'autre , elles avaient fini par 
ne plus croire impossible de désabuser le monde, 
et par regarder comme un devoir de l'entrepren- 
dre , lorsqu'un fait nouveau vint les forcer de se 
soumettre aux conclusions du conseil de famille. 

Sir Fr. -^is Shelton, disait-on , avait fait sa ren- 
trée au cii ^f délai fixé pour purger sa contu- 
mace était ej^ v;^ depuis plusieurs mois; mais, 
dans l'intervalle, il avait obtenu un sursis. Lors- 
qu'enfîn il s'était présenté pour répondre aux 
griefs articulés contre lui , il avait annoncé que sa 
justification n'étant point de nature à être publi- 
que , il priait l'assemblée de nommer un comnns- 
saire, qui, sous la foi du serment, reeevroit sa 
confidence; et il avait exprimé le vœu que ce com- 
missaire fût son ennemi , Henri Vernon , qui pré- 
sidait ce soir-là. Celui-ci effectivement avait été 
nommé; et avait eu, séance tenante, avec le ba- 
ronnet, une longue conférence à la suite de la- 
quelle, pour toute explication , Vernon avait ré- 
clamé du club 1 autorisation de céder le fauteuil à 
sir Francis Shelton , qui y avait été porté en 
triomphe. 



KAUFFMAJNN. 411 

Après l'arrêt de ce tribunal suprême , il n'y 
avait pas d'appel possible. Les Rauffmann se dé- 
cidèrent à retourner en Italie. 



Les projets conçus au fort de l£ /uleur se réa- 
lisent rarement. La convaleseenced'Angelica, mille 
affaires à régler avaient retardé son départ : les 
instances de ses amis, d'honorables témoignages 
d'intérêt, sa nomination à l'Académie royale des 
Beaux-Arts de Londres , la déterminèrent à res- 
ter. Gg,j n'est que douze ans plus tard qu'elle 
quitta l'Angleterre, pour conduire dans un climat 
meilleur son vieux père accablé d'infirmités. Plus 
l'heure de la séparation éternelle approchait, plus 
Kauffmann craignait de laisser sa fille sans appui. 
Une coûteuse expérience avait corrigé Angelica de 
ses velléités ambitieuses, avait dissipé les illusions 
de sa fierté. Le fidèle Zucchi commençait, en dé- 
pit de ses théories , à se lasser de sa vie de gar- 
çon. Par raison, par estime et par amitié, par dé- 



412 ANGEIJCA KAUFFAIAJNN. 

i'éreiice surtout au vœu du vieillard , Zucclii et 
Augelica associèrent lour destinée. Grelly avait 
épousé un protégé désir Joshua lieynolds , Tarchi- 
tecte Bonomi. Les trois artistes la laissèrent à 
Londres, et partirent pour l'Italie, préférant à la 
richesse aveugle le pentiment des arts, aux liber- 
tés politiques la liberté sociale, et la facilité de 
mœurs à la dignité de caractère , dont malheu- 
reusement la source est Torgueil avec toutes. ses 
conséquences. 



V/ 



FIN.